Pour que tout le monde soit au point…: quand, comment et pourquoi Woodkid ?
Yoann Lemoine :
Je chante et je fais de la musique depuis toujours. Beaucoup de gens dans ma famille sont musiciens. Il y a deux ans, je suis parti à New York pour travailler avec Richie Havens sur un film que je réalisais sur lui. A la fin il m'a donné un ukulélé qu'il a signé « Yoann, a friend forever », ça m'a beaucoup ému et j'ai écrit ma première chanson en rentrant à Paris. Ensuite j'ai continué et je me suis lancé dans l'écriture de l'album. La maquette de l'album est maintenant terminée. On devrait passer une bonne partie de 2009 à enregistrer. Si tout se passe bien, on aura terminé l'album d'ici la fin de l'année.

Dans quel état d'esprit as-tu composé les titres de ton album ?
Yoann Lemoine : Au début il y avait juste cet instrument que j'avais envie de dompter. Je n'avais pas vraiment conscience de ma voix. Quand j'ai finalement abouti à un morceau qui tenait la route, j'en ai écrit et composé un deuxième, et ainsi de suite. J'y suis allé pas à pas. Au départ, je ne me suis pas dit « je vais faire un album ». Je faisais de la musique surtout pour m'amuser.

Comment le souhaites-tu, ce premier album ?
Yoann Lemoine : Je viens de la musique, mais par l'image, le clip, pas par le son. J'ai envie de mettre en oeuvre un projet musical qui soit très lié à l'image. Quand j'écris de la musique, je suis beaucoup influencé par les images, de même que quand je fais un film, je suis influencé par la musique. J'ai construit l'album autour de deux thématiques, le bois et le cristal. Il va d'ailleurs s'appeler Wood & Crystal. Dans l'album, il y a une part très intérieure, organique, folk, représentée par le bois, et une part plus superficielle, plus attrayante et clinquante, représentée par le cristal. L'idée est de mélanger quelque chose de folk, très authentique, avec une imagerie un peu plus branchée, des sonorités qui frôlent l'electro.

Ton travail en tant que réalisateur et illustrateur est très coloré, malin, dynamique. Par contre, ta musique est assez mélancolique et profonde. As-tu l'impression en faisant de la musique d'accéder à un nouveau niveau de création ?
Yoann Lemoine : C'est exactement ça. En France, on a du mal avec les gens qui font plusieurs choses. Les glissements de carrière sont mal vus. J'imagine les choses de manière naïve. Quand tu es artiste, tu as besoin de t'exprimer et peu importe la forme. Ça pourrait être la comédie, la musique, les films, la sculpture, de la danse. J'imagine qu'un artiste qui a du talent, c'est quelqu'un qui peut se coller de manière spontanée à toute forme d'art. Du coup la musique représente pour moi un nouveau champ d'actions. J'étends le champ des possibles.

L'image que tu dégages est très lointaine du folkeux mélancolique, proche de la nature. Et pourtant en t'écoutant on y croit. C'est surprenant et inattendu de ta part. Comment expliques-tu ce paradoxe ?
Yoann Lemoine : Il n'y a pas de complexe de Dr Jekyll et Mr Hyde, il n'y a pas de schizophrénie. C'est vraiment deux facettes de moi qui vont ensemble. J'ai une inspiration qui vient de l'enfance, des douleurs et des traumatismes qui m'ont forgé. C'est un vrai moteur créatif. Pour autant, je suis aussi un garçon moderne qui aime s'amuser. J'écoute aussi de la dance et de l'electro, je vais danser en boîte. J'adore Bob Dylan et Leonard Cohen, Johnny Cash, la base de la folk. Mais on peut aimer quelque chose sans vouloir l'être. J'essaye de faire de la musique qui me ressemble : un garçon de son époque qui aime bien se référencer à des choses plus anciennes.

Quelles ont été tes inspirations, tes références pour cet album ?
Yoann Lemoine : Evidemment Bob Dylan, Jeff Buckley, Leonard Cohen, Johnny Cash... Des choses plutôt traditionnelles dans la forme. Mais aussi des groupes folk modernes comme Herman Düne ou Cocoon et pas mal de groupes actuels qui font de l'electro un peu mystique. On essaye de travailler sur des choses des choses assez particulières dans le son, comme des arrangements cuivres synthétiques répétitifs, des choses un peu tribales aussi avec beaucoup de percussions. Les cuivres, c'est vraiment quelque chose qui m'obsède. Leonard Cohen dans les années 80 faisait beaucoup de cuivres synthétiques. C'est assez cheesy et en même temps ça met mal à l'aise ; ça me plaît assez.

Est-ce que tu revendiques aussi une influence un peu cheap, le genre de truc qu'on aime mais dont on a honte ?
Yoann Lemoine : J'aime ce genre de choses parce que j'aime m'amuser et je comprends cette génération un peu second degré qu'il y a en ce moment dans la musique. Pour autant, je ne suis pas encore arrivé au stade d'intégrer ce second degré dans ma propre musique. Non, c'est très premier degré, ça se veut sérieux. Faire un album est quelque chose de nouveau pour moi et je ne peux pas l'envisager autrement que de manière sérieuse. J'aimerais bien un jour faire un album avec des reprises de chansons à la con, mais pour l'instant je vais m'en tenir à ce que je fais là, à ce que je sais faire.

Tu es réalisateur et illustrateur, tu fais ton premier album. Est-ce un moteur pour toi de tout recommencer à zéro, devoir faire tes preuves à nouveau, apprendre, plaire et t'intégrer ?
Yoann Lemoine : C'est une question que je ne me suis pas posée. Ce n'est pas comme si j'avais une carrière de trente ans comme réalisateur derrière moi ; j'ai juste commencé à faire ma place. En faisant cet album, je n'ai pas l'impression de tout remettre sur la table et surtout, je ne remplace rien, je fais quelque chose en plus. Je n'arrête pas ma carrière de réalisateur pour devenir chanteur. J'essaye de faire un album intéressant sur le plan artistique. Pour moi il y a une logique de suivre cette voie après le film. Emir Kusturica a fait ça. En tout cas c'est une question que je ne me pose pas ; pour moi l'enjeu est du côté du public, pas sur le plan professionnel.

Techniquement tu es capable d'écrire et composer ton album, créer l'image et tous les supports de communication autour, tourner tes propres clips... Tu veux vivre en autarcie un jour ? Envisages-tu de tout faire toi-même ou souhaites-tu t'entourer ?
Yoann Lemoine : Ça, je vais le voir avec le temps. Aujourd'hui l'idée est de monter un projet où je puisse réunir toutes mes compétences. Un projet global. Pour l'instant, je veux donner une direction artistique, une identité au projet, une humeur. Je vais faire le premier clip. Ensuite, une fois que le projet aura acquis une crédibilité visuelle et sonore, je pourrai intégrer d'autres personnes ; je voudrais d'abord aboutir à un projet cohérent. Mon objectif était de faire un projet artistique dans son ensemble. J'ai envie de couvrir tous les champs d'actions qui vont me permettre d'exprimer ce que je veux exprimer. Je veux utiliser tous les vecteurs. Björk fait ça. Elle ne fait pas tout, mais elle a réussi à créer un ensemble. Elle a une vision d'ensemble sur sa musique.

Penses-tu qu'à un moment tu doives choisir entre tes métiers ? Que réponds-tu lorsqu'on te demandes ce que tu fais ?
Yoann Lemoine : Quand on me demande ce que je fais, je réponds juste que je fais plein de trucs. Je n'ai pas peur qu'on me force à choisir. Si un jour je choisis, ce ne sera pas parce qu'on m'aura forcé à le faire. Ça m'est arrivé plusieurs fois de faire des volte-face. Je faisais de l'animation. Un jour, j'ai eu envie de faire de la prise de vue réelle, et j'ai alors volontairement bloqué les portes de l'animation. Quelque chose en moi me dit qu'il faut que j'apprenne telle ou telle chose alors je m'y mets, même si cela implique de devoir bloquer les autres voies sur lesquelles je travaille. Je n'ai pas du tout peur d'être contrôlé ou de devoir plaire. Je compose quelque chose qui me ressemble et les gens ont le choix d'aimer ou pas. Si je dois changer ce que je fais pour devoir plaire aux gens, la démarche ne fonctionne plus, le projet est faussé et cela n'aura plus de sens.

 

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Par Anais Dupuis.