Ton livre entre directement en matière avec ta première prise de coke, autour d'une table, avec des amis. Quelle fille étais-tu avant ta découverte de cette drogue ?

Lolita Sene : J'étais une enfant très sage. Je n'ai jamais eu de crise d'adolescence, je n'ai pas connu la rébellion contre mes parents. J'étais plus à côté d'eux, avec eux, tout en voulant devenir adulte assez vite. Je ne voulais pas entrer dans la dispute, dans la confrontation. J'avais des notes assez bonnes, j'étais première de la classe. Ma première cuite a eu lieu à 15 ans ; après ça, je n'ai pratiquement pas retouché à l'alcool jusqu'à mes 18 ans. La première fois que j'ai bu de l'alcool, j'ai vomi, ça m'a dégoûtée. Donc je n'ai pas bu, ni fumé de cigarettes avant mes 18 ans, pas de joints non plus. J'avais envie de faire des études de médecine ou aller en maths sup', j'hésitais entre les deux. J'aspirais à une vie assez posée, tout en sachant qu'il y avait des choses qui m'intriguaient à côté.

 

Pour toi, alors, devenir adulte, c'était faire de bonnes études et avoir un métier stable ?

Au fond de moi, j'aimais beaucoup l'Art, mais c'était un monde auquel je n'appartenais pas, ça ne me semblait pas atteignable. Je me disais : je vais faire des études, comme ça j'aurai un bon boulot. Devenir adulte, ça voulait d'abord dire partir à Paris, quitter ma province. M'affirmer en quittant le cocon familial, et c'est ce que j'ai fait à 18 ans.

 

Pourquoi Paris te semblait-elle plus attirante que ta province natale ?

C'est quelque chose de très personnel, mais j'ai éprouvé ce désir très jeune déjà. Je n'avais jamais visité Paris, excepté un séjour très court quand j'avais 10 ans. Avant mes 18 ans, je n'y étais pas retournée, donc la capitale me faisait rêver, je rêvais d'intégrer une grande école, de rencontrer des gens, de sortir de ma ville de province pour toucher à quelque chose de différent.


Crédit photo : Astrid di Crollalanza

 

Avant de commencer à entrer dans ce milieu de l'événementiel, des soirées mondaines, comment faisais-tu la fête ?

À 18 ans, j'ai intégré une classe prépa en cinéma et mathématiques, je voulais entrer à Louis Lumière. À ce moment, je sortais tout juste du cocon familial, du lycée, je tentais de m'affirmer, et j'ai commencé à fréquenter des personnes de 30, 35 ans. Pendant ma première année d'études, avant la coke, je faisais des soirées en appart, normal ; on buvait, j'ai commencé à fumer des clopes, des gens faisaient tourner des joints, mais ça, ça ne m'intéressait pas.

 

La coke a changé ta manière de faire la fête ?

Ah ouais ! Complètement, parce que quand tu es sous alcool, il y a un moment où tu ne tiens plus, tu es affalé sur un canapé, tu gerbes... Moi, ce mythe de la nuit blanche, je ne connaissais pas, ça m'effrayait un peu, je me disais : il y a des gens qui arrivent à faire des nuits blanches, mais comment ils font ? Moi, à 2h, je suis fatiguée, j'ai envie de dormir, de rentrer dans ma coloc ! Et c'est vrai que la première fois que j'ai pris de la coke, la nuit blanche, elle est passée toute seule. C'est pour ça qu'il y a un côté très séducteur dans la drogue en général, parce qu'on se surpasse, on ne voit plus le temps passer, et cette chose là, d'avoir réussi à tenir, de voir le soleil se lever, c'était beau. Aujourd'hui, si à 5h j'ai envie de dormir, ben je vais dormir. J'ai vu assez de soleils se lever. Je préfère passer une bonne nuit puis sortir de mon lit à 5h pour voir le lever de soleil, je trouve ça plus intense.

 

Et qu'est-ce qui t'a poussée à essayer la coke, outre l'attrait de la nuit blanche ? Les gens autour de toi, l'émulation du groupe ? Qu'est-ce qui t'attirait là-dedans ?

Je pense qu'il y a un peu de tout ça. Par exemple pour la cigarette, je pense qu'il y a plus de jeunes qui, d'eux-mêmes, vont acheter leur paquet de clopes. Pour la cocaïne, déjà, je n'aurais jamais eu un numéro de dealer, et je n'aurais jamais osé appeler quelqu'un, faire le geste par moi-même. C'est vrai qu'il y a un effet de groupe, tout le monde le fait, personne n'en parle de façon néfaste... Et puis il y a aussi les représentations toutes faites que j'avais de cette drogue, ça a aussi joué énormément. Il y avait cette nana au lycée, le genre de meuf super cool, très belle, assez friquée aussi, que tout le monde admire, et qui, apparemment, était consommatrice de cocaïne. On ne se disait pas : mince, elle prend de la coke, non, il y avait un côté : ouah ! C'était attirant ! Je pense aussi que Cocaine Kate a été une image très forte pour les jeunes de notre génération ; en tout cas moi, ça m'a vraiment marquée. J'écoutais à fond les Libertines, les Babyshambles, et c'est clair que le couple Pete Doherty/Kate Moss était hyper sexy. Appartenir à ce milieu-là était une chose qui m'intriguait. La cocaïne s'apparente à un milieu friqué, mais aussi au monde de la finance, des écoles de commerce, du cinéma... Je faisais une prépa cinéma, je voulais entrer à Louis Lumière même si je ne savais pas ce que j'allais faire de ma vie, mais je pensais : dire non à la cocaïne, c'est montrer une faiblesse. Je n'ai pas voulu montrer ma peur. Et donc je l'ai fait, parce que j'avais envie de faire partie des grands.

 

Tu penses que ton entrée dans ce milieu-là aurait été plus difficile si tu n'avais pas pris de cocaïne ?

À cette époque, je pensais qu'elle allait me donner une clé pour entrer dans certains milieux. Je pense qu'avec la cocaïne, forcément j'ai rencontré plus de gens. Parce que tu tiens plus longtemps en soirée, tu partages la paille, la drogue, tu discutes, tout ça... Mais très honnêtement, si c'était à refaire, je ne le referais pas. Parce que j'ai perdu énormément de temps, et je pense que je serais arrivée beaucoup plus loin sans tout ça. Ça m'a vraiment freinée.


Crédit photo : Ines Renaudin

 

Entre la prise de conscience que tu étais dépendante, ce moment où tu l'as exprimé pour la première fois chez les NA, et le moment où tu as arrêté, il s'est passé deux ans. La prise de conscience de ton addiction, du fait que tu étais conditionnée par une substance qui te privait de ton libre arbitre, ça n'a pas été une raison assez forte pour arrêter à ce moment-là ?

Non, parce que quand on t'en propose, toutes tes résolutions, les forces que tu as à l'intérieur de toi, s'évanouissent complètement, et il n'y a que ton envie qui prend le dessus. C'est sûr que le lendemain, tu te dis : merde, pourquoi j'ai fait ça ? Pourquoi j'en ai repris ? Mais sur le coup, non, ce n'est pas suffisant de se dire : je suis dépendante. C'est pour ça que le concept des Narcotiques Anonymes, de simplement dire : Bonjour, je m'appelle Untel, je suis dépendant, ce n'est pas une fin en soi et ce n'est pas ce qui va t'aider à guérir. En tout cas moi, ça ne m'a pas aidée. Quand je suis passée à Canal+ et qu'en bas de l'écran, il y avait un bandeau qui disait : Moi, Lolita, 27 ans, ex-cocaïnomane, ça m'a fait un coup de poing dans le bide. Je n'avais toujours pas intégré ce qui m'était arrivé, en fait.

 

Est-ce que le moment où tu as pris conscience de ton addiction a terni le rapport que tu avais à cette drogue ?

C'était déjà très terne avant... Mais c'est vrai qu'avant je me disais que j'étais faible si j'en prenais pas, et à partir de cette prise de conscience, j'ai réalisé que j'étais faible par rapport à la drogue. Les descentes étaient de plus en plus dures, et puis il y a aussi toutes ces fois où j'en prenais parce que j'étais triste, même si je n'en avais pas forcément envie. Mais ce qui est vicieux, c'est qu'en fonction de ton humeur, il y a toujours des moments où elle te rend heureuse, où elle te fait du bien. Par exemple, là, ce soir, si j'avais pas arrêté, maintenant ça aurait été le moment parfait pour me dire que les descentes n'existent pas, et pourquoi pas aller prendre quelques traces...

 

Ne le disons pas aux gens.

Ouais, je ne sais pas... Le problème, c'est bien ça, c'est que du côté du corps médical, ils ont un discours simplement négatif, à dire que la drogue c'est mal pour telle et telle raison. Le problème, c'est que quand tu prends ta première trace, et toutes les autres pendant un an environ, deux au grand maximum, tu te dis : c'est génial ! Et tu ne vois pas ce que ça te fait, comme mal. C'est ce que je voulais faire sentir avec le livre aussi : oui, la drogue, au début, c'est bien, et c'est ça le gros piège. Le problème, c'est que ça ne le reste pas. Parce qu'au bout d'un moment, il y a le revers de la médaille, tu deviens égoïste, hyper fermé sur toi-même, et plus tu consommes, plus tu tombes dans ce côté dark. Les dernières années de consommation de cocaïne étaient vraiment dures, j'avais tout le temps froid, j'étais nerveuse, je serrais les dents quand je parlais... Je consommais parce que je n'arrivais pas à dire non.


Crédit photo : Jarco Weiss

 

Tu évoques dans ton livre ces amitiés liées à la prise de drogue, la communion par la coke ; est-ce que tu as gardé contact avec toutes ces personnes ?
Oui, ça s'est fait en deux étapes. Quand j'ai arrêté la coke, j'ai complètement cessé de les voir pendant six mois. On se voyait à des dîners et puis je me cassais, ou alors j'essayais de les voir à midi. Mais j'avais l'impression que la coke était partout, tout le temps ; même si elle n'était pas présente, ils finissaient toujours par en parler à un moment où à un autre, et c'est pesant quand tu as envie d'arrêter. Depuis janvier 2014, j'ai recommencé à sortir, à rester plus tard en soirée, à montrer que je pouvais tenir, que je pouvais avoir confiance en moi, que je pouvais être présente sans ce masque. Et être avec eux, qui consomment, sans en avoir envie. J'ai eu envie d'en reprendre à trois reprises, mais je n'ai jamais passé le cap.

 

Mais ça ne te pèse pas de rester en leur compagnie alors qu'ils consomment, ne serait-ce que parce que vous n'êtes pas dans le même état d'esprit ?

Évidemment que c'est pénible. La plupart du temps, quand je vais à des soirées où je sais qu'il va y avoir de la coke, j'y vais avec des amis qui ne consomment pas. Parce que je veux être sûre de ne pas me retrouver toute seule parmi des personnes qui consomment. C'est un truc qui ne m'amuse plus. Je ne suis plus leur petit moineau à qui ils vont donner à becqueter. Parce qu'il y a ce côté-là aussi qui est très fort : avant, l'homme offrait un café pour séduire la femme, maintenant, c'est un rail de coke. J'étais vraiment la petite gamine à qui tout le monde offrait des lignes, je passais du temps avec eux, au bout d'un moment, je montrais mes seins, tu vois le genre... J'aimais bien être entourée de ces hommes et avoir des lignes à discrétion. Maintenant, vu que je ne suis plus dans leur délire, que je ne peux plus les accompagner au bout de leur nuit à la manière dont ils le conçoivent... ben il y a d'autres nanas pour me remplacer.

 

Du coup, tu es devenue moins intéressante pour ces hommes-là ?

Oui. Récemment, j'étais à une teuf pour le retour d'un pote qui revenait du Brésil. Ils faisaient tous des traces et plaisantaient sur le fait que je n'en prenne pas... C'est juste que ça ne m'intéresse plus, toutes ces blagues autour, ces sous-entendus... Je préfère boire du bon vin avec des potes, voir un film, ou même passer une semaine enfermée chez moi à bouquiner et à écrire plutôt que d'être avec eux. Je n'ai plus rien à prouver là-dedans. Je pensais que j'avais quelque chose à prouver, mais je me suis rendue compte que personne ne m'attendait au tournant ; j'en ai fini avec ce milieu, j'ai plein d'autres choses à découvrir ailleurs.


Crédit photo : Clément Camus

 

Tu as commencé à écrire sous un pseudonyme sur un blog. Pourquoi avoir choisi de publier sous ton vrai nom ?

Cette décision a été sujette à pas mal d'allers-retours dans ma tête... J'écris depuis l'âge de 14 ans, et me faire éditer, c'était l'un de mes rêves, donc je me suis dit que c'était mon bouquin, mon œuvre, et que finalement, les gens voudraient mettre un visage sur Juliette F., se rendre compte que je suis une fille qui paye ses impôts, qui galère avec la thune à Paris, qui bouffe des pâtes à partir du 15 du mois... Je ne suis pas la fille de Beigbeder ou d'un grand PDG de je ne sais quoi ; je suis née dans le Sud, je suis une fille totalement normale, je bosse dans le vin... Je voulais que les gens fassent le lien. Montrer que j'étais une personne lambda au lieu de me cacher derrière un pseudo.

 

Tu as fait un certain nombre d'allers-retours entre ta région natale et Paris au cours de toutes ces années ; est ce-que tu as remarqué une différence dans la manière de consommer ? Le rapport à la cocaïne y est-il le même, est-ce qu'elle est associée aux mêmes milieux ?

Il y a eu un bouleversement pour moi vers 2010. Avant, dans le Sud, c'était assez occasionnel, j'en prenais quand elle était là, j'ai dû en acheter deux trois fois en un an, mais ça restait encore un peu cher. C'était en 2006. Après quelques années à Paris, où j'ai constaté que prendre de la coke était presque chose normale quand tu avais 35 ans, que tu étais toujours célibataire et que tu bossais dans ce milieu, je suis retournée à Montpellier, et je me suis rendue compte que cette tendance parisienne était complètement venue s'y implanter. Je crois, d'après les lettres que je reçois, que c'est un phénomène qui a touché toute la France. Le prix de la cocaïne a baissé de moitié autour des années 2009-2010, et la consommation a explosé. Je parle de Nîmes dans mon bouquin, mais je suis allée à Lyon, à Barcelone, en vacances, et c'était exactement pareil partout. C'était toujours incroyablement facile ! Je ne sais pas si c'est un truc qui est inscrit sur mon visage, mais je pouvais rencontrer quelqu'un dans un bar, discuter avec lui, et directement après, il me demandait : ça te dit, une trace ? Ben ouais ! Pour moi, la consommation est la même partout, et elle est toujours liée à ce besoin de représentation, de performance, montrer qu'on est toujours heureux, qu'on fait plein de choses. C'est vachement triste, quoi.

 

Tu as choisi de centrer ton récit sur ton expérience parisienne, le milieu de de la com', de la mode, de l'événementiel, bref un milieu qu'on connaît comme typiquement associé à la coke... Est-ce que tu penses que ton livre peut parler aussi à des gens qui n'évoluent pas du tout dans le même milieu que toi ?

C'est vrai que je suis un peu un cliché, parce que j'ai travaillé là dedans et que j'ai adopté ce mode de vie, mais j'ai essayé de montrer que je n'avais pas que cette part cliché, parce qu'après ça, j'en suis complètement sortie, j'ai repris mes études... C'est très compliqué de parler de tout. Dans le bouquin, par exemple, je dis que je passe quatre mois dans le Sud ; en réalité c'étaient dix mois, durant lesquels j'ai fait une école d'agro. J'ai préféré me centrer sur Paris, parce que c'est surtout là que j'ai vécu, et montrer les autres aspects de la France par les périodes où je suis retournée dans le Sud et par les lettres que m'ont envoyées les lecteurs. C'est un parti pris ; autrement, le livre aurait été interminable. J'avais envie de passer un message assez vite, et qu'on ne tourne pas autour du pot.  

 

 

++ C., La face noire de la blanche, de Lolita Sene, est paru aux éditions Robert Laffont.

++ Le blog de Juliette F., le site de Lolita Sene et son blog sur le vin.

 

 

Propos recueillis par Marie Klock.