Quand on regarde le générique à la fin de Beyond Clueless, avec plus de 200 films crédités, on se rend compte qu'il n'y en a pas un qui date d'avant 91, qui est ta date de naissance. C'était voulu ?

Charlie Lyne : Je crois que le plus vieux c'est Twin Peaks, Fire Walk With Me qui date de 92, en effet. Ce n'était pas du tout intentionnel, c'est une coïncidence. Ca vient surtout du fait que la plupart des films que je cite sont ceux que j'ai regardés en grandissant. Le teen movie est un genre assez fluctuant et c'est surtout en 95 avec Clueless et une série de films que le genre est revenu à la mode. 

 

Mais tu fais un film sur les teen movies sans citer une fois John Hughes, qui est quand même le pape du genre...

Bien sûr. Je ne prétends pas que les teen movies de ma génération sont meilleurs que ceux de la précédente, même si chaque génération pense qu'elle est la meilleure. Mais ce que je peux dire sur les teen movies des années 90 c'est que c'est la première fois qu'ils sont devenus aussi divers et éclectiques. Il n'y a pas de figure comme celle de John Hughes dans les années 90, celle d'une personne ou même d'un groupe qui dicte ce que doit être un teen movie. En fait la plupart des 200 ou 300 films que j'ai utilisés dans Beyond Clueless sont des premiers films. C'est incroyable parce que tu as toutes ces voix nouvelles et un peu bizarres qui sont apparues en même temps et qui ont fait des choses extrêmement éclectiques. Comme tous les adolescents sont différents, je ne vois pas pourquoi ils auraient regardé un seul type de film.

 

 

Mais Hugues a quand même un peu inventé les règles du genre...

Oui, j'entends ça. Mais quand dans 10 ans les teen movies reviendront à la mode, moi-même je dirai que c'était les films de ma génération qui étaient les meilleurs.

 

Du coup le film est surtout un autoportrait...

Complètement. C'est d'ailleurs ce qui a été troublant quand j'ai commencé à revoir tous ces films qui m'avaient marqué pour en sortir cette matière un peu sinistre et bizarre, c'est de me demander comment j'avais pu ne pas voir cela à l'époque, et c'était un peu effrayant. C'était un peu comme regarder une photo de moi ado, encore et encore.

 

Tu avais vu tous les films à l'époque ou tu en as découverts en faisant le montage ?

La plupart oui. Il y en a un que je ne connaissais pas mais qui était l'obsession d'un de mes producteurs, c'est Idle Hands (La Main qui tue en VF). C'est vraiment un film absolument bizarre et fascinant. Je croyais que personne n'aurait entendu parler de ce film car en Angleterre ça n'a pas été une grosse sortie, mais plus je faisais de premières, plus des gens venaient me remercier de l'avoir inclus. J'ai remarqué qu'ils formaient comme une petite communauté de chanceux et j'ai ressenti un manque de ne pas l'avoir vu à l'époque.

 

 

Il y a aussi un film complètement dingue sur une correspondante française qui vient dans une famille texane et qui n'est jamais sorti en France : Slap Her She's French (fous lui une baffe elle est française)

Tu sais quoi, je crois que ce film est encore plus surréaliste en vrai que ce que j'en ai montré dans le film. Même aux Etats-Unis le film n'est jamais sorti en salles. Et d'ailleurs ils ont changé ce qu'il y avait de mieux quand il est sorti en DVD, c'est à dire son titre, qui est devenu She Gets What She Wants. C'est un film à l'humour complètement débile mais c'est aussi une satire assez maligne. 

 

Mais tu l'as découvert comment ?

Aucune idée (rires), j'ai dû le voir en VHS. D'ailleurs j'ai rencontré depuis le distributeur du film en Grande-Bretagne et il était fou de joie que j'en parle car le film n'avait pas rapporté un rond à l'époque et la perspective d'en vendre au moins quelques DVD l'a ravi.

 

Peux-tu raconter comment tu as produit le film ?

C'était le début de Kickstarter en Grande-Bretagne, ce qui était une chance pour nous parce que les gens n'en avaient pas encore marre de donner de l'argent pour des projets de film. Il suffisait de donner 5 £ et les donateurs auraient une copie du film une fois qu'il serait terminé. Et on a eu beaucoup de retours, ce qui nous a surpris parce qu'on n'était pas connus. Quelques uns me connaissaient comme critique mais vraiment ils n'étaient pas nombreux. Du coup à partir de là on a été un peu livrés à nous même, apprenant au fur et à mesure qu'on faisait le film. Ce n'était pas conscient quand j'ai commencé mais a posteriori je me dis que ça a été une chance de ne choisir que des gens qui avaient peu d'expérience pour le faire. J'ai appris en ces deux ans plus que ce que je n'ai appris dans le même laps de temps auparavant. Parce qu'en plus d'écrire et de monter j'ai fait aussi de la compta et même des goodies pour les donateurs de Kickstarter (rires). Il y avait toujours un truc à faire.

 

 

Sur ton blog tu expliques aussi comment tu as sorti le film tout seul en Grande-Bretagne... 

On avait parlé à des distributeurs mais aucun ne nous avait fait une offre qu'on trouvait intéressante donc on s'est dit qu'on pouvait le faire tout seul, et que si ça ne marchait pas on apprendrait beaucoup. Maintenant on sait comment dealer sur certains points.

 

D'ailleurs tu te prives pas pour dire comment tu leur as fait la nique...

Il y a toujours une excitation à ne pas faire les choses de manière orthodoxe. Mais on a quand même dû passer par tout un protocole qui nous faisait rentrer dans le système. La seule vraie manière de le faire différemment aurait été de le mettre directement sur le net, mais on était quand même excités de le sortir au cinéma et c'était tellement chouette de le montrer à des gens dans des salles.

 

Tu vois quelque chose de commun à des gens de ta génération qui font des films très tôt, comme Xavier Dolan ou Lena Dunham ?

C'est une comparaison très flatteuse mais regarde combien de film Dolan a déjà eus à Cannes, donc tu peux comparer, mais plutôt à la baisse me concernant. Quand j'étais petit je me souviens que je me disais que d'une manière ou d'une autre j'aimerais être dans le cinéma. Mais quand je lisais des interviews de réalisateurs que j'aimais et qui racontaient combien de décennies ça leur avait pris pour faire un film, je me disais que ça valait vraiment pas le coup. Donc j'ai arrêté d'être obsédé de vouloir être réalisateur, mais je me suis finalement retrouvé à faire ce que j'aimais. Et honnêtement un film comme ça est vraiment peu cher à faire comparé à ceux de Xavier Dolan ou Lena Dunham. Mais bon c'était un enfant star nan ? Son premier film il l'a fait avec l'argent de South Park. C'était pas la voix de Cartman dans la version québecoise ? (rires)

 

 

Tu n'as pas eu de problèmes pour les droits ?

Non, pas autant qu'on le pensait, on a peut-être juste dû changer deux secondes. Avant il n'y avait que Godard avec Histoire(s) du cinéma qui faisait ça, et à l'époque on se disait qu'il était le seul à pouvoir le faire parce qu'il avait accès à toutes les copies, mais maintenant n'importe qui peut remonter des images dans un sens critique. Il y a eu le succès de Room 237 par exemple. Et il y a aussi plein de films-essais sur youtube que les auteurs n'ont même pas envisagé d'envoyer à des festivals. Mais c'est assez beau aussi cette pureté et cet instantanéité.

 

Comment s'est passée la collaboration avec le groupe Summer Camp qui a fait la musique du film ?

J'étais un grand fan et on avait des amis en commun. J'ai d'ailleurs dû apprendre à être un peu moins fan et devenir un collaborateur (rires). Comme je disais avant je n'avais aucune expérience et je ne savais pas comment faire, donc le groupe a commencé à composer en même temps que moi je montais et on échangeait un peu tout le temps, ce qui a été un peu chronophage pour le groupe mais maintenant je ne pourrais plus faire autrement et donner la musique à faire une fois le film monté. 

 

Tu as seulement 23 ans, comment tu t'es retrouvé à écrire si jeune pour le Guardian ?

Un peu par accident (rires), ça a toujours été un journal que j'adore et j'ai été super excité quand ils m'ont proposé d'écrire. En gros quand j'avais 16 ans j'ai commencé à écrire un blog et je pense que quelqu'un au Guardian a dû tomber dessus et m'a demandé d'écrire un tout petit truc un peu pour me tester. Je pense pas que ce premier papier était très bon mais ils sont très forts au Guardian pour découvrir de nouvelles plumes et leur faire écrire de petites choses pour les entrainer. Ca a été très lent mais maintenant j'ai une chronique hebdomadaire, et c'est une super école même si chaque semaine je ne me fais pas que des amis avec ce que j'écris.

 

 

Dans ces chroniques, tu peux autant parler de Adieu au langage de Jean-Luc Godard que d'un concert de Miley Cyrus. Quel est ton point de vue sur la pop culture ?

Ca ne m'intéresse pas de hiérarchiser les choses. Même si j'aime beaucoup le film, il y a des éléments dans Adieu au langage qui sont mille fois plus ridicules que n'importe quel moment du DVD de la tournée de Miley Cyrus (rires). Pourquoi je ne mettrais pas ces deux choses au même niveau ? C'est en effet le même principe dans Beyond Clueless, tu peux voir une Palme d'or à côté d'un film qui a à peine 1 % sur Rottentomatoes. Mon film est sorti sur Netflix en Angleterre et je ne préfère pas y penser car les trucs que je regarde sur Netflix sont tellement nuls que je me sens légèrement offensé d'être à coté d'eux (rires). En France il y a moins ça dans la critique. Quand tu regardes le Top 10 des Cahiers du cinéma chaque fin d'année, ils sont les rois pour ça. J'adore cette approche. Je suis sûr qu'ils pourraient mettre le DVD de la tournée de Miley Cyrus dedans (rires).

 

C'est quoi ton teen movie préféré ?

Celui qui a eu le plus d'impact sur moi et avec lequel j'entretiens une relation particulière, ça reste Eurotrip (Sex Trip en français). J'ai vraiment une obsession avec ce film. Quand j'avais 15 ans il y avait toute la débilité qu'un ado attend de ce genre de film et quand je le revois maintenant je trouve que c'est une satire assez subtile dans un package mainstream. Faut vraiment que tu le vois.

 

 

D'ailleurs dans Beyond Clueless, tu rapproches ce film de Jeepers Creepers pour faire un passage génial sur l'homosexualité refoulée. Comment t'es venue cette idée ?

Mais regarde les films ! Tout est dedans ! (rires) Je suis un peu choqué qu'on puisse penser que j'ai grossi le trait. J'ai relu toutes les critiques de Eurotrip de l'époque et pas une ne parle de cet aspect ni même du caractère satirique sur le rapport des Etats-Unis avec l'Europe. Alors que quand tu vois le film, c'est vraiment clair. Mais ça paraissait tellement être un film débile qu'on ne s'intéressait même pas à ce qu'il racontait. Peut-être que je devrais regarder la critique dans les Cahiers du cinéma (rires).

 

Et tu aimerais tourner une fiction maintenant ?

Ouais carrément, mais surtout pas un teen movie. Je vais plus pouvoir en entendre parler pendant les cinq prochaines années.

 

 

Romain Charbon // Visuels : © Films du Camelia