C'est fou ce qu'ils sont jeunes les gens dans la salle. Je me demandais un truc : en France, les jeunes prennent des drogues dures et de plus en plus tôt, c'est pareil en Italie ?
Phra :
Oui, carrément. On voit des gamins de 14 ans qui prennent de la coke maintenant.
Bot : Nous, on prend pas de drogue. Juste un petit joint avant d'aller se coucher.
Phra : Et on boit pas trop. En tout cas, pas quand on voyage beaucoup. Les gens croient que la vie de DJ c'est qu'une grande fête, mais à nos âges, si tu te bourres la gueule tous les soirs et que tu ne dors pas, ça tourne vite au cauchemar.

J'ai lu quelque part que Sara Perque Ti Amo est votre chanson préférée. J'adore ce morceau, vraiment, mais c'était une blague ou pas?
Phra :
Oui, c'est une blague. Mais c'est vrai qu'on aime bien ce morceau, et on le joue souvent. D'ailleurs, Stephen de Soulwax ne connaissait pas ce morceau donc on lui a offert le CD.

Vous aimez la musique italienne traditionnelle ?
Bot :
Oui. J'ai récemment acheté pas mal des vieux classiques de musique italienne, comme Lucio Battisti. Il était super mainstream en Italie, et sa musique est cheesy, mais certains de ses morceaux sont vraiment cool.

Avant de faire de la musique électronique, vous produisiez du rap, c'est ça ?
Phra :
Au départ, je faisais des mixtapes et lui rappait dans un groupe, ensuite on s'est mis à produire pour des artistes rap. On continue à produire pour le hip hop d'ailleurs.
Bot : On va sortir une nouvelle mixtape quand on aura fini notre album. Faire uniquement des morceaux de house a un côté répétitif et ennuyeux, donc on est heureux de composer d'autres styles de musique. Cela permet aussi de te donner de nouvelles idées pour faire des tracks de house.

Le hip hop est la première musique qui vous a réellement passionnée ?
Bot :
Non. C'est le rock. Le metal.
Phra : Le punk.
Bot : Et en fait la musique classique en tout premier quand on était gamin.
Phra : Oui, j'ai étudié le piano classique quand j'étais petit. C'est quand on était ado qu'on a commencé à écouter du hip hop.

Quand est-ce que le hip hop est devenu un mouvement majeur en Italie?
Bot :
C'est jamais devenu un mouvement important en Italie. Mais la culture hip hop est apparue vers 1989, d'abord par le biais de la danse en fait.
Phra : L'âge d'or du hip hop en Italie c'était entre 93 et 95, quand DJ Premier est devenu populaire. Il y avait beaucoup de soirées hip hop à cette époque. Après pour ce qui est des artistes italiens, il y avait par exemple Fabri Fibra, qui a cartonné à un moment. C'était vraiment très bien ce qu'il faisait avec son premier groupe, Uomini Di Mare, mais ensuite c'est devenu un peu moins bien.

C'est du hip hop ghetto ?
Bot :
Non pas du tout. Il parle de la vie de tous les jours avec un style un peu cru, mais rien de ghetto. C'est pas du tout les problématiques « je vends de la drogue et je me fais de la thune ».
Phra : Il n'y a qu'un seul rappeur connu qui fait du rap ghetto en Italie, mais ça fait rire les gens parce que tout le monde sait qu'il n'y a rien de vrai dans ce qu'il raconte.

Aux Etats-Unis, des gens de 40 ou 50 ans écoutent encore du hip hop. En France, bien que cette culture existe ici depuis le début des années 80, le hip hop a du mal à vieillir avec son audience, c'est une musique qui est écouté quasiment exclusivement par des jeunes. C'est la même chose en Italie ?
Phra :
Oui, complètement. C'est essentiellement des gamins qui écoutent du hip hop.
Bot : Mais par exemple un rappeur comme Dargen D'amico, pour lequel on fait des beats, se situe à part. Il parle aux gens de notre génération, ce qu'il raconte et son style intello cryptique nous touchent.
Phra : Ce qu'il dit n'est pas immédiatement compréhensible, il faut se plonger dans ses paroles pour les comprendre. C'est vraiment bien ce qu'il fait.

Votre musique était très influencée par le hip hop mais il me semble que c'est un peu moins le cas aujourd'hui, non ?
Phra :
Oui effectivement, je pense qu'aujourd'hui cela se ressent moins dans notre musique. Elle est un peu différente. Mais nos premières productions étaient beaucoup plus hip hop.
Bot : On utilisait beaucoup plus de vocaux.
Phra : Maintenant, on se concentre plus sur les mélodies. Mais si tu y réfléchis, notre musique reste toujours hip hop en fait, si l'on considère que le hip hop américain est actuellement beaucoup plus tourné vers une musique destinée aux clubs.
Bot : Sans le savoir, ou sans l'avoir décidé, les choses vont dans la même direction et se croisent. On a rencontré Craze et A-Trak et ce sont des DJs dont on se sent très proches.

Quel est le premier album hip hop qui vous a plongé dans cette musique ?
Phra :
36 Chambers du Wu-Tang.
Bot : Pour moi, les Beastie Boys.
Phra : Alors non, en fait, c'était De La Soul.

De La Soul Is Dead ?
Phra :
Non. Celui d'avant…

3 Feet High And Rising ?
Phra :
Oui. C'est un très bon album. Pour moi, 3 is a Magic Number est un morceau parfait. Je me rappelle la première fois que j'ai passé ce disque à une fête, j'étais vraiment vraiment jeune.

Quand est-ce que vous avez formé Crookers en fait ?
Phra :
Il y a 4 ans.
Bot : On a commencé à produire ensemble il y a 4 ans, mais le nom Crookers existe depuis 3 ans seulement.
Phra : Avant, on produisait déjà, mais séparément. Moi, je produisais avec un autre mec sous le nom de Clan of the Lake. On faisait des mixtapes avec plein de groupes italiens, et c'est ce qui explique qu'aujourd'hui, on continue à le faire parce qu'on est restés en contact avec tous ces groupes. C'est drôle parce que les meilleurs rappeurs italiens sont tous des mecs du début, les nouveaux sont vraiment à chier.

Mais les nouveaux vendent plus que les vieux ?
Phra :
Ah non… Ils essaient de le faire croire, mais c'est faux. On a vendu plus de disques en faisant de la house que les groupes hip hop en top des charts en Italie.

Vous appelez votre musique « house » ?
Bot : « Weird house music ».

Pourquoi pas électro ?
Phra :
Parce que c'est de la house. Ce qu'on appelle électro, en Italie, c'est du hip hop old-school. De toute façon, l'électro aussi c'est de la house. Tout ça, c'est du funk. Et avant ça, tout vient du rock, et avant ça du blues.
Bot : Ça ne sert à rien d'employer des mots très spécifiques pour définir sa musique, parce qu'au final, ça ne veut rien dire.

Vous pensez qu'un morceau électro, ou house, peu importe l'appellation, a la même capacité à devenir un classique de la musique qu'un morceau de rock, de jazz ou de funk ?
Bot :
Oui, même si c'est sans doute plus rare et plus difficile. Il y a peut-être 10 morceaux électroniques, comme French Kiss par exemple, qui ont réussi à devenir des classiques de la musique, mais c'est possible. En fait, c'est souvent des morceaux avec des vocaux, je pense que c'est très difficile pour un morceau instrumental de devenir un classique.
Phra : Mais par contre, dans nos sets, on n'hésite pas à jouer des morceaux de house qui datent de 4 ans ou plus, parce qu'on trouve qu'ils sonnent toujours bien. Après, je sais pas si ce sont des classiques, et clairement ils ne resteront probablement pas dans l'histoire de la musique, mais bon, on les joue parce qu'ils nous rappellent de bons souvenirs.

Vous écoutez de la musique électronique chez vous, à la maison ?
Phra :
Non.
Bot : Jamais.
Phra : On passe nos journées en studio. Chaque jour, du matin au soir. C'est épuisant. Et ce qu'on fait c'est de la club music, de la musique pour les clubs, pas pour écouter chez soi.
Bot : J'aime ce qu'on fait, mais j'ai pas envie de l'écouter chez moi. Dans ma voiture, en ce moment, j'écoute Jamie Lidell. Je n'ai pas envie d'écouter un truc similaire à ce qu'on fait quand je suis chez moi.
Phra : Hier soir, j'ai fini un remix avec Bot, je suis rentré chez moi, j'ai écouté Solo Piano de Gonzales pendant une heure, j'ai pris une douche, j'ai bu trois bières avec mes potes, j'ai écouté un track de house qu'un mec nous a envoyé, j'ai sauté comme un gamin sur le morceau et je suis allé me coucher. Après des années de soirées et de soirées et de soirées, je pense que tous les DJs ont besoin d'écouter de la musique non stressante.
Bot : L'inspiration ne nous vient pas en écoutant des morceaux de dance, mais d'autres musiques comme par exemple de la baltimore, ou du Jamie Lidell.

Quelle est votre ambition quand vous composez un morceau : faire danser les gens ?
Phra :
Quand on fait un remix, oui, c'est ça l'objectif. Mais pour l'album, c'est différent, on fait des morceaux destinés à être écoutés dans une voiture.

C'est un truc de rappeurs de faire de la musique pour les voitures…
Phra :
Ouais !
Bot : On ne veut pas avoir 15 morceaux dance à la suite sur notre album, c'est stupide.
Phra : Dans notre dernier EP, Mad Kids, il y avait 3 morceaux dance et un avec Kid Cudi qui était un morceau soft hard hip hop avec une inspiration à la Moby… enfin, bon je sais pas trop comment appeler ça.

Cette année, il était quasi impensable qu'un DJ electro ne passe pas un track de Crookers dans sa sélection. Pourquoi ce succès à votre avis ?
Phra :
Parce que nos morceaux sont disponibles sur tous les blogs, donc elle est gratuite (rires). Stephen de Soulwax nous a dit qu'il aimait notre musique parce que quand il passe un de nos tracks, même si c'est pour la première fois et que personne ne l'a jamais entendu, les gens hurlent et dansent. Selon lui, tous nos tracks marchent à chaque fois.
Bot : Je pense que les gens reconnaissent immédiatement un morceau de Crookers quand ils l'entendent. C'est pas quelque chose que nous faisons intentionnellement mais, venant du monde hip hop, c'est le plus grand compliment qu'on puisse nous faire. On réalise pas encore qu'on a vraiment un style à nous, mais on est heureux que les gens le disent.

 

++ myspace.com/crookers

 

Propos recueillis par A.C // Photos : Alex faKso.