On va commencer dans le désordre, sinon on n'y arrivera pas. Sur l'enchaînement des chansons, ça fait très Beatles.
José Reis Fontano :
Tu veux dire d'enchaîner aussi rapidement les titres ?

Oui. Sur Abbey Road. Sur l'album blanc.
Ah ouais ? Donc en fait t'es en train de trouver une excuse pour dire que c'est bien ?

Les Beatles oui, c'est pas mal...
Moi je suis pas très fan des Beatles tu sais... Mais bon, comme c'est le plus grand groupe du monde il paraît... Ça veut aussi dire qu'on n'est pas originaux.

Je sais pas... Et comme l'album est homogène, ça passe bien cet enchaînement.
Donc tu trouves que c'est un album homogène. Moi, je trouve que c'est cohérent comme album. Pas homogène.

Je trouve que le son est hyper homogène. Surtout par rapport à l'album précédent.
Oui, mais c'est parce qu'on a fait l'album dans un laps de temps plus court. L'album précédent a été fait en deux ans, avec des enregistrements à droite à gauche. Là, pour la première fois on a tout composé très vite, et on a été enregistrer à Vega (studio dans le Sud ndlr) en 12 jours donc avec le même son du début à la fin. Le but, c'était de trouver le son Stuck.

Et ça tu penses que ça y est, vous l'avez trouvé ?
Je pense qu'on s'en est rapprochés à 90 %. On sera jamais satisfaits à 100 %. Mais là c'est quand même très fidèle à ce qu'on avait en tête quand on a fait les compos. On voulait un son bien précis, c'est-à-dire basse/batterie compressées et les guitares chorusées et réverb. Et je pense que ça, on l'a réussi. Et c'était un pari de bosser avec Nick Sansano parce qu'on s'était dit « on le kiffe parce qu'il a fait Sonic Youth et Public Ennemy » mais on savait pas s'il allait comprendre l'univers de Stuck. Et en fait il l'a compris direct et le son, il l'a grave respecté.

S'il y a un autre album ce sera donc dans la même veine ?
Oui, ça s'en rapprochera. Ça sera peut-être pas exactement pareil parce qu'on n'aura pas les mêmes moyens. Vu qu'on est producteurs. Dans la plupart des chroniques sur Stuck, les gens pensent que c'est Sansano le producteur. Mais non, c'est Stuck.

C'est parce qu'il confondent avec le vocabulaire anglais.
En fait, c'est le mixe. Mais c'est pas non plus Sansano qui a fait le son. Mais c'est pas grave, c'est bien que les gens pensent que c'est Sansano.
En fait c'est Romain Della Valle et Stuck. On a bossé le son à Bègles, à Bordeaux. D'ailleurs, Sansano a dit qu'on avait un putain d'ingé son. Que c'était rare d'avoir un son aussi bon à la prise. Sansano, il a fait que décorer, mettre sa couche de miel par-dessus.

Mais le mixe fait beaucoup je trouve.
Ça dépend des titres. Y a des titres où il a vraiment fait revivre la chanson. Et y'en a d'autres où il a juste rendu le truc plus beau. C'est comme une fille jolie au naturel et elle se maquille et elle est encore plus jolie. Mais elle est quand même jolie au naturel. Comparaison pourrie non ? (rires)

Y a aussi des boudins qui sont mieux maquillées.
Ouais, mais là j'pense que la meuf c'est pas un boudin.

Par rapport aux compos de base, il y avait moyen d'en faire quelque chose de très différent. Beaucoup plus punk par exemple. Et vous avez choisi un angle très précis.
Tu crois qu'on l'a choisi ?

Bah oui. C'est forcément un choix. Vous avez décidé de ralentir le tempo plutôt que de l'accélérer par exemple.
Ça dépend des titres. Nous, on a toujours été plus ou moins conscients qu'il nous fallait un son qui ait des teintes nostalgiques. Et sur ça, on était parfaitement en symbiose tous les quatre.

Je trouve l'album très homogène mais, paradoxe, je le trouve quand même coupé en deux parties.
Ça, c'est un choix de playlist. On avait fait des playlists différentes qui rendaient pas du tout la même chose. Où ça commençait super rock et ça finissait plus lent. Ça commençait dark, ça finissait plus joyeux. Là, c'est un choix avec What?! au milieu pour faire la transition. A la base, What?! était l'intro de l'album.

Qui est hyper bien. Pareil d'ailleurs, ça fait très Beatles aussi. Pas dans les sonorités. Dans la démarche. Elle fait quoi, 1'45, c'est rien du tout, sachant qu'elle démarre à 40 secondes, ça aurait pu faire une vraie chanson mais vous n'exploitez pas le riff.
C'est marrant, tu touches un truc important auquel moi-même j'ai pas encore réfléchi. What?!, c'est très étrange parce que c'est le même refrain que Erase. Les mêmes paroles. Y a une espèce d'écho entre les chansons. Dans cet album-là, tu peux créer des concepts. Genre dans Ouais t'as... merde, j'ai un blanc... J'aurais pas dû parler de Ouais...

Oui, vaut mieux pas en parler de Ouais...
Pourquoi ?

Je trouve qu'elle est pas à la hauteur du reste de l'album.
Ah, mais je suis pas d'accord. Pas du tout. Tu te trompes. Ouais ? Mais t'es folle ! A la rigueur tu me dis Dirty Waterfalls, je veux bien.

Non même pas.
Pfff... T'es une vendue. Brain vous êtes des vendus de toute façon. (rires)



Ça aurait dû être Shoot Shoot le single.
Bah oui, dans un monde meilleur. Chuis d'accord. Ah ! (illumination) C'est ça que je voulais dire tout à l'heure. Dans Ouais, y a un moment dans les paroles où je parle des échos. Et en fait y a vraiment cette thématique des échos dans tout l'album. What?! c'est un écho de Erase. Et What?!, on a l'objectif d'en faire une version longue - peut-être - sur le troisième album.

Ça serait bien, parce que vous avez un putain de riff sur celle-là que vous exploitez pas finalement.
Mais ça on le faisait déjà avant.

De mettre 4 riffs différents dans une chanson ? Oui, effectivement. Le côté on brade.
Dans le premier album que personne connaît, Stuck in the Sound éponyme.

(Eclat de rire)
Non mais c'est ça ? Il s'appelle Stuck in the Sound donc c'est éponyme ?

Oui c'est ça, mais t'as jamais parlé de cet album en disant « Stuck in the sound éponyme »...
Ouais mais là on est en interview, c'est pour faire sérieux. Bon... Dedans on avait des chansons avec 10 riffs.

Mais c'est bien, c'est aussi la beauté du geste de gâcher des riffs comme ça. Même la fin de What?!, c'est un autre truc non ?
C'était le couplet à la base. Et après j'avais un autre truc à la guitare qui faisait tinlintin et tu m'avais dit que c'était pourri. C'était nul à chier.

Donc What?! elle ouvre une deuxième partie beaucoup plus rock véner.
Oui, la deuxième partie est plus dark. Même au niveau des paroles.

Du coup moi je trouve qu'elle fait plus Stuck. Déjà les chansons sont plus patchwork à l'ancienne, elles vont plus vite et on retrouve ta voix des premières compos.
Tu parles de la voix aiguë, hyper droite, monocorde. Je suis d'accord. Les morceaux qui partent dans tous les sens.


 
Mais pourquoi avoir coupé l'album comme ça en deux ?
Parce que l'album c'est Shoegazing Kids avec une thématique des émois d'adolescents. Ça passe par les premières histoires d'amour, les pulsions de mort, les problèmes parentaux, tous ces trucs-là et je voulais que ça commence quand même par le côté plus romantique de l'ado, comment on tombe amoureux, les rêveries, les fantasmes. Quand t'es gamin et que tu fantasmes qu'un jour tu seras une star et pour le moment t'es rien, t'es un vilain petit canard...

Parce que t'es Portugais... (rires)
Parce que t'es Portugais et que tu sers à rien et que Docs Martens ça te va pas du tout. Et petit à petit l'album s'assombrit.

Et s'énerve.
Avec Gore Machine. Qui est elle-même en deux parties.

A l'ancienne.
Oui, à l'ancienne mais cette fois c'est bien fait. Pas comme avant.

Oui. Sur l'ensemble des chansons, y a un sentiment de finitude. Elles sont comme elles devraient être. D'achèvement du truc. Là, vous avez appris à développer une mélodie, à l'exploiter jusqu'au bout.
Un album avec des vraies chansons. Et que ces chansons-là toutes ensemble racontent une vraie histoire. C'était important de faire un vrai album. Surtout quand on arrive à un moment où le disque ne sert plus à rien, on avait besoin avant que le disque meurt de faire une oeuvre. Maintenant, peut-être que pour la suite on va faire des singles. Je parle pas de trucs pute hein. Juste du titre par titre. Et peut-être même des titres qui feront dix minutes. Proposer des trucs qui sortent des schémas traditionnels de 3'30. Je pense qu'il faut essayer de surprendre les gens à chaque fois.

Bah là, c'est très surprenant par rapport à ce que vous aviez fait avant.
Pourtant, c'est pas un album original, je suis le premier à le dire. Ça respecte vachement les codes traditionnels du rock des années 90. On invente rien. C'est pas comme Metronomy.

Non mais c'est étonnant par rapport à ce que vous aviez fait avant. C'était tellement dans tous les sens l'album précédent que vous aviez le choix de vous spécialiser dans plein de genres différents. Là, vous avez choisi une direction précise. J'espère que les gens ne seront pas bloqués sur l'image que vous aviez. Ils risqueraient de passer à côté de cet album-là qui est vachement mieux.
Pour l'instant les gens, ils ont une image de ToyBoy sur Stuck.

Et là, ça n'a rien à voir avec ToyBoy...
En même temps quand t'écoutes l'album de Stuck où il y a ToyBoy, elle est déjà très différente de toutes les autres chansons.

Ouais mais en même temps toutes les autres étaient déjà différentes de toutes les autres...
Après on peut se contredire. Dans l'autre album, je peux te trouver les paires avec les chansons de cet album-là. Playback A.L. c'est Waste, I Love you Dark c'est Nevermind the Leaving Dead.

Oui mais il y avait vraiment de tout. De tout mal fait, mais de tout. Là, vous avez restreint mais poussé jusqu'à un vrai produit fini. Vous avez pas pris la direction ToyBoy par exemple.
Et ça, ça a fait chier certaines personnes. Je veux pas citer de noms mais heu... le Mouv' (rires), quand Discograph leur a présenté le nouveau single, le mec du Mouv' il a dit direct « je comprends pas, c'est pas ToyBoy ».

Justement, j'espère qu'il n'y aura pas trop ce genre de réaction.
Moi j'espère juste qu'on touchera plus de gens avec cet album-là parce qu'il est plus touchant.

Et puis il est meilleur. Ça se compare même pas.
Il y a beaucoup de journalistes qui trouvent que c'est pointu, que c'est un gros pari, que ça va être dur pour que cet album marche en France. Mais moi je trouve que le précédent c'était pire. Ceux qui disent ça, ils connaissent que ToyBoy. L'ancien album c'est un putain d'album indé. Celui-là est beaucoup moins indé. Et c'est pas parce qu'il est mélancolique que ça va toucher moins de gens. Tu prends Radiohead...

Mais je le trouve mélancolique et non. C'est justement pas du Radiohead. Et t'as pas envie de te pendre quand tu l'écoutes.
Justement, on est bien contents de ne pas avoir fait du Radiohead. On a eu peur à un moment.

Les fins de chansons de la première partie, qui sont les plus mélancoliques, le fait que ça s'envole à la fin avec les choeurs, ça s'ouvre, ça donne un souffle.
On s'est foutus de notre propre gueule là-dessus. En écoutant l'album, on s'est rendu comte que toutes les fins finissaient en apogée. En fait pour te dire, je suis plus fan de la première partie que de la deuxième. Zapruder, Ouais, Utah, Shoot Shoot, j'en suis super fier. Surtout Zapruder.

Pour moi, Ouais et Beautiful Losers sont en-dessous.
Beautiful Losers je suis d'accord, c'est une chanson mineure. Pourtant, quand on a fait écouter l'album à plein de Ricains quand on était là-bas, ils kiffaient celle-là. Pour eux, c'était le single. D'ailleurs quand on est rentrés à Paris on s'est dit que ce serait le deuxième single.

La pochette c'est une très jolie ado, le titre de l'album c'est Shoegazing Kids mais l'album ne sonne pas du tout ado. C'est paradoxal.
Non. En fait c'est un ado qui traverse des trucs d'adulte. Parce que les trucs d'amour, les problèmes, tout est exacerbé à cet âge-là. Et quand t'es adulte, avec l'expérience, t'encaisses plus facilement. Et c'est aussi sur les adultes qui restent des ados, qui restent attachés au passé. C'est sur les adultes-ados et sur les ados-adultes, c'est sur les do heu.. les deux.

Mais l'album il fait pas moitié adulte moitié ado. Il fait adulte complet.
Oui mais parce que les compositeurs sont des adultes. Mais les thématiques des paroles sont sur les ados. Par exemple quand t'es ado tu te dis j'ai le temps de penser à la peur de la mort et quand t'es adulte t'es bien dégoûté parce que la vieillesse arrive.

T'as pas l'impression qu'il y a une espèce d'acceptation aussi là-dedans. Au niveau des chansons parce qu'elles sont hyper mélodiques, parce qu'il y a les choeurs, tous ces éléments techniques créent cette impression que c'est horrible mais qu'on fait avec.
Toujours aller de l'avant parce que les chansons se finissent en apogée oui. C'est pas un album pessimiste, le fait qu'il y ait de la nostalgie c'est pas négatif pour moi.

L'album finit sur la voix de François (le batteur). Une espèce de voix blanche, atone.
Oui j'aurais été incapable de la chanter comme ça. Pour moi, c'est le meilleur mixe de Sansano sur l'album. Prendre le parti de mettre la basse toute seule à ce moment-là, la voix de François hyper en avant, sèche. On a aussi fait le choix de ne pas mettre dans l'album les paroles de Zapruder ni de What?! ni de I Love you Dark. Parce qu'on veut que les gens imaginent ce qu'ils veulent sur ces trois chansons-là. Parce qu'il y a un autre concept derrière un peu plus foncedé. Moi je pars du principe... rhô... tu vas te foutre de ma gueule et les gens qui vont lire ça ils vont se foutre de ma gueule. En fait, dans chaque mot qu'on dit, y a toujours la peur de la mort derrière. Donc quand je dis « ouais » ça représente la mort. Quand je dis « I love New York » on s'en fout que j'aime New York, derrière en fait c'est « putain, j'ai peur de la mort ». Zapruder évidemment assassinat de JFK... Et I Love you Dark. Ces trois titres-là symbolisent la mort. Donc on ne met pas les paroles. Ce qui compte c'est la mélodie et le sens finalement on s'en branle. Stuck, c'est une énorme boule de névroses. Mais c'est ce qui fait que c'est bien.

Le fait que les albums ne se vendent plus, ça vous dérange pas ?
Finalement, ça dérange plus un label qu'un musicien. Discograph ils vont être déprimés sa mère si on vend pas. Mais moi non. Moi je vais être déprimé si on joue pas aux Etats-Unis.

Et t'es d'accord pour qu'on télécharge illégalement l'album ?
Ça n'a jamais été problème. Ça touche les majors, le compte en banque de Pascal Nègre. Mais nous, on touche quasiment rien sur les albums. On s'en branle. C'est les concerts qui comptent et que la musique se propage sur Internet. Là j'ai mis Shoot Shoot sur internet, le label était contre. Ils voulaient qu'on laisse juste Ouais. Parce que quand je mets Shoot Shoot sur MySpace, on sait que ça va être piraté. Mais tant mieux, ça veut dire que ça plait. Et ça fera plus de gens en live. Après, d'un point de vue artistique c'est triste de plus faire d'album. Parce qu'on est de la génération 90 et que c'était l'apogée du CD, des albums. Pour quelqu'un qui vient des années 60, de la culture du single, c'est pas un problème pour lui. Ni pour un teenager actuel. Il faut s'adapter de toute façon. En tout cas, ce qui est sûr, c'est que dans tout ça la musique est pas morte du tout.

 

Par Titiou Lecoq // Photo : Ben Lyscio et D.R.