Mélissa, ce téléphone posé sur la table est-il le seul que tu possèdes ?

Mélissa Phulpin : Oui, j’ai un seul téléphone, même si j’avoue que je le regarde quand même beaucoup dans la journée ! Le matin quand je me réveille, c’est l’une des premières choses que je fais… C’est aussi la dernière, et même si je me couche à 4 heures du mat’… Si je me déconnecte, c’est que je n’ai plus de réseau ! Et encore, je me suis un peu détendue à ce niveau-là : quand j’ai débuté en tant qu’attachée de presse indé, je me sentais obligée de répondre tout de suite, j’avais l’impression que ça faisait ma force…

 

«Attaché de presse indé», c’est un terme que l’on entend souvent, mais concrètement, qu’est-ce que qui te différencie de l’attachée de presse de label ?

En indé, tu n’es justement pas lié à un label particulier, et tu as donc une liberté totale de choix dans la promotion des artistes. Rien ne t’est imposé à ce niveau-là, et maintenant que j’y ai pris goût, je ne me verrais vraiment pas retourner en label ! 

 

Comment fais-tu le choix de ces artistes ?

Ce n’est pas très original de dire ça, mais le choix se fait souvent au coup de cœur. Il faut que ça me touche, surtout si c’est un artiste qui n’a pas encore de labels ou même parfois pas encore d’EP. Après, bien sûr, le «potentiel média» compte aussi. Quand on te propose Sébastien Tellier en promo, tu sais que tu vas t’éclater, et tu y vas forcément.

 

 

Et c’est nécessaire ça, d’alterner «gros» noms de la scène indé et artistes à potentiels mais qui sont encore loin d’avoir émergé ?

À la base, ce que je préfère, c’est vraiment le développement, mais c’est vrai que le fait d’avoir des gros artistes, ça créé aussi une dynamique, qui te permet forcément de drainer d’autres artistes. Tout le monde y gagne. Après, pour ma part, je travaille quand même avec des artistes très marqués «indé», et ce même si ça ne veut pas dire grand-chose. Mais je suppose que l’attaché de presse qui travaille sur des artistes plus «grand public», et qui va avoir besoin de solliciter des médias à la NRJ, lui va devoir plus jouer sur le compromis : «tiens, je te file tel artiste, mais en échange, il faut parler de celui-là».

 

Ces artistes avec qui tu travailles, est-ce toi qui les sollicites directement ? Ou bien la démarche vient-elle de l’extérieur ?

Il y a beaucoup de possibilités. Depuis quelques années, ce sont même de plus en plus les éditeurs qui me sollicitent très en amont afin de travailler avec des artistes qui ne sont même pas encore signés sur maisons de disques, pour faire la promo d’un EP, ou même juste de quelques morceaux à peine enregistrés.

 

Comme tu l’avais fait pour Feu ! Chatterton par exemple ?

Exactement oui. J’avais aussi fait pareil avec Le Prince Miiaou ou Mina Tindle.  Ça peut aussi évidemment être les labels qui te sollicitent pour faire la promo d’un artiste dont ils n’ont pas forcément les moyens de s’occuper, faute d’effectifs suffisants. Et puis des fois, ce sont des artistes avec qui tu as déjà travaillé qui demandent à le faire de nouveau avec toi, et ce même si les labels ne sont pas toujours d’accord avec cette démarche. Parfois même ce sont les artistes qui me sollicitent directement, lorsqu’ils n’ont pas encore forcément de manager. C’était le cas par exemple avec Alice Lewis. Ça m’est arrivé aussi de démarcher moi-même les artistes, après avoir eu un gros coup de cœur dessus. C’est très rare, mais ça arrive !

 

 

Et tu les a tous déjà rencontrés, ces artistes dont tu fais la promotion ?

Ce n’est malheureusement pas toujours possible, même si ça l’est plus en indé qu’en label. Ça reste évidemment très important de connaître «physiquement» les artistes, afin d’avoir un minimum de repères par rapport à leurs attentes, de savoir ce avec quoi ils sont à l’aise et ce avec quoi ils le sont moins. Avec FAUVE, par exemple, on a forcément dû énormément discuter de tout ça…

 

D’après ce que tu me dis, je suppose que ça n’a pas dû t’arriver en indé, mais en label plutôt : comment gère-t-on la promotion d’artistes dont on ne cautionne pas du tout le travail ?

C’était assez difficile pour moi, et honnêtement, du coup, je crois que je ne le faisais pas très bien. C’est sans doute parce que je me considère plus comme une fan de musique que comme une attachée de presse classique. Je ne pourrais pas te vendre n’importe qui ! À l’époque, si on me disait «putain, c’est horrible ce que tu m’envoies là», je répondais «ben ouais». Arriver à vendre Isabelle Boulay, par exemple, c’était assez compliqué.

 

Et la situation : «artiste brillant, humain puant», ça se gère comment ?

Ça m’est déjà arrivé, et ce n’est pas évident à gérer. Pas évident du tout même. Il faut une relation de confiance et un minimum d’entente lorsque tu travailles avec un artiste, qui met quand même entre tes mains une œuvre sur laquelle il a passé beaucoup de temps, et je comprends que ça soit dur aussi pour lui de faire la démarche. Avec l’artiste en question, on a décidé d’arrêter très rapidement notre collaboration, et ce même si j’aimais vraiment bien ce qu’il faisait à la base... Le mec était tellement prétentieux... L’impression d’être le roi du monde... Bref, ce que l’on obtenait ne correspondait pas à ses attentes, qui étaient irréalistes. On a commencé à travailler un peu ensemble, et on a arrêté. Bon, le mec ne m’a même pas payé au final... Autrement, ça arrive que tu ne sois pas non plus hyper-pote avec un artiste, mais tant que ça se passe bien professionnellement ça convient. Là, je bosse avec Benjamin Clementine, qui a un talent fou mais qui n’est pas du genre à aller faire la fête jusqu’au bout de la nuit - ben, ce n’est pas grave !

 

 

Et pour bien vendre un artiste, justement, est-ce que tu penses qu’il est nécessaire d’avoir une culture musicale immense ou simplement de très bien connaître les groupes dont tu fais la promotion ?

Honnêtement, à la base, je n’ai pas l’impression d’avoir une très grande culture musicale. J’ai finalement une culture qui est assez récente, mais qui se développe encore beaucoup. Après, je crois que si tu es déjà capable de transmettre ta passion à quelqu’un, il y a une grosse part du travail qui est faite. Ceci dit, il faut évidemment avoir un minimum de bagage. Les attachés de presse avec une culture musicale immense, bien évidemment, ça leur donne un avantage pour vendre les artistes qu’ils défendent auprès des journalistes.

 

Alors venons-y : tu es justement une sorte de médiatrice entre l’artiste et le journaliste. Selon toi, lequel a le plus d’égo ?

Question difficile... Mais je dirais quand même les artistes, qui sont parfois dans une bulle un peu particulière ! Les journalistes peuvent avoir des égos redoutables, mais ils restent quand même dans une sorte de logique, qui fait qu’ils comprennent bien les problématiques de chacun. Les artistes, parfois, peuvent paraître complètement déconnectés des réalités...

 

Lequel faut-il le plus brosser dans le sens du poil ?

Le journaliste, puisqu’au final, c’est à lui que je demande quelque chose ! 

 

Et un journaliste, ça s’étudie, il faut faire du cas par cas ?

Oui, complètement. C’est important de connaître le goût de chacun, et de ne pas proposer n’importe quoi à n’importe qui. 

 

 

À ce sujet, il y a depuis quelques années l’émergence conséquente de blogueurs avec une expérience et un niveau rédactionnel plus ou moins exigeant, qui dépendent de structures parfois très jeunes… 

C’est parfois un problème. Je suis attachée de presse depuis douze ans, et c’est vrai que le nombre d’interlocuteurs s’est multiplié, c’est frappant ! On a intérêt à bien vérifier avant d’accorder quoi que ce soit, même si pour ma part, j’avoue que j’ai globalement tendance à faire confiance à mon interlocuteur. Et puis, tu sais assez rapidement si le type à qui tu t’adresses est sérieux ou pas. La manière de communiquer, aussi, a beaucoup évolué : avant, il n’y avait pas de mails. Quand j’étais en stage, on envoyait des fax avec tout un tas d’infos dessus... Et puis beaucoup de téléphone, aussi. Mais au final, je crois qu’il y avait beaucoup moins d’échanges que maintenant.

 

Tu serais capable de me vendre un artiste là, même naze, et de faire en sorte de me persuader d’écrire un article dessus ?

Mon but, ce n’est pas de te convaincre, mais de partager avec toi un truc que j’aime bien. Si tu écoutes, je serais déjà contente. Après, de là à écrire dessus...

 

D’accord, mais au-delà de la gentille appréciation et tout, il y a quand même une histoire de fric dans tout ça. Je suppose que si tu fais la promo d’un artiste et que personne n’écrit dessus, ça va te mettre en difficulté - et il y aura bien un moment où tu devras rendre des comptes à quelqu’un, non ?

On ne peut pas obliger quelqu’un à aimer quelque chose. Néanmoins, quand ça ne marche vraiment pas et que les papiers ne tombent pas, il faut anticiper, peut-être angler de manière un peu différente. Si un artiste est très beau ou extrêmement bien looké, tu peux par exemple te tourner du côté de la presse mode ou féminine. Pour ces magazines-là, les photos sont vraiment importantes de ce point de vue.

 

 

L’interview qui se passe mal ou qui dérape, est-ce que ça arrive ? Tu dois jouer au flic dans ces moments-là ?

Ça m’est arrivé oui, surtout en label. De devoir dire au journaliste en amont «attention, il ne faut pas parler de ça». Mais en général, les artistes concernés par les questions un peu trop intimes parviennent à très bien gérer les choses. Par contre, sur des sessions photo, il faut intervenir de temps en temps... Mais globalement, tout se passe bien.

 

Et ta première interview en promo, d’ailleurs, c’était quel artiste ?

C’était en maison de disques, avec Billy Crawford ! Une journée avec la presse jeune : Super, Salut, Star Club... Il partait faire des sessions photos à moto ou en bord de mer, c’était drôle ! Il était super sympa, adorable. En plus j’étais très impressionnée, c’était parfait de commencer comme ça. Les questions des journalistes étaient top, du genre : «c’est quoi ta couleur préférée ?», «comment ça va avec Lorie ?».

 

Tu arrives à avoir une vie sociale différenciée de ton travail, ou les deux sont-ils désormais foncièrement liés ?

C’est vrai que je sors énormément et que je passe la majorité de mes soirées en concert, donc il y a beaucoup de personnes que je vois à ces occasions-là. Mais j’avoue que je vois beaucoup plus mes amis qui, comme moi, sont dans la musique, que ceux qui n’y sont pas... ou alors, je les emmène avec moi en concert !

 

L’une des grandes fonctions de ton métier, justement, consiste aussi en l’attribution des fameuses accréditations pour que les journalistes et autres professionnels puissent assister gratuitement aux concerts...

Oui, c’est toute une organisation et beaucoup de diplomatie ! Je dois recevoir une cinquantaine de demandes pour une grosse date, alors que je n’ai la plupart du temps qu’entre 15 et 5 invitations à répartir... C’est le tourneur qui fixe le nombre d’accréditations, et moi je dois me débrouiller avec ça. En priorité, je sers les gens qui m’ont demandé tôt. Pour les retardataires, c’est plus dur. Après, si j’ai l’assurance d’avoir un papier derrière, ou que la personne a déjà fait la chronique ou l’interview, je vais évidemment essayer de convaincre le tourneur de me laisser des places en plus... La plupart des gens veulent également venir accompagnés. Quand c’est très limité et que tu dis à la personne de venir seule, tout de suite, ça épure pas mal la liste de demandeurs ! Ça peut aussi être une sacrée technique !

Bon, en général, tu arrives assez bien à gérer avec l’habitude. Mais ce qui est chiant c’est, lorsqu'on te réduit les invitations au dernier moment. Ça m’était arrivé avec Breton, tiens. À la base, on te dit «50 invitations», donc forcément, tu te lâches. Et une heure avant, on te dit : «désolé, on n’a plus que 10 invitations finalement». Là, tu engueules le tourneur, tu prends ton téléphone, et tu fais usage de diplomatie, et tu te fais engueuler à ton tour...

 

 

Le journaliste qui insiste pour une accréditation et qui, finalement, n’écrit rien du tout sur l’événement en question, c’est une légende ou ça arrive ?

Oui, c’est très régulier. Les reports de concert dans la presse restent finalement assez rares. Il y en a plus dans le web, mais parfois c’est un beau petit foutage de gueule : les reports avec trois photos et deux lignes écrites, bon... Tu as aussi ceux qui demandent des places et qui ne viennent finalement pas au concert. C’est assez énervant. Ou alors, il y a ceux qui te demandent 5 places pour un concert, comme si ça allait de soi. Ça se fait beaucoup avec des journalistes télé, qui sont des gens «importants», et qui ne vont évidemment rien faire dessus derrière...

 

Je vois… Tu peux me donner une phrase toute faite pour me refuser une accréditation pour un gros concert, que je ne me formalise pas la prochaine fois ?

«Là, ça ne va pas être possible, mais promis pour le prochain concert !»

 

Et c’est quoi le programme des prochaines 24 heures, là ?

Là je vais voir Daughter et un bout d’Anna Calvi à la Cité de la Musique, dans le cadre du Days Off Festival. Après, je file voir BANKS au Nouveau Casino. Mais je crois qu’elle joue tôt. Ce sera peut-être compliqué. Demain, j’ai l’écoute privée du nouveau Brigitte au Perchoir. Enfin, il y a trois sessions d’écoute. Et le soir, c’est la soirée Tombés pour la France Salle Pleyel, toujours dans le cadre du Days Off. Et après, je file dans la foulée à La Rochelle pour les Francofolies. C’est un programme assez léger, c’est l’été ! (NB : l'interview a été réalisée il y a un petit bout de temps...)


++ Le site officiel de Melissa recensant les artistes dont elle assure la promotion.

 

Bastien Stisi.