Bonjour, Jean-Pierre. On va faire un petit retour vers le passé, si vous le voulez bien, pour ma génération qui ne vous connaîtrait pas ou peu. Pour évoquer vos premiers liens avec la musique, on peut parler, en des termes punk, de Do It Yourself.  Enfant, vous copiiez de disques sur des bandes magnétiques, puis ado, vous jouiez de la guitare dans un groupe de rock de façon autodidacte.

Jean-Pierre Decerf : C'est vrai mais j'ai quand même fait quelques petits efforts, j'ai un peu étudié le solfège. Avant l'adolescence, oui, je collais de la musique sur des bouts de films pour m'amuser ; ensuite, avec la vague pop, je faisais à peu près comme tous les jeunes de l'époque : monter un groupes sans connaître une seule note de musique. Quand on tourne, on se retrouve en compétition et, même en parfait autodidacte, on acquiert des connaissances. Il y a certaines choses que je n'aurais pas pu faire sans avoir des bases. Mais bon, je n'ai pas fait le conservatoire non plus. Enfant, j'étais passionné par le cinéma – je pouvais voir aussi bien des westerns que des films de Bergman...

 

Et aussi les films muets amateurs de votre père sur lesquels vous ajoutiez du son...

Oui, pour moi, le son manquait. Les caméras n'étaient pas très évoluées, le 8mm n'existait même pas. Pour faire du ciné sonore, il fallait investir. Ça m'éclatait de coller de la musique sur ces films muets. Gamin, j'avais une petite lueur d'espoir de travailler dans le cinéma plus que dans la musique. Ça s'est concrétisé assez vite puisque, après l'adolescence, je suis rentré de plain-pied dans ce métier : à la télé, sur France 3, puis chez Pathé, Gaumont, la Fox. Et j'ai fini ma carrière dans les années 80 en étant ingénieur du son à Paris dans un studio de post-production vidéo, et enfin freelance, je faisais des mixages à droite et à gauche. En fait, tout ça était ancré dans ma tête quand j'étais gosse mais sans le savoir ; mon père était là-dedans, mais ce n'est pas lui qui m'a appris les bases. C'est presque un hasard.

 

 

Si vous étiez enfant ou adolescent aujourd'hui, ça serait évidemment plus simple de tâter de l'image ou du son avec les caméras pas trop chères, les portables, les synthés... Mais en même temps, ce n'est pas plus mal que vous n'ayez pas eu trop accès à la technologie, pour justement pouvoir bricoler, non ? En terme d'émulation aussi : souvent, plus on a les moyens, moins on a l'envie.

Absolument. Mais, à l'époque, c'était un fait établi, je ne pouvais créer autrement qu'avec les moyens du bord. Quand on ne dispose pas du matériel technique, il y a davantage d'émulation, vous avez raison. Maintenant, je me demande ce que ça aurait donné si j'avais eu dans les années 70 ce qu'on a aujourd'hui. Parce que bon, il y a un côté castrateur aussi : vous ne pouvez pas faire tout ce que vous voulez quand vous jonglez avec un 2 pistes et un 4 pistes. Pareil au niveau des instruments de musique : quand je vois les synthés sur le marché à l'heure actuelle, ça me laisse rêveur. A l'époque, je bidouillais beaucoup : impossible d'utiliser les synthés avec les sonorités à l'état brut, il fallait que je passe un temps fou à les traficoter. Avant de m'en procurer, j'ai commencé à faire de la musique expérimentale avec des objets. Tout ce que je pouvais récupérer me servait à faire de la musique.

 

A 14-15 ans, vous vous êtes procuré de vrais instruments et vous avez formé The Witchers, un groupe de rock avec lequel vous repreniez les Pretty Things, Action... Des noms pas très connus à l'époque.

On n'était pas tous seuls, mais c'est vrai qu'on se distinguait des groupes parisiens qui jouaient plus ou moins tous le même répertoire : nous, on faisait les Pretty Things et personne ne connaissait. Maintenant, les Yardbirds par exemple sont connus - mais nous, on était plus attirés par tous ces groupes parallèles. Et quand on jouait correctement ces titres, les gens étaient assez sidérés parce qu'ils ne connaissaient pas...

 

… et croyaient qu'il s'agissait de vos propres compositions !

Absolument ! Quand on jouait des morceaux des Action dans les boîtes, beaucoup nous prenaient pour un groupe anglais. Ca a été très court, hein, 2-3 ans. J'ai splitté le groupe moi-même : on ne pouvait pas se payer des instruments assez bons. Puis j'ai découvert un groupe de rhythm 'n' blues qui a fait office de déclic : The Temptations. Là, je me suis dit qu'on n'arriverait jamais à leur hauteur.

 

 

On parle là de passion pour le rock, de goût pour les chansons bien fignolées. Et je pense que ça se reflète à travers la compil' : il y a une base synthétique, on peut qualifier les morceaux d'électroniques, mais on y retrouve toujours cette notion essentielle de songwriting qui fait que votre musique n'est jamais émolliente ou purement cérébrale mais aventureuse, mélodieuse...

En fait, c'est du rock électro. Je n'ai jamais fait de musique exclusivement électronique. Certains morceaux sonnent comme ça mais j'essaye d'y insérer le plus possible d'instruments acoustiques. Je ne crois pas avoir fait un seul morceau synthé ou, si je l'ai fait, ça n'a pas été édité. Avant la période regroupée dans Space Oddities, j'ai fait beaucoup de musique concrète - à peu près 150 morceaux que j'ai gardés pour moi. Si je fouille un peu là-dedans, il peut y avoir des morceaux sans base rythmique, de la musique strictement expérimentale.

 

Comment se déroulait le processus de création musicale ? Quand vous composiez, vous vous projetiez des images comme quand vous étiez gosse ?

Non, l'image se trouvait dans ma tête, toujours. Beaucoup de réalisateurs de films institutionnels me disaient d'ailleurs qu'ils reprenaient mes musiques parce qu'ils n'avaient même pas à monter quoi que ce soit, parce que c'était déjà dans le rythme de l'image.

 

Pour reprendre les choses chronologiquement, en 68, vous aviez 20 ans. Comment avez-vous vécu les événements ?

En 68, j'ai eu la malchance de me retrouver à l'armée ! Épouvantable. J'aurais adoré participé à la fête, mais non. Je ne l'ai pas vécu très bien : quand on est à l'armée, on est au courant de rien, il y a un blackout décrété par les autorités militaires, on ne peut même pas écouter la radio...

 

 

Vous étiez sur une autre planète.

Voilà - une très mauvaise planète, même ! Je vous passe les détails, mais il fallait se coucher tout habillé parce qu'on faisait quand même partie des forces d'intervention...

 

Du coup, en 69, vous avez loupé la sortie de 2001, L'Odyssée De L'Espace

En 69, j'étais à Londres, quand ils me laissaient sortir. Après 68, ça allait mieux, mais 69, pour moi ça correspond plus au concert des Doors et de Jefferson Airplane que j'avais vus à Londres dans la même soirée. Mais bon, 2001, ça reste une grosse passion : je n'aime pas trop la science-fiction mais ce film, oui, complètement. En fait, j'étais surtout branché par l'astronomie...

 

Le musicien et chanteur Judah Warsky, dont la mère était astrophysicienne, me disait que les scientifiques écoutent plus de la musique classique parce qu'elle représente l'harmonie. Et il trouve que «cosmique» est un terme impropre pour définir un style de musique comme la vôtre. Vous en pensez quoi ? 

Il a raison, c'est une question de logique. J'adore la musique classique aussi, je suis très hétéroclite dans mes goûts, hein. Le problème avec les gens qui écoutent du classique, c'est qu'ils sont bornés - pas tous, mais 80 % ne veulent pas sortir de ce genre. Je ne comprends pas. Moi, c'est au feeling : je peux même aimer de la musique pour enfants, des chants religieux...

 

 

Sous un certain angle, votre musique peut s'apparenter à du classique moderne. Certaines personnes hermétiques à la musique électronique mais qui aiment le classique pourraient presque s'y retrouver, non ?

Classique moderne... classique moderne... Vous avez peut-être raison mais, oui, c'est curieux. Je comprends votre idée, pourquoi pas.

 

Début 70, tout s'accélère pour vous grâce notamment à la rencontre avec le réalisateur portugais Carlos Vilardebó. C'est lui qui, en quelque sorte, vous a remis sur la voie du bricolage, de l'expérimentation...

Tout à fait. A cette époque, je m'occupais du secteur d'illustration sonore chez Pathé, il y avait plein de bandes magnétiques. Un jour, j'ai reçu Carlos, on a écouté de la musique ensemble pendant un certain temps et il m'a dit que non, ce n'était pas du tout ça qu'il cherchait. Il a voulu que je prenne ma guitare ; j'étais paniqué. Il a mentionné un compositeur de musique des Andes en terme de référence : j'avais tout le week-end pour me lancer dans des accords de ce genre. Je me suis pointé au rendez-vous en tentant de reproduire ce que j'avais répété mais Carlos n'était toujours pas satisfait. Il m'a demandé d'improviser ; j'ai commencé à faire des trucs à la Hendrix complètement désaccordés. Comme il avait l'air subjugué, je suis parti dans un feeling d'enfer pendant plus de 2h. Une semaine plus tard, il m'a présenté son film et le montage de la musique que j'avais joué. Il avait découpé les bouts à droite à gauche ; le résultat était merveilleux. Moi qui croyais tout connaître sur les techniques qui consistent à mettre de la musique sur de l'image, il m'en a mis plein la tête. Si j'ai évolué dans un contexte de musique expérimentale, c'est à cause de lui. Jusque là, je composais avec ma guitare et des objets. Puis ça a été l'arrivée du synthé...

 

Une autre rencontre déterminante, c'est celle de Lawrence Whiffin.

Lawrence était un compositeur australien que j'ai connu à Pathé Cinéma. Très grand musicien de formation classique qui faisait de la musique expérimentale aussi, mais plutôt dans le style Stravinsky / Debussy. En fait, il s'agissait plutôt de musique contemporaine. Professeur à l'université de Melbourne, il continuait de composer de la musique avec un orchestre symphonique constitué de tous ses étudiants. Il a obtenu le grand prix de la musique australienne en l'an 2000. Il m'a beaucoup aidé et il était impressionné par ma musique - concrète surtout - parce qu'il n'arrivait pas à comprendre que je fasse ça en n'ayant aucune connaissance musicale. Il me disait : «tu fais de la musique dodécaphonique alors que tu ne sais même pas ce que c'est ; tu ne connais pas l'harmonie non plus. Il y a des gens qui font des années d'étude pour essayer de faire ce que tu fais !». J'étais à l'opposé de lui, je lui demandais de m'apprendre l'harmonie mais il refusait catégoriquement, considérant que ça allait me dénaturer.

 

 

Peut-être que lui voulait redevenir vierge de toute connaissance pour expérimenter davantage. Vous vouliez être à sa place et lui à la vôtre...

Ce n'est pas faux du tout ce que vous venez de dire ! Il y avait quelque chose de cet ordre. On a réussi à faire un disque ensemble, Thèmes médicaux...

 

A ce propos, vous croyez que la musique peut avoir des vertus médicinales ?

Ahahaha ! Certains toubibs pensent que oui. Quand vous allez dans les cabinets médicaux, ils mettent parfois de la musique new age, ça calme. Notre disque, c'était de la musique pour image, plus pour du film médical que pour de la salle d'attente. On a eu un petit succès, pas commercial mais d'estime auprès de certains puristes.

 

Quelqu'un de plus «grand public» comme Jean-Michel Jarre ne vous a pas intéressé plus que ça ?

Jarre, j'ai trouvé ça bien mais ce n'était pas le genre de musique que j'écoutais. C'est bien fait, mais je ne suis pas passionné : sur le coup, ça m'est passé un peu au-dessus de la tête. J'étais plus sur Tangerine Dream, Klaus Schulze... Plus le côté expérimental que «commercial».

 

 

Dans le genre «musique mentale», vous aimez son travail sur la B.O. de Schizophrenia (Angst, pour le titre original du film) ? 

Ah ouais ouais, ça, c'est super. Après dans le style, je connais bien Francis Robert, lui, j'aime beaucoup. Fréderic Mercier, Bernard Fèvre, je ne les ai jamais croisés. Ils ne le savent sans doute pas, mais j'ai utilisé leur musique en une illustration sonore. Par déontologie, je n'ai jamais utilisé une seule de mes musiques.

 

 

En 1975, Moroder sort un disque justement expérimental et anti-commercial, c'est  Einzelgänger. Pareil, ça ne vous parlait pas ?

Non plus, je connais très peu. Au moins, on ne pourra pas dire que j'ai copié ! Parfois vous croyez composer quelque chose qui vous est personnel et puis vous vous rendez compte que c'est l'œuvre de quelqu'un d'autre. En principe, je ne ré-écoute jamais ce que j'ai fait. Là, cette compilation a été pour moi un moyen de redécouvrir des morceaux dont je ne me souvenais même plus ! Il n'y a pas longtemps, des amis voulaient écouter certains de mes vieux morceaux ; ça me barbait, mais j'en ai passé pour leur faire plaisir. Et là, je me suis dit «putain c'est du Genesis !», j'ai reconnu deux trois accords : comment ai-je fait pour ne pas m'en rendre compte ?!

 

 

Je ne vous demande donc pas si vous avez été sensible à des groupes space comme Video Liszt, Jonzun Crew, Cybotron (un duo comprenant Juan Atkins, ndlr) et autres génies synthétiques des 80's.

Pas non plus ma tasse de thé, j'étais complètement sur autre chose, en plein prog-rock. Je n'écoutais rien d'autre.

 

Fin des années 80, l'électronique se mue en house, puis en techno : vous avez suivi ce mouvement ? 

Oui, mais je l'ai découvert après. J'aime bien la musique électronique actuelle. Il y a 4-5 ans, je me suis aperçu qu'on commençait à discuter de ce que j'avais fait, je suis tombé sur des blogueurs et des articles qui affirmaient que Untel avait inventé ci et ça. Alors je me suis dit qu'il serait peut-être temps que j'y jette une oreille. Electro, nu-jazz, acid jazz, Gordon Scott, il y a des choses géniales. Si je refais de la musique, ce sera complètement différent et ce sera dans ce style. Musicalement, ça doit être très plaisant à faire.

 

Dans la scène électronique française, vous aimez qui ?

J'ai découvert récemment Mr. Flash, je ne connaissais pas. Justice...

 

Mr. Flash, c'est lui qui s'est chargé de la production de My God Is Blue de Sébastien Tellier, quelqu'un qui, à l'instar de Air, aime beaucoup votre musique...

Oui oui, des gens m'ont dit que le mec aimait Decerf. Attendez, je note !

 

Dans les Français contemporains, il y a, par exemple, M83 dans le genre qui a fait le pont entre musique expérimentale/ambient (première partie de sa discographie) et prog-rock (le chef-d'œuvre Before The Dawn Heals Us).

Je note aussi.

 

Autrement, on va faire plus simple : je vais vous envoyer les disques.

Oh ça, ce serait très gentil de votre part.

 

 

Une dernière question, je file et je m'en occupe direct : quand vous étiez enfant, comment vous voyiez les années 2000 ?

Alors ça, c'est une super question ! Écoutez, c'était complètement différent de ce que nous sommes en train de vivre, il y avait l'idée de la plénitude - c'est ce qu'on nous mettait dans la tête dans les années 50, hein, il ne s'agissait même pas de ma propre vision. On avait tous des ailes, on volait, il n'y avait plus de voitures, personne ne travaillait, l'argent rentrait directement. Dans ma tête, je ne pensais même pas arriver jusqu'à 2000, ça représentait l'infini, alors qu'il suffisait de faire un rapide calcul pour se rendre compte que ce n'était pas si loin que ça. Mais ouais, on croyait découvrir le paradis. Alors que la réalité d'aujourd'hui prouve qu'on est en enfer.

 

C'est pour ça que vous vous êtes retiré en Touraine ?

Il y a un peu de ça, mais j'aime beaucoup la nature de toute façon. Ce n'est pas de la fuite, néanmoins j'ai l'impression d'être distant par rapport aux événements. J'imagine que si je vivais dans une grande ville, ça me foutrait un gros coup sur le crâne ; dans la campagne, je me sors un peu les idées noires de la tête. Enfin bon...

 

Bien, merci Jean-Pierre. Surveillez votre boîte mail.

Avant qu'on se quitte, je peux vous poser une question ?

 

Bien sûr.

Eh bien depuis quelques années, je constate qu'on parle de ce que j'ai fait, je sais qu'il y a des DJ's qui passent mes morceaux dans des boîtes... Mais il y a quelque chose que je n'arrive pas à comprendre : pourquoi les DJ's n'ont-ils jamais fait de remixes de mon travail ? Franchement, ça m'éclaterait bien.

 

Il peut y avoir plusieurs raisons : la préciosité du morceau en l'état d'origine, le fait de ne pas avoir envie de dénaturer une production d'époque qui sonne suffisamment moderne comme ça, la timidité aussi... Mais avec la sortie de Space Oddities, ça peut déclencher des envies de ce côté-là...

Oh là là, ça me fait peur tout ça. Vous croyez ? Je ne suis pas Paul McCartney non plus ! Bon, on verra bien ! Ce n'est pas pour une raison financière, c'est pour le fun. Les samples, Wu-Tang Clan tout ça, OK, mais ce n'est pas franchement intéressant : ils chantent par-dessus, quoi, ça ne va pas bien loin, c'est dommage. Vraiment, je serais content qu'il y ait des remixes. Si vous connaissez des DJ's, vous pouvez leur dire.

 

D'accord, je lance l'appel dès maintenant.

 

++ Edité par Born Bad, Space Oddities est disponible ici.

 

 

Rosario Ligammari.