Tu as récemment sorti un album de remix, My Best Remixes, penses-tu que tous les morceaux soient remixables ?
Joakim : Presque. En fait, la qualité d'un morceau n'est pas liée à sa remixabilité. Par exemple, le remix de Air que j'ai fait (Surfing On A Rocket ndlr), c'était un morceau qui était pas mal, mais par contre super dur à remixer. C'est sûrement lié à la musique de Air. Dans ce morceau, il y avait un truc anti-groove, pas sexy du tout.

Oui, c'est sur, la musique de Air n'est pas réputée pour être sexy…
Joakim : Oui, elle est même asexuée.

Tu accepterais de faire un remix pour une Shakira ou bien une Céline Dion ?
Joakim : Céline Dion, si je peux enlever la voix, et encore. De toute façon, on ne viendrait jamais me demander un remix pour Céline Dion. Par contre, dans le registre assez mainstream, on m'a demandé de remixer Vanessa Paradis et je l'ai fait. Mais ce n'est jamais sorti.

Mais d'ailleurs, tu as déjà bossé avec des artistes de variété, non ?
Joakim : Ha non. Je ne pourrais jamais. Enfin, disons que travailler avec quelqu'un de la variété pour faire de la variété, je ne pourrais pas. Sauf si c'est un truc de qualité. Après, faire des remix, c'est différent, je fais ce que je veux.

Quels sont selon toi les meilleurs remix de l'histoire du remix ?
Joakim : Dur… Je ne sais pas mais les mixes de Larry Levan sont tous géniaux. Ce n'est pas vraiment des remix, c'est entre le remix et l'edit. Après, il y avait eu aussi une espèce de bootleg de Drop It Like It's Hot de Snoop Dogg qui était mortel, mais pareil ce n'était pas vraiment un remix, plus un edit. Après, les remix de Carl Craig sont vachement bien. C'est dur, il faudrait que je sois en face de ma bibliothèque pour pouvoir répondre.

Et en ce qui concerne tes propres remix, duquel es-tu le plus fier ?
Joakim : C'est dur aussi, parce que ça change tout le temps. J'aurais envie de dire les derniers, parce que ce sont eux dont je suis le moins lassé. Je suis assez content du remix de Mehdi, de celui de The Chap. Avant ça, il y a aussi le remix d'Antena dont je suis assez content et qui est l'un de ceux qui a le mieux marché. Le remix de Max Berlin aussi, parce que j'étais hyper fan de ce morceau, et que c'est difficile, quand tu t'attaques à un morceau culte, de ne pas faire un pastiche, donc je suis assez content.

Tu considères que tu as fait un bon remix quand tu as réussi à faire quoi ?
Joakim : Soit à l'amener dans une direction complètement différente qui reste intéressante, et qui fait qu'il est efficace, soit à pousser le morceau original plus ou moins dans la même direction mais en l'améliorant, en le customisant.

Ca t'amuse autant de faire des remix que des productions originales ?
Joakim : Oui. Je dirais même que c'est peut être plus amusant mais, par contre, c'est moins satisfaisant artistiquement. Quand tu produis ta propre musique, tu fais passer des choses que tu ne fais pas passer dans un remix. Quand je fais un remix, je me sens un peu comme un genre de mercenaire qu'on a embauché pour faire un truc, du coup ma marge de manoeuvre est limitée par ça et je me pose moins de questions. Quand je fais ma musique, je me pose beaucoup de questions et ça met en cause des choses beaucoup plus profondes. Faire un remix, c'est détendant, c'est ludique, il y a un côté challenge.

Ta logique de production est de te renouveler beaucoup, de ne pas répéter les mêmes recettes de production comme peuvent le faire certains compositeurs qui, du coup, et contrairement à toi, ont un son hyper reconnaissable…
Joakim : Ouais. Moi, je suis hyper admiratif des gens qui ont un son et qui creusent ce son pendant toute une vie. Je trouve ça incroyable, mais je n'arrive pas du tout à le faire.

Mais ça peut aussi parfois être un choix de facilité ?
Joakim : Oui, ça dépend comment c'est fait. Si tu crées un son très personnel, c'est intéressant. Par exemple Maurizio il y a des années de cela, avec toute l'équipe Basic Channel, ils avaient développé un son qui ne ressemblait à rien d'autre et qui sortait de nulle part et ils n'ont fait que ça et c'est resté cultissime. C'est pareil dans le hip hop, il y a des mecs qui ont leur son et qui ne font que ça. Après dans les mecs actuels, tu as des gens comme SebastiAn.

Ou Oizo.
Joakim : Oui. Et là encore, je trouve que c'est bien et vachement intéressant.

Donc du coup, c'est une chose à laquelle tu voudrais aboutir ?
Joakim : En fait, je me considère dans la recherche de ça, à la recherche d'un son que je n'aurais pas encore trouvé.

Pareil, tu as tendance à mélanger plein d'influences, et donc de styles, au sein d'un album, ou même au sein d'un morceau. C'est quelque chose d'intentionnel ou au contraire quelque chose contre lequel tu essaies de te battre ?
Joakim : Je ne le fais pas vraiment intentionnellement et je n'ai pas envie spécialement de me battre contre ça. Mais je pense qu'à un moment donné, tu dois arriver à une synthèse qui est autre chose que le produit des éléments synthétisés et c'est vers ça que j'essaie de tendre. Donc c'est pour ça que je dis que je suis dans un processus de recherche de ce son là. Je suis tout le temps en train de chercher et toutes les idées viennent alimenter cette recherche. Par contre, je suis parfois frustré ou mécontent de certains trucs que j'ai faits et que je réécoute parce que je trouve que ce n'est pas assez abouti dans cette fusion d'éléments divers.

Ca fait environ 10 ans que tu produis. De quelle façon ta logique de production a-t-elle évolué ?
Joakim : Je ne sais pas, à part au niveau technique. Mon studio a changé, les instruments que j'utilise aussi, les outils en fait. Après, dans la manière de faire, ça n'est pas fondamentalement différent. C'est plus les influences et les outils qui font que ça évolue. Mais par contre, on peut dire que je tends vers plus de simplicité. Aujourd'hui, j'ai accès à tellement de manières de produire un morceau que je suis obligé de recentrer les choses et de simplifier les processus.

C'est un truc un peu douloureux pour toi de composer de la musique ?
Joakim : Oui et non. En ce moment, c'est difficile parce que je n'ai pas assez de temps. Le fait de jouer avec un groupe, ça me pousse à aller dans une direction malgré moi, du coup ça m'aide. Pour le prochain album, j'ai fait plein de prises avec le groupe, on a joué dans le studio tous en même temps, du coup la matière est imposée par ça et après il faut que je me débrouille avec. Ce qui est difficile quand tu fais de la musique, c'est de créer le lien entre l'instant et l'intention que tu mets dans la musique, de créer des moments.

Par rapport aux autres producteurs que tu connais, tu as l'impression d'être quelqu'un qui se prend particulièrement la tête ?
Joakim : Ha non ! J'estime être assez chanceux à ce niveau-là. Disons que je n'ai pas de mal à faire de la musique. Je peux faire des morceaux toute la journée, je pourrais faire plusieurs morceaux par jour si je m'y mettais vraiment. Après, c'est être satisfait de ce qu'on fait qui est plus difficile, ça par contre ça prend du temps.



Ca fait combien de temps que tu as monté Tigersushi ?
Joakim : 7 ans.

Tu es satisfait de l'évolution ?
Joakim : Carrément. Il y a énormément de projets, il y a tout le temps des nouvelles propositions. Et puis il y a des groupes qu'on a signés il y a quelques années, et ça commence à porter ses fruits, c'est agréable.

C'était quoi tes intentions au début ?
Joakim : Aucune. On était fan de musique et fan de labels alors on s'est dit qu'on allait faire le notre.

Et financièrement, c'est dur ?
Joakim : Financièrement, c'est toujours dur. Il faut être patient et pas mettre la charrue avant les boeufs.

L'avenir de l'industrie musicale, c'est quelque chose auquel tu réfléchis beaucoup ?
Joakim : Oui. Et pas seulement en tant que label, mais aussi en temps que musicien et DJ. On est obligé de penser à ça dans tous les domaines. Par exemple, en tant que DJ, je suis obligé soit de passer au CD soit à Serato, et je n'ai pas vraiment de problème avec ça parce que ce ne sont que des outils. Mais ça me pose des problèmes par rapport au support, ça me pose un problème de me dire que certains morceaux ne vont sortir qu'en digital, y'a rien, y'a pas de support, pas de traces. Dans cinquante ans, qu'est-ce que ça sera un morceau sorti en digital en 2008 ? Ca sera rien.

Es-tu de ceux qui pensent que la musique deviendra forcément bientôt entièrement gratuite ?
Joakim : Je ne sais pas. J'ai l'impression que c'est un peu en train de bouger. En tout cas, le geste d'acheter un morceau en MP3 devient de plus en plus banal. Tu ne crois pas ?

Je ne sais pas. J'ai l'impression que c'est peut être vrai pour des grands groupes, comme Radiohead par exemple, mais j'ai tendance à penser que les gens qui font le choix de payer un morceau plutôt que le télécharger gratuitement sont quand même assez peu nombreux…
Joakim : Oui, évidemment. Et c'est sur que c'est beaucoup plus dur pour les petits groupes. Mais je le vois un peu par rapport aux chiffres de vente. Et puis, c'est quand même plus long d'aller chercher un morceau gratuit, c'est un peu galère, alors que tu le trouves immédiatement sur Itunes.

Oui, mais après tu as des logiciels qui te permettent d'enregistrer n'importe quel morceau disponible en streaming sur Internet…
Joakim : Ouais, ouais, c'est clair. Mais par exemple, pour le marché des DJs, les sites de vente de MP3 pour DJs ont vraiment explosé. Des labels maintenant vivent en grande partie grâce à ça. Je ne sais pas comment ça va évoluer… Au fond, je considère que la musique est déjà gratuite. Puisqu'on ne fait pas d'argent avec, c'est comme si elle était gratuite d'une certaine manière.

J'ai l'impression que le marché du clubbing s'est énormément développé dernièrement. N'importe quel DJ français un peu connu joue trois fois par semaine à l'étranger, et part faire des tournées en Australie et aux Etats-Unis. A quoi c'est dû selon toi ?
Joakim : C'est peut être justement parce que les DJs sont obligés de plus jouer pour mieux gagner leur vie. Avant, ils pouvaient rester chez eux parce qu'ils vendaient des disques. Aujourd'hui, il y a des groupes qui font des tournées énormes parce qu'ils ont besoin de gagner de l'argent, et l'argent est vraiment la seule motivation. Leonard Cohen a fait une tournée cet été parce qu'il s'était fait arnaquer par son manager, alors qu'à une époque il aurait plutôt choisi de sortir une compilation. En fait, il y a eu une espèce de creux dans la musique électronique il y a quelques années, et là, c'est revenu en force. Il y a beaucoup plus de clubs, même à Paris, donc plus de soirées donc plus de dates pour les DJs.

Et l'attrait actuel pour la France joue forcément aussi. Tu le ressens personnellement en tant que DJ ?
Joakim : Oui, oui. C'est clair que tout le monde en bénéficie.

Plus qu'en 1998 avec la première vague french touch ?
Joakim : Oui, mais c'est parce qu'à cette époque, la scène était plus petite aussi. Ca a aussi à voir avec la diffusion de la musique, qui est complètement différente aujourd'hui.

Parler d'une scène electro française, c'est quelque chose que tu trouves cohérent ?
Joakim : Pour moi, il y a des scènes françaises. Une scène générale, c'est plus difficile à dire. Et puis après, les gens font des associations bizarres. Comme par exemple, Pilooski qui est perçu à l'étranger comme un jeune DJ français appartenant à la nouvelle scène alors qu'il est là depuis des années.

D'ailleurs, il l'a pris comment l'histoire de Madcon et de leur reprise dégueulasse de Beggin'?
Joakim : Il était dégoûté avant ça. En fait, l'histoire de Beggin', c'est qu'il l'a sorti en bootleg, et qu'un jour Warner l'a appelé pour lui dire que le morceau leur appartenait et qu'il n'avait pas le droit de le sortir. Ils lui ont donc proposé 1000 euros pour qu'il le sorte officiellement chez eux, et le morceau est devenu numéro 1 dans je ne sais pas combien de pays, c'est un truc de malade. Ca a cartonné. D'ailleurs, j'ai entendu un truc horrible. Ils ont fait la même chose avec Stand On The World de Larry Levan : un groupe qui s'appelle Kids, je crois, qui a fait une version cheapos, un peu à la Justice mais mal fait, c'est horrible et j'ai appris que c'était chez Universal.

Es-tu de ceux, comme Matthew Herbert, qui pensent que la musique électronique est conservatrice ?
Joakim : C'est certain que la musique électronique est entièrement dénuée de contenu politique. Elle a un gros contenu mercantile et, surtout, se nourrit du système autant qu'elle peut, donc en ce sens, elle est conservatrice. Après, le débat c'est de savoir si la musique doit avoir un rôle politique ou pas.

Actuellement, on est clairement plus dans le culte de la fête que celui de la politique…
Joakim : Oui, et en ce sens, même la fête est devenue très conservatrice. Tout est hyper encadré, tu n'as plus du tout de déviances. Il y a une manière très consumériste d'appréhender la musique, tout comme la défonce. Il n'y a aucune tentative de dévier du système.

Mais face à une société qui redevient bien pensante, est-ce que, pour quelqu'un qui ne maîtrise pas les armes de la politique, ce n'est pas une façon de se rebeller que de se défoncer la gueule ?
Joakim : Je ne dirais pas ça. Tu peux aussi faire de la politique sans faire de la politique. Par exemple, je considère que le fait de faire un label indépendant et de se débrouiller sans utiliser des moyens de production et de communication qui ne sont pas des moyens de production et de communication de masse, c'est une manière aussi de résister à un système. Je suis plus partisan de l'engagement au quotidien dans les petites actions, la culture de pratiques qui sont propres.

Financièrement - désolée j'y reviens - vous vous en sortez comment avec Tigersushi ?
Joakim : Oui, on s'en sort mais comme on est complètement indépendant, on est toujours obligé d'attendre un peu avant de faire le prochain projet et ,comme on n'a pas beaucoup de moyens, ça prend beaucoup plus de temps. Par exemple, Poni Hoax, on n'avait pas d'argent pour le développer donc ça a pris beaucoup plus de temps, ce n'est que récemment que ça a explosé. S'ils avaient été en major, ça aurait été beaucoup plus rapide, mais ça aurait été moins intéressant.

Tu sens qu'il se passe vraiment un truc autour de Poni Hoax ?
Joakim : Oui oui, c'est clair. A la Cigale, c'était la première fois que je voyais un groupe Tigersushi avec le public qui chantait les paroles en choeur. Ca fait vachement plaisir.

Et donc toi, tu fais de la musique, tu es DJ, tu gères un label, qui est aussi une marque de fringues, tu fais des pochettes de disques, donc tu ne fais que travailler tout le temps ?
Joakim : Ben ouais (Rires).

Tu ne bois pas, tu n'as pas de vie sexuelle ?
Joakim : Si. Mais c'est difficile. C'est comme ça, j'ai fait ce choix, je l'assume. Du coup, il faut que je fasse attention à ne pas trop me défoncer, à pas trop picoler. Sinon, le lundi au bureau c'est difficile. Sinon…je ne vais pas au bureau d'ailleurs. Mais ça va, je gère pour l'instant.

Tu travailles vraiment énormément ?
Joakim : Oui. Tout le temps. Tous les jours, toute la journée, presque tous les week- ends, souvent le soir en semaine.

Mais tu t'amuses ?
Joakim : Ben ouais, je fais ce que j'ai envie de faire.


 

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Propos recueillis par A.C // Photos : DR.