Au début, ça commence dans un orphelinat de la Marseille tristoune. Et des années plus tard, nous nous retrouvons dans la boîte de nuit parisienne la plus importante des années 80 à un régime de 3-4 grammes de coke par jour. Entre les deux, Hubert B. («Houuuubert» pour ses amis vedettes américaines) aura fait des affaires et profité du hasard. Un bagout juif-tunisien de meilleur vendeur immobilier du monde, un coup de pouce des dieux au poker qui lui offrira sa première pizzeria, des amitiés coup de cœur avec De Niro, Delarue, Christophe Lambert, jusqu’à la décadence extasiée... Une vie à la vitesse du son, qu’il raconte au fil des rencontres pailletées et sur laquelle nous revenons ci-dessous, en lui téléphonant à son nouveau chez lui, à Marrakech. En direct de sa nouvelle vie rangée. 

 

Vous signez Dix Mille Et Une Nuit avec Jean-François Kervéan. Comment avez-vous conçu ce livre à deux ? 

Hubert Boukobza : On se voyait deux fois par semaine pendant six mois. J’ai plutôt raconté, et il a écrit mes intonations, mon style d’expression. C’est un très bon écrivain, avec un style. Il a du talent, et il a su rester collé à ma réalité. Il n’écrit pas comme ça d’habitude. Il a écrit beaucoup de biographies, celle Michel Drucker par exemple, il a aussi écrit un livre sur Louis XIV récemment, quelque chose de beaucoup plus sérieux. Vous avez bien aimé mon livre, vous ?

 

Oui, j’ai trouvé que c’était très drôle. C’était facile pour vous de confier toute votre vie ? 

C’est marrant, c’est tendre et il y a des moments d’émotions. Oui, c’était facile de raconter. je ne sais pas pourquoi mais je lui ai fait confiance. Jean-François Kervéan avait un regard et une écoute agréables, et une connexion mutuelle s’est créée. 

 

Carla Bruni-Sarkozy, quand elle avait encore l'air cool (et s'adonnait déjà à la duckface).

 

Petit, vous aviez déjà envie de confettis et de paillettes ? 

Non pas du tout. J’ai eu une vie normale, vous savez (sic), tout ce que j’ai fait partait d’intuitions, comme quand je suis passé de mes restaurants grecs à une boîte de nuit hyper-branchée ; j’ai agi sans vraiment réfléchir. Au cours de ma carrière, je n’ai eu qu’un seul patron, et il m’a tellement dégouté qu’il m’a convaincu de ne plus en avoir. Alors c’est sûr, j’étais un entrepreneur, mais j’ai été en dehors du système, vous voyez. Je n’ai jamais accepté les bases de notre société judéo-chrétienne, je m’en foutais de tout cela. 

 

Vous êtes athée ? 

Oui. Je suis d’origine juive mais je ne crois pas en grand-chose, à part en nous-mêmes. 

 

Depuis le début de vos affaires, des pâtisseries en Belgique aux restaurants de La Huchette, vous pensez que c’est le hasard qui vous emmène ? 

Oui, puisque ça toujours été au fil de mes relations et amitiés que j’ai fait ces affaires. J’ai eu une main en or. Jusqu’à il y a 5-10 ans, j’avais cette main en or, jusqu’à ma déchéance due en grande partie je pense à l’excès de drogue. Mon esprit n’était plus debout, j’avais perdu le sens des réalités, et je m’en suis rendu compte quand j’en suis sorti. C’était une époque où je ne me reconnaissais pas moi-même... Devant un miroir, je ne voyais pas qui était ce gros tas de gras ! Là j’ai changé, attention, j’ai minci, je ne prends plus rien et j’ai une nouvelle vie qui commence à Marrakech. 

 

Vanessa Paradis, visiblement pas intéressée.

 

Pourquoi les Bains explosent en 84 ? C’est grâce au bouche à oreille ? 

Non, pas du tout. J’ai eu entre guillemets l’intelligence de réunir des talents différents dans un même milieu et de les faire travailler ensemble. Ce n’était pas évident, à l’époque, de mélanger du rive droite, un peu de bling-bling, un peu de gauche-caviar etc., pour les faire s’amuser ensemble. C’est moi qui l’ai voulu comme ça, car j’aimais les êtres humains de tous les styles. C’est pas les gays ou les straights qui sont intéressants, c’était certains gays, certains straights, vous comprenez ? Et tout ce monde-là a su faire une homogénéité avec des particularismes. 

 

Je n’ai pas connu les Bains, mais je me demande, Monsieur Boukobza, où l’on peut retrouver ce genre de mélange aujourd’hui ?

Appelez-moi Hubert. Ça n’existe plus aujourd’hui. Les gens qui prennent les endroits avancent avec leur style, leur clientèle. Ils ont le Baron avec des gens très, très branchés, mais il y manque d’autres sphères de la société. Et je pense aussi qu’actuellement, la fête n’est plus comme avant. Je ne veux pas faire genre «c’était mieux avant», mais j’ai l’impression que les gens veulent s’amuser d’une autre façon. Avec la vie moderne qui va très vite, on perd une partie de la festivité qui consiste à se dire «rendez-vous dans tel lieu». À l’époque, on allait aux Bains, même seul, en se disant qu’on pourrait y rencontrer des copains. 

 

Faites pas attention au reflet.

 

Ça avait un rôle social donc ? Est-ce que c’était une manière de se définir comme faisant partie d’une tribu ? 

Oui, ça avait un rôle social ; des gens venaient tous les soirs, parfois 10 minutes, parfois 2 heures, c’était comme une deuxième maison. Mais je n’aime pas trop cette idée que les gens viennent aux Bains pour se définir ; on vient aux Bains parce qu’on s’y sent bien. Ce dont vous me parlez correspond plutôt aux postures actuelles : d’aller au Baron ou au Pacha parce que ça fait branché ou qu’on va retrouver son style de clientèle. Aujourd’hui, il y a les boîtes gays qui sont séparées des boîtes hétéros, tout est catégorisé. 

 

Cette mixité a rapidement attiré les stars. Mais il n’y avait pas le concept de V.I.P ? 

Un jour David Bowie, un jour Yoko (Ono, ndlr), un jour un milliardaire, une star de cinéma, des rencontres inattendues... Mais tout le monde était logé à la même enseigne : il n’y avait pas de coin V.I.P., non. Et après, chacun pouvait bouger comme il le sentait, discuter au restaurant où la musique était moins forte, descendre bouger son cul, etc. - il y avait plusieurs options. Aucun photographe ne venait harceler les célébrités, je leur interdisais gentiment. Ainsi, les gens pouvaient se bourrer la gueule et il n’y avait pas de scandale le lendemain dans la presse. Aujourd’hui, les gens cherchent le scandale tout le temps, alors les stars sortent moins j’imagine. Enfin, les vraies stars, pas les petits cons. 

 

Happy Bowie.

 

À propos de vraies stars, vous vous liez d’amitié avec Robert de Niro, Jack Nicholson, Arnon Milchan (producteur américain et agent secret pour Israël)… Mais à chaque fois, vous devenez amis en évitant absolument de leur parler de leur travail. 

J’ai appris comment leur parler, comment rentrer dans leur intimité. Il ne faut surtout pas leur parler de leur boulot. Quand ils viennent à Paris, ces gens-là ne font que parler de leur promotion. Le soir, ils ont envie d’autre chose. De Niro, la première fois que je l’ai vu, je lui ai parlé de Casino de Scorsese : il a réagi presque comme s’il ne jouait pas dedans ! 

 

Vous vouliez devenir ami avec ces personnalités ? 

Ah oui, j’étais un grand cinéphile, alors rencontrer des gens comme Nicholson, De Niro, Johnny Depp, Sean Penn et toute la bande, c’était un rêve pour moi. Et c’était des copains ! Pour eux, je n’étais plus le patron d’une boîte de nuit : ils arrivaient à Paris, ils venaient me voir, et on allait au resto, au bar... on ne sortait pas forcément aux Bains-mêmes. 

 

Vous les dépanniez aussi. Il y a cette épisode où vous renseignez Kevin Spacey des clubs gays de Saint-Tropez et… 

Oui ! Alors qu’à cette époque, on ne savait pas qu’il était gay ! Arnon me l’avait dit. Et je lui conseillais des boîtes gays et il faisait mine de s’offusquer, mais il était très content. C’était un jeu entre nous, vous comprenez ? 

 

Atelier bulles.

 

Vous avez gardé ces amitiés ?

Oui, en principe - sauf que je me suis un peu isolé ces temps-ci. Mais chaque fois que j’appelle l'un de mes vieux potes, il me répond. 

 

Question pratique : comment dépense-t-on 250 000 francs par semaine ? 

C’est très facile, il faut être doué : aller s’acheter des costards, les trucs les plus chers, dormir dans les hôtels les plus renommés, inviter une vingtaine de copains au resto et dans les bars, aller passer le weekend à New-York en Concorde (1976-2003, ndla). Mais c’était pas l’argent qui me plaisait, c’était de profiter de tout ce truc-là. Si je gagnais un million, je dépensais un million deux-cent-mille. J’étais toujours en découvert à ma banque. Ce genre de personnage n’existe plus ; j’étais tout de même un mec un peu fantasque. 

 

Un jour, le fisc vous prend car vous vendez de l’alcool de contrebande (une bouteille de vodka achetée 7 euros revendue 260 euros chez Hubert, ndla). Quand vous arrivez en prison à Fresnes et que vous n’avez plus votre argent, vous ressentez tout de même une espèce de déférence de la part de vos co-détenus ?

Parce que j’étais déjà passé à la télé avant d’arriver, ils savaient qui j’étais, et j’avais ce côté sulfureux, les gonzesses et tout ça. J’avais les plus belles femmes du monde chez moi, et ils se disaient qu’Hubert, à leur sortie, il pourrait être sympa ! Du coup, c’était comme si j’avais deux boys dans ma cellule. 

 

Ça va Emmanuelle ?

 

Prince a donné des concerts chez vous, sans prévenir personne. Il n’adressait d’ailleurs la parole à personne. Et un moment, vous, vous lui piquez une conquête, c'est ça ? 

Non, c’était une amie ; il voulait «l’enlever» et elle s’est permise de lui dire d’aller «se faire voir» en lui disant qu’elle restait avec moi, que s’il voulait passer du temps avec elle, ma copine, c’était à lui, Prince, de se déplacer - ce qu’il a fait en la rejoignant à notre table. Ça m'a bien fait rigoler, parce qu’il commençait à me gonfler, le Prince ! J’avais des dons de relationnel.

 

Vous aviez aussi une méthode managériale particulière. Quand votre serveur Ahmed pique dans la caisse, vous le virez une semaine puis le ré-employez. 

Je l’aimais beaucoup, je l’appelais «mon petit Chouchou». Je devais le virer, mais en même temps, le mec était tellement sincère que je lui ai redonné sa chance. Lui s’était fait piquer, d’autres ont dû me voler plus sans se faire piquer ! (Anecdote : il fallait parfois repasser les billets pour qu’ils rentrent dans les coffres, ndla) Et puis c’est mon côté débonnaire - j’ai pas envie d’enfoncer les gens. Ce type-là est devenu directeur dans les établissements Costes, maintenant il est très sérieux.

 

Vous achetez ensuite une maison dans le 16ème, qui sera occupée plus tard par le couple Bruni-Sarkozy. Vous pouvez dire combien ça coûte de vivre dans cet endroit ? 

Ils y vivent encore aujourd’hui. J’ai Carla au téléphone de temps en temps, c’était ma copine, vous savez. À l’époque, une belle maison avec 3-4 personnes qui y travaillaient... Fallait faire le jardin, je faisais des fêtes... Je ne l’ai pas achetée, c’était en location très cher.

 

Cousin Hubert.

 

Il y a un moment dans le livre où vous arrivez à un repas de la mafia corse. Bon, OK. Mais que fait Christian Clavier ?

Alors voici la scène : les Corses chantaient une chanson, que je ne connaissais pas, mais poliment, je suivais le rythme. Christian Clavier, lui, ne bougeait pas, et c’était l’hymne corse ! Ha ha ! Ils l’ont mal pris. Lui, il avait une maison là-bas, et il était un peu copain avec eux ; la mafia aime bien les acteurs. Il y avait Jean Reno, Daniel Auteuil… il y en a plein qui ont des maisons là-bas. C’est sublime, la Corse. 


Vous parlez souvent de votre famille, mais plus longuement des amis (Delarue, Christophe Lambert...). C'était la camaraderie, le moteur de votre vie ? 

Ça, c’est la faute à Jean-François (qui a écrit le livre avec Hubert, cf. ci-haut, ndlr). Je lui ai raconté comment je suis tombé amoureux et tout, et lui, entre guillemets, ça ne l’intéressait pas beaucoup. Il préférait les moments durs. Ce qui ressort, c’est une amitié presque aussi forte qu’un amour, sans ambiguïté. J’en parle peu dans le livre, mais j’ai mes enfants aussi. La couverture, c’est ma fille qui l’a faite, sur une photo de Mondino. C’est la fille que j'ai eue avec la mannequin Kristen McMenamy, elle s’appelle Lily McMenamy. Et elle, c'est mon bonheur actuel, avec mon autre fille Julie, qui est curatrice de musée. 

 

 

++ Dix mille et une nuits, Hubert Boukobza & Jean-François Kervéan (Éditions Robert Laffont).

 

 

Bastien Landru.