La conversation commence avant l'enregistrement : le glauque des 80's, les débuts de Taxi Girl…

Pourquoi tu parles des années qui entourent la naissance de Taxi Girl comme des années de désespoir ?
Mirwais :
Parce que ça l'était, pour moi. Je suis quand même arrivé d'Afghanistan en 66, on n'était que quatre : mes parents ma soeur et moi, et on ne connaissait personne en France. Heureusement je connaissais la langue, parce que c'est la langue commune de mes parents - mon père était Afghan et ma mère Italienne. Mais j'étais isolé, très angoissé. Très jeune, j'avais une espèce de claustrophobie sociale, familiale. Et je voulais sortir de ça, mais j'étais très inhibé. Il fallait trouver des façons d'évacuer l'ennui, l'angoisse. J'ai commencé par la guitare, et je suis venu naturellement dans le rock. Les raisons pour lesquelles on démarrait un groupe dans les années 70 ne sont absolument plus les mêmes aujourd'hui. Je ne dis pas que c'était mieux. La vraie différence avec l'époque des années 70, c'est le fric. J'ai l'impression que c'est devenu une seconde nature chez les jeunes, on dirait qu'ils ont tous une formation commerciale. Ils instrumentalisent la musique. Peut-être qu'on ferait pareil si on avait seize ans aujourd'hui, mais le contexte faisait qu'on avait aucun avenir dans la musique, donc on faisait les choses gratuitement, pour s'exprimer. C'était suicidaire en France d'arrêter les études et de monter un groupe de rock, mais on voulait échapper à cette inertie, à une vie tragique et morose, et ça s'est terminé difficilement, mais c'était l'époque qui était comme ça.

Et aussi parce que tu avais des rapports compliqués avec Daniel Darc ?
Mirwais : Si ça s'est mal passé avec Daniel, c'est parce qu'il défaisait ce que j'essayais de faire. Daniel essayait toujours de me faire passer pour celui qui était commercial et lui l'artiste, ça me faisait bien marrer. Par la suit,e je l'ai quand même vu chanter Cherchez le Garçon au Scorpio club pour se faire du fric. En fait, j'ai l'impression qu'il prend tout le bénéfice auprès des gens qui aiment bien Taxi Girl, et il se désolidarise face à ceux qui reprochent le côté léger, pas « couillu ». Il navigue. Je ne lui reproche pas, le problème n'est pas là, la polémique on s'en fout… Peu importe qui a raison, qui a tort. C'est juste que les choses ne sont pas exactement comme il les raconte.

C'est-à-dire ?
Mirwais : La compétition de tous contre tous, comme disait Hobbes, ça s'applique aussi à la musique : il y avait une compétition dans le trash, dans la drogue, dans la probité. C'était la fin des années 70, l'héroïne était reine. Moi, c'était pas pour moi. Mais Pierre, notre batteur, était fasciné par l'héroïne, c'est lui qui nous a initiés à ça, il en parlait depuis l'âge de seize ans. Il est mort à dix-neuf. Daniel et Laurent (Sinclair, le clavier) se sont défoncés pendant quinze ans. Moi, j'avais une forme d'extrémisme beaucoup plus structurée qu'eux. Mais on était radicaux, on est allés au bout du truc, et ça nous a coûté une carrière. On était le premier groupe français, bien avant Indochine qui faisait notre première partie, et qui nous ont tout pompé. Mais eux étaient structurés pour continuer, nous on n'aurait jamais pu avoir leur carrière. On avait l'avance, le talent, la vision, on était en phase avec les Anglais. En plus, on a eu ce que beaucoup de groupes indie n'ont pas eu : des tubes. On savait faire des chansons, donc on avait un vrai avenir, et on l'a foutu en l'air.

Taxi Girl, c'était vraiment « huit ans de malheur » ?
Mirwais : En tant que sujet oui, c'était pas génial. Après, je ne parle pas de la musique et de l'excitation. Mais si c'était à refaire, je ne le referais pas. Non ! Je pense qu'aucun groupe, aucune oeuvre artistique ne mérite qu'on gâche sa vie. Je suis très fier de ce que j'ai fait, je ne minimise pas, mais il faut juste arrêter ces conneries de gens qui fantasment la musique « bigger than life » alors que ta vie, elle passe… T'as qu'une chance, il faut la vivre le mieux possible.

Et l'attitude de Daniel Darc, tu en pensais quoi sur le moment ?
Mirwais : Si j'avais pas assumé ce que faisait Daniel, je ne serais pas resté huit ans. Depuis Mannequin (leur premier hit, ndlr), il disait qu'il allait quitter le groupe parce qu'il avait ses copains punks qui lui reprochaient de faire une musique de pédé, donc il en rajoutait, il se battait, il se coupait les veines, on avait des embrouilles tout le temps, les concerts dégénéraient, il s'est même retrouvé en photo dans Libé en train de faire le salut nazi. Maintenant, c'est pas lui qui a amené les problèmes, Taxi Girl, c'est juste la réunion de cinq individus qui n'auraient peut-être pas dû se rencontrer. Le seul point commun qu'on avait, c'est qu'on savait qu'on ne voulait pas faire comme les autres. On avait compris en 78 qu'il ne fallait pas faire du gros rock avec des grosses guitares sur le modèle des Sex Pistols. Nous, on aimait Kraftwerk.

C'est toi qui apportais ce côté electro ?
Mirwais : J'étais complètement fasciné par l'electro. En 76, on écoutait les Doors, qui était à l'époque un groupe un peu culte comme le Velvet, et ensuite on est passés naturellement vers Devo, Kraftwerk. Et le télescopage est venu. On ne se reconnaissait pas dans le rock pur. Mais il y a eu un malentendu au départ : on a débuté en même temps que Téléphone qui étaient vus comme le renouveau de la musique en France. T'imagines comme on était éloignés de ça ? C'était neuf en terme d'énergie, OK. Mais musicalement, c'était une vieillerie. Et donc nous, on était complètement éclipsés... On ne le vivait pas mal, on était juste tristes.

En préparant cette interview j'ai vu un vieil épisode des Enfants du Rock…
Mirwais : Ha oui, en fait au départ, l'émission était sur moi. J'avais dit d'accord, mais il faut qu'il y ait Daniel. Et à la fin, tu vois plus que lui ! Daniel a tout fait pour être filmé, c'est ça les chanteurs ! Quel malin ! Il est marrant celui-là… On n'est pas chanteur par hasard.

Pourtant lui disait qu'il était chanteur par hasard.
Mirwais : Le hasard, c'était le medium... Quand il a vu ce que ça lui apportait, il a continué. C'était pas un grand chanteur techniquement. Mais ses textes sont vraiment très bien.

A quoi ressemblait votre public ? Ça avait l'air très violent les concerts de Taxi Girl…
Mirwais : Oui ça dégénérait. Essaie d'imaginer un groupe de rap de banlieue qui joue dans une MJC aujourd'hui, c'est pareil. Le groupe est très emblématique de cette période. Après, tous sont devenus très straight en matière de carrière. Notre public était complètement hétéroclite. Le contexte était très différent d'aujourd'hui, les gens étaient politisés sans l'être. Il ne faut pas oublier qu'à la fin des années 70, pour 1 punk, t'avais 45 babas, queue de cheval et tout. Et puis le punk a été exporté en Amérique et est revenu en 85-86, et c'est à partir de ce moment-là que pour moi ça a dégénéré. Mais à l'époque tu prenais un groupe de jeunes, c'était n'importe quoi, t'avais 1 punk, 3 informes, 1 autonome, 2 babas violents, genre extrême gauche…

Et vous étiez copains ?
Mirwais : Mais bien sûr. Moi je connaissais des mecs d'extrême droite, des Redskins. Ils nous aimaient bien parce qu'ils savaient d'où on venait. L'époque était assez intéressante parce que t'avais tous ces mouvements parapolitiques, et il n'y avait pas 36 endroits à part la musique pour se regrouper et avoir des velléités d'aventures, de filles, de défonce. Les mecs de la Fédération anar, qui était l'épine dorsale des révolutionnaires en France, ils se sont retrouvés naturellement dans le punk. Sauf qu'il y a eu un abaissement politique très rapide, au profit de la bière et de la vodka, et ça s'est transformé en punks à chiens huit ans après. Notre public, c'était incroyable, parce qu'il y avait des gens de tout bords. Il y avait des gens du punk, parce qu'on venait de là, mais en fait il y avait un décalage énorme, parce qu'il y avait la musique, qui était une musique de « pédé », electro, sautillante. Mais comme ça dégénérait dans les concerts, les mecs venaient, ils savaient qu'il y avait de la bagarre.

Mais vous, vous n'étiez pas vraiment politisés ?
Mirwais : Non, nous d'une certaine manière c'était comme ce que je fais avec YAS. On ne croyait pas à la politique dans la musique, on croyait au manifeste esthétique, disant : voilà, on vous donne ça, vous vous débrouillez avec. On ne change pas les choses avec la musique. Moi je n'y crois pas, il n'y a aucun exemple. Le seul exemple que je prends, et je fais la comparaison avec YAS parce que j'aimerais que ça arrive avec le monde arabe, c'est le jazz, le free jazz, le bebop, qui ont donné ses lettres de noblesse à une pop culture, une production intellectuelle qui émanait de la communauté afro américaine. Et l'air de rien, c'est plus important que les Beatles. Les Beatles, qu'est-ce que c'est ? Ils ont accompagné un mouvement de libération de la jeunesse, alors que le jazz, et je ne suis pas un fan, sociologiquement c'est très important.

Mais vous utilisiez des signes politiques.
Mirwais : On les détournait. On a fait une télé un jour pour Mannequin, on est tous en chemise rouge, et Daniel avait un portrait au pochoir sur la sienne. Les gens pensaient que c'était Georges Brassens, c'était Staline ! On a eu des problèmes avec le Betar, parce qu'à un concert au Palace, on a utilisé un grand portrait de Hitler avec les moustaches de Dali. Heureusement ils parlaient encore à l'époque, donc on a discuté avec eux : c'était un détournement, surréaliste. A l'époque, tu pouvais encore jouer avec les symboles, aujourd'hui t'as trois mille ligues qui te tombent dessus. On était assez situationnistes. C'est le seul truc intéressant. Aujourd'hui, les mecs sont vachement branchés sur leur carrière.

Y compris quand ils se réclament du situationnisme.
Mirwais : Mais je crois qu'il y a très peu de gens qui ont compris ce qu'étaient le situationnisme et la société du spectacle. Tous les idiots, dès qu'ils se font jeter de TF1 ou des radios, ils disent « ouais, c'est la société du spectacle » Julien Doré, comme dirait l'autre, il croit qu'il fait de l'art… ça gêne pas. Le pire, c'est qu'il est encensé par des gens qui ne devraient pas, comme les Inrocks… ils font ce qu'ils veulent, mais la stratégie du mec est tellement grosse… Moi je m'en fous, je ne crois pas que je fais de l'art, j'essaie déjà de vivre ma vie. Si ça passe par l'art, je suis super content.

Taxi Girl, vous aviez une image élaborée ou c'était n'importe quoi ? S'ouvrir les veines sur scène, c'était pour le spectacle ?
Mirwais : Faut pas oublier un truc, c'est que Daniel est très narcissique. Mais je peux témoigner d'une chose, c'est qu'il faisait déjà ça tout seul dans sa baignoire à seize ans. Il faut transposer : il y a des mecs qui prennent du plaisir en sautant à l'élastique, moi je ferais jamais ça. Daniel, il considérait ça non pas comme un plaisir mais comme un besoin. Après, il l'a scénarisé pour la promo, mais c'était pas grand chose pour lui, il l'avait déjà fait. C'est intéressant cette histoire, ça le suit encore. Faut dire que c'était pas mal ! Il y a des gens qui disent « c'est facile de faire ça » ! Moi je leur dis « fais-le, et reviens me voir ». C'est pas facile. Mais à part ça, il a toujours été très charmant dans la vie.

Tu reconnais des héritiers aujourd'hui ?
Mirwais : Ben… je ne leur souhaite pas ! Attends, on n'était pas un modèle de groupe, on était en guerre, en compèt', chaque année il y en avait un qui partait ou qui mourait… On a débuté à 6, on a viré notre bassiste, puis Pierre est mort, après c'était la guerre entre Laurent et moi parce qu'on était pas du tout pareil, ensuite on n'était plus que 2, et on s'est séparés. C'était comme inexorable. Ça devait d'ailleurs être assez intéressant à voir de l'extérieur. Je ne vois pas vraiment d'héritiers. Il y a plein de fans dans la chanson française, mais plutôt du côté «chanteur écorché» de Daniel… Sur la musique, pas tant que ça. On est quand même assez dur à imiter, on faisait une musique assez particulière : synthés en avant, guitare en arrière, le phrasé assez difficile de Daniel, la construction des morceaux est bizarre. Cherchez le Garçon, c'est pas un tube évident.

Et toi, tu le reconnais comme un tube ?
Mirwais : C'est un bon titre. Faut juste savoir que c'était une reprise déguisée de Definitive Gates de Magazine. C'est la même ligne de basse que les Stranglers ont repris sur leur morceau All Roads Leads to Rome. C'est marrant, ça s'est baladé. Sur notre titre ça n'a plus rien à voir, mais c'est marrant de se dire que ce truc est du vol. Mais je pense que c'est un vrai hit, un hit bizarre, mais un pur hit. Et c'est aussi ça qui nous a préservés : le côté culte vient aussi du fait qu'on a eu des succès.

Il y a eu cette émission de télé en direct à Cannes en 1986 où Daniel est arrivé pieds nus, le visage en sang, manifestement très défoncé… C'était un peu le début de la fin ?
Mirwais : C'était le chant du cygne. En une seule émission, il a ruiné la promo. Mais bon… je ne regrette pas. On s'est quand même fait virer de Virgin alors qu'on était leur première signature en France et qu'on leur avait donné à travers notre label Man'Kin' leur premier hit international (Paris Latino de Bandolero, ndlr). Ils passaient à la varièt', Richard Cocciante, Julien Clerc… on faisait tâche quand même… L'époque était passée pour nous. Avec la drogue, la violence, le disque qui marchait pas… les Rita Mitsouko qui commençaient à pointer leur nez…

Comment vous vous situiez par rapport à eux ?
Mirwais : Ils sont devenus institutionnels alors que Taxi Girl est resté un groupe maudit, et tout le monde rêve de ça. De la violence, du non compromis, du je-m'en-foutisme, de l'amateurisme, de la déception. C'est assez intéressant ce que disait Guy Debord sur la déception en matière artistique. Avec Taxi Girl, on était là-dedans : là où on était en position de force, on décevait. Les concerts qu'il fallait absolument réussir, on les loupait. Nos premières parties étaient meilleures que nous. Et c'est génial. Pour moi la seule possibilité que tu as, elle est là-dedans : dans le non prévisible, l'accident. Etre hors sujet. C'est là où ça devient intéressant, même si à l'époque on le faisait de manière empirique. Je ne crois pas à l'entrisme, rentrer dans le système pour le changer, n'importe quel débile de la Star Ac' peut dire ça, alors qu'il se fait laminer direct. Non, je crois aux attaques frontales, mais pas politiques. Je crois que c'est là que tu peux faire bouger les choses.

Qu'est-ce que ça veut dire « bouger les choses » ? Qu'est-ce que vous avez changé ?
Mirwais : Ce que Daniel dit encore et disait dans les concerts et que je continue de penser : possède ta vie. C'est un peu stupide, c'est un cliché, mais j'ai toujours pensé comme ça. Je ne suis pas situ, mais je partage certaines thèses. Ils préconisaient de casser le lien avec le héros. Souvent quand je rencontre des gens ils sont déçus parce qu'à cause de Madonna, etc., ils ont un fantasme du « producer » auquel je ne corresponds pas. Et moi j'ai toujours pensé ça : si tu veux vivre ta vie, il faut rompre ce lien avec l'identification au héros qu'on t'impose. Là j'analyse un peu trop, à l'époque on se rendait pas du tout compte, mais l'idée c'était ça : reprendre possession de sa vie. Mais s'il y a une attaque, elle ne peut être qu'indirecte. Si t'arrives et tu dis « houlalala, la société c'est dur, ça craint », tu ne changeras rien. Par contre, t'as une petite chance si tu intègres des nouveaux signes intelligents esthétiquement. Et c'est là où malgré l'amateurisme, on était un groupe intéressant: on a évolué, mais on a pas bougé du postulat de départ, de la démarche qui était assez radicale, triste. Aujourd'hui ce serait impensable, tout est tellement segmenté: un groupe comme Taxi Girl, il serait rangé chez les tristos, avec son un public de tristos...

Après Taxi Girl, tu t'es retrouvé à faire du télémarketing pendant un an.
Mirwais : Ça m'a appris à être patient. J'étais fermement convaincu que j'allais y revenir. Le télémarketing c'est un peu le conte de fée… Il y a plein de gens qui me désignent comme un modèle d'intégrité «si tu fais comme Mirwais tu vas y arriver», alors qu'on m'aurait proposé de faire de la variété, je l'aurais fait. Je n'ai pas ce type d'ego, je suis un extrémiste pour ma musique, mais pour survivre… Si je m'en suis sorti c'est le hasard, il n'y a pas de justice immanente. Aux Etats-Unis, en Angleterre, ma musique a toujours été reconnue, ils savent de quoi je parle. Ce décalage m'a toujours tué. Mais ce que je dois à la France, c'est d'avoir tellement ramé que pour m'en sortir, il a fallu que j'apprenne un peu tout : arrangement, songwriting, programmation, et ça m'a énormément aidé par rapport aux Anglais et aux Américains. Eux, ils ne savent faire qu'une seule chose en général. Moi je peux faire un disque tout seul de A à Z.

C'est assez étonnant de juxtaposer des live de Taxi Girl, tellement artisanaux, et ton dernier album. Penses-tu que l'expérimentation doive nécessairement passer l'utilisation de la technologie, le contrôle?
Mirwais : Non, je crois à rien. Je crois à ce qui apparaît. Tu peux prendre toutes les machines que tu veux ou aucune, du moment que ça apparaît : l'idée que ça peut éventuellement orienter les gens, leur faire ressentir quelque chose qui les influence, peu importe le medium. Moi ce qui m'intéresse, c'est les choses qui apparaissent.

Qu'est-ce qui est apparu avec YAS ?
Mirwais : C'est un truc assez précis pour moi : c'est un rêve, un fantasme : je rêve d'intégrer à la pop des signes de la culture arabe. Il n'y en a aucun. Ou alors ils sont contrôlés par les Blancs. Pourquoi ça n'a pas évolué depuis tout ce temps ? La vraie raison, je ne la connais pas, mais je sais qu'il faut que ça évolue, pour des raisons presque politiques : c'est la seule façon d'intégrer un monde, pas forcément dans une fusion universaliste, ça peut être parallèle, mais il faut intégrer des signes. Ça me semble important d'expliquer le projet, pour qu'il n'y ait pas d'ambiguïté : c'est chanté en arabe, mais ce n'est pas de la world music, une vision un peu néo-coloniale des choses. J'aimerais que l'album s'insère dans la continuité de la pop culture moderne, en proposant de nouvelles combinaisons. Qu'il ouvre le champ. Je le voulais comme ça : accessible. On est déjà très loin pour le mainstream. En même temps, à un moment c'est marrant, c'est là où les gens du mainstream ont raison parfois : pendant tout l'enregistrement, le titre est ringard, et si ça marche, que ça passe à la radio, y a rien à faire : il se passe un truc. Une connexion, un basculement. Quand t'es trop pointu, ça n'arrive jamais. Et en tant qu'artiste, t'as pas envie que personne n'écoute ta musique. Tu connais des artistes qui disent ça ? A part Quentin (Dupieux, Mr Oizo, ndlr) peut-être !

Quel accueil a été fait à l'album pour l'instant ?
Mirwais : Les gens ont réagi bien mieux que ce que je pensais. En fait il n'y a pas d'obstacle, la langue n'est pas un problème. Ce qui va être intéressant à voir, c'est le jugement avant et après diffusion de l'image. C'est fascinant. J'ai pu le constater avec Madonna : les réactions ne sont pas du tout les mêmes, c'était beaucoup plus négatif avant matraquage. C'est un peu triste, tu te dis que ça tient quand même à peu de choses.

Quel regard portes-tu sur le rock aujourd'hui ?
Mirwais : C'est trop vintage. J'ai l'impression de voir des fringues qui viennent des puces. Si t'as rien à dire, faut pas faire de rock, parce que c'est le seul champ que tu as pour t'exprimer dans une société qui n'est pas facile, donc si t'es juste là pour endosser le cuir, c'est pas la peine. Je prends un exemple : les Strokes, qu'est-ce qu'ils ont transmis par rapport aux Doors ou au Velvet ? Rien, à part de bons morceaux. Même Taxi Girl, on n'a pas eu le succès qu'on aurait dû avoir parce qu'on n'était pas capables de l'avoir, mais en très peu de temps, on a fondé un label, on a exploré toutes les pistes, on a même déçu les gens, et tu sais quoi ?, on a laissé la place aux autres. Moi ça fait dix ans que je ne fais pas de disques. Je fais un disque quand j'ai envie, là j'ai envie. La vraie question c'est : où est la liberté ? Elle dans l'anonymat, dans les moments où tu fabriques les choses. Moi ma liberté, elle est là.

Entre temps tu as fait Madonna quand même, ça donne une certaine liberté…
Mirwais : Non mais d'accord, après il faut faire des choix : tu vis dans une société marchande, tu l'as pas choisie mais elle est là. On te propose de gagner de l'argent en faisant quelque chose de bien ou t'as toute liberté, tu le fais ! A partir du moment ou t'es contraint de gagner de l'argent, comment ne pas aller dans cette logique ? Et moi je suis un minimum, parce qu'à part Madonna, je n'ai pas fait grand chose d'autre.

Pourquoi ? On a dû te proposer des ponts d'or après elle ?
Mirwais : Financièrement je suis à l'aise, et je ne suis pas sûr de pouvoir travailler avec d'autres. Il y avait une sincérité dans ma manière de travailler avec elle. Je crois que tu mesures plus les gens à ce qu'ils refusent qu'à ce qu'ils font. Je ne me pose pas en modèle, mais je sais où j'en suis par rapport à ça. Après Madonna, on m'a tout proposé. En plus c'était particulier, parce que mon album a aussi vachement bien marché dans le milieu underground, donc ça allait des trucs hyper pointus aux trucs hyper commerciaux, de Depeche Mode, The Avalanche, à Britney. C'était très bizarre.

Et Britney, elle ne t'intéressait pas ?
Mirwais : Si ! On s'est un peu ratés. C'est une autre histoire.

Qu'est-ce qui t'intéresse aujourd'hui ?
Mirwais : La musique black américaine est très très bien produite : Black Out, Danja, les Suédois qui ont fait Toxic. Après t'as le son pur, c'est très intéressant mais c'est très ennuyeux : le son electro « maximal » un peu distord, genre Boys Noize, qui est intéressant, mais ça s'essouffle un peu. Et puis c'est pas du son que tu écoutes chez toi : c'est quand même un gros problème ! Mais le son est intéressant en terme de production. Justice aussi, ce son crade, qui vient vraiment du computer, ils vont assez loin.

Y a pas des promoteurs véreux qui ont essayé de vous remettre ensemble avec Taxi Girl ?
Mirwais : Ha non, aucune chance…t'imagines ?

 

Clip - Taxi Girl, Cherchez le Garçon




Par Valentine Faure // Photo : Ralph Mecke.