Après Cornerstone et Glorious You, tes deux premiers EP's, tu t’apprêtes à sortir ton premier album At Least For Now. Comment te sens–tu ?

Benjamin Clementine : Pour être honnête avec toi, je ne sais pas vraiment ce que je dois attendre ou ressentir. C’est mon tout premier album, donc je ne sais pas ce que je dois où ce que l'on peut ressentir dans ces moments-là…

 

De la fierté peut-être ? 

Oui, voilà, je suis fier de ce que j’ai fait et c’est ma seule certitude.

 

Cet album semble être le premier chapitre de ton autobiographie musicale, comme si chacun des titres était une nouvelle page du roman de ta vie. Mon analyse te paraît-elle pompeuse ou réaliste ? 

Oui, ce sont des chapitres, tu peux le voir comme cela. Mais, plus que des pages de ma vie, ce sont des pages qui narrent mes expériences, finalement. Je me raconte et "je me parle", c’est certain, mais j’espère surtout parler à de nombreuses personnes. D'une certaine façon, ce n’est pas uniquement pour moi - ce n’est pas un livre que je m’adresse à moi ou qui parle uniquement de moi, c’est un album pour tous et qui, je l'espère, parlera à tout un chacun.

 

D’ailleurs, en musique, tu as des airs de grand conteur d’histoires. Est-ce que la littérature fait partie de ton processus créatif ?

En tout cas c’est un très beau compliment, je te remercie ! Evidemment, la littérature est essentielle pour moi et élémentaire dans ma création musicale. J’adore des auteurs comme William Blake ou Ernest Hemingway, mais la poésie est tout aussi importante je crois. Au final, ma musique a avancé et évolué au fil de mes lectures, livre par livre, poème par poème et morceau par morceau, j'ai bâti les fondations de cet album.

 

 

Quand je te vois comme ça, assis à la table d'un café, tu sembles très calme - et une fois sur scène, derrière ton piano, tu as cette espèce de folie dans le regard... Est-ce je peux te surnommer Dr. Benjamin & Mr. Clementine ?

(Il prend un air étonné, et je comprends rapidement qu'il ne connaît pas l'oeuvre de Stevenson, L'Etrange Cas du Docteur Jekyll et de Mr. Hyde . Je tente, modestement, de lui résumer l'oeuvre et de lui expliquer le pont que j'ai fait entre lui et le personnage central de l'histoire.)

(Rires) Waouh, je ne connaissais pas, mais je te remercie pour la comparaison ! Disons que je ne calcule rien sur scène, je m'exprime en fonction de ce que je ressens sur le moment. Cela dit contrairement à ton Dr. Jekyll et Mr. Hyde, je n'attends pas la nuit pour agir de la sorte car si j'ai un concert au milieu de la matinée, j'ai peur d'être toujours aussi fou aux yeux des autres ! (Rires) D'ailleurs, je réalise avec le temps que pour tous ceux qui m'entourent, je suis fou, le jour comme la nuit, sur scène ou dans la vie.

 

Alors permets moi de rectifier : Mr. Benjamin and Mr.Hyde.

(Rires) Tu as tout compris !

 

Tu as tout de ces grands chanteurs de soul noirs américains, rapport au fameux combo piano/voix. Cela dit, j’ai lu que tu te considérais plus comme un chanteur de «pop poétique» que comme un véritable chanteur de soul. Peux tu m’expliquer pourquoi ?

Pour être honnête, je n'aime pas les "genres" et je ne me reconnais dans aucun d'entre eux aujourd'hui. A mon sens, il n'existe plus de pop à proprement parler aujourd'hui, j'appellerais plutôt ça de la musique "populaire" au sens de mainstream. Je pense que si les gens écoutent de la musique de nos jours - et en particulier ce que tu appelles, toi, de la pop music -, c'est grâce à l'énorme machine commerciale qui est dissimulée derrière. Si tu écoutes du Jimi Hendrix, là, c'est de la vraie musique pop. Si tu te mets un son des Beatles ou des Rolling Stones, là c'est de la vraie musique pop, tu comprends ce que je veux dire ? Je pense sincèrement que la pop est devenue si mainstream aujourd'hui grâce aux gros sabots des maisons de disques, qui poussent à outrance le marketing autour de leurs artistes. Clairement, si tu n'avais pas un tel travail commercial derrière une Rihanna ou une Beyoncé, alors leur musique n'aurait clairement aucun sens  - et ça, pour moi, c'est justement le non-sens. Je n'ai pas peur de le dire : cette musique d'aujourd'hui, celle qui inonde nos oreilles continuellement, n'a bien souvent aucun sens.

 

Si je comprends bien, pour toi aujourd'hui il n'y a plus vraiment d'artistes pop, mais plutôt des artistes commerciaux  ? 

Non - le problème n'est pas d'être ou de ne pas être commercial, mais plutôt comment on le devient et qui est choisi pour être mis sur le devant de la scène. Il y a à mon sens des artistes qui méritent vraiment d'être propulsés, qui ont le bagage artistique et le talent pour exploser, mais au final, ce ne sont pas eux qui décident... Tu vois, si demain les boss de Coca-Cola décident de choisir un morceau pour leur prochaine campagne, ils vont sélectionner l'artiste et le son qu'ils désirent. Ils peuvent donc choisir Rihanna, mais ils peuvent tout aussi bien choisir un autre artiste et, en l'espace d'une chanson et en l'occurrence d'une campagne de pub, réussir ainsi à créer de la pure pop music.

 

 

Et si Coca-Cola choisissait l'un de tes morceaux ?

Non, je n'ai pas besoin d'eux pour choisir l'un de mes sons - et je te dis ça sans aucune prétention. Je veux que ce soit le public qui découvre ma musique par lui-même, et surtout pas qu'elle s'impose à lui via une quelconque publicité.

 

Il va donc m'être impossible de te trouver un genre, n'est ce pas ? 

Je crois que j'ai mon propre genre, finalement... Mon style s'est construit uniquement pour m'aider à combattre mes peurs : je me suis très longtemps senti en insécurité dans ma propre musique, et cela m'a pris du temps pour me trouver...

(Il marque une longue pause, ne lâche pas mon regard mais semble pour autant complètement ailleurs)

...Je ne peux pas changer la musique et je ne peux pas changer qui je suis, donc mon "style" est seulement ce que je suis à un moment donné, à un endroit spécifique et face à un public précis. Tu vois, je viens de jouer en Italie, et si j'en crois les réactions du public, j'avais plutôt des allures de chanteur d'opéra, d'un genre classique du coup. L'ambiance du lieu, les attentes des spectateurs italiens me donnaient vraiment envie de chanter de façon bien plus lyrique que d'habitude, tu vois ce que je veux dire ? A l'inverse, si je me trouve dans une salle plus intimiste ou que je me sens triste le jour d'un concert, alors je sais que sur le même titre, mon interprétation pourra changer du tout au tout - et c'est ce que j'aime dans la musique, somme toute. Mais c'est aussi ce qui me rebute un peu dans les genres : ce fait d'être cantonné à une seule et même façon d'interpréter et de ressentir les morceaux en fonction de l'étiquette de genre qu'on nous a collée et, de fait, des promesses de style que l'on a faites à un public.

 

Lorsque j’ai écouté At least For Now pour la première fois, j’ai ressenti deux émotions : la tristesse et l’espoir. Est-ce que ce sont les émotions que tu as voulu transmettre avec cet album ?

Ce n'était pas mon intention... Je veux dire que oui, bien sûr, c'est triste ; oui, bien sûr, il y a de l'espoir ; mais je n'attendais rien de précis venant de toi ou de toute autre personne écoutant mon album. Pour moi, il n'y a rien de dramatique ni de triste dans cet album - ni même dans mon parcours d'ailleurs, comme j'ai parfois pu le lire. Il est vrai que j'ai commencé à jouer dans le métro, mais pour autant, cela ne m'a pas rendu triste car à mon sens, rien n'est impossible et rien ne peut arrêter quelqu'un qui veut vraiment se réaliser. Je parle pour moi, mais je considère que ce sont les peurs qui nous font avancer. La peur est toujours là et seule la mort nous en libère. Il y a plusieurs degrés de peur évidemment, et c'est de toute façon quelque chose de très personnel, mais je pense qu'il faut perpétuellement combattre cette peur pour se réaliser. Pour ma part, c'est cela qui m'a guidé tout le long de la réalisation de cet album. En définitive, lorsque j'avais atteint un certain niveau de peur et de maîtrise de celle-ci, alors c'est seulement à ce moment-là que je parvenais à créer quelque chose, précisément parce que je commençais à réellement espérer. Donc je te dirais plutôt que pour moi, il y a de la peur et de l'espoir dans cet album.

 

 

Qu’est-ce que cette expérience atypique t’a apporté, techniquement, dans ta façon de chanter et de te comporter face à un public ?

(Il sourit) Je suis heureux que tu me pose cette question, ça change des questions "chanteur de métro" habituelles. Chanter dans le métro, les bars ou même dans la rue m'a permis de véritablement apprendre à placer ma voix - ça, c'est une certitude. J'ai dû m'adapter aux lieux et apprendre à chanter sans avoir de micro à disposition. Mais tu vois, aujourd'hui, j'ai finalement dû réapprendre à placer ma voix - avec un micro en l'occurrence - car je dois la préserver. L'exercice du métro ou de la rue est formateur, mais celui-ci t'oblige à pousser le volume au maximum pour interpeller et conserver l'attention des passants. Le micro fait en réalité ce travail pour toi dès lors que tu le places entre tes mains.

 

J’ai participé aux Transmusicales de Rennes il y a 15 jours maintenant, et ta résidence à l’Aire Libre l’année dernière a laissé un souvenir assez mémorable aux organisateurs et festivaliers. Et toi, quel souvenir en gardes-tu ?

C'est sans aucun doute le plus beau moment que j'ai vécu de toute ma carrière, et j'aimerais pouvoir revenir en arrière pour le vivre à nouveau ! C'était une vraie expérience musicale d'une part - je n'ai jamais ressenti une telle empathie avec les rythmes de la batterie et les variations des basses -, mais aussi d'autre part l'une de mes premières véritables rencontres avec un si grand public. Il est clair que cette performance à l'Aire Libre m'a permis d'être beaucoup plus confiant pour la suite, pour la scène mais aussi pour le lancement de At Least For Now.

 

Ma dernière question : quatre ans après avoir quitté Londres pour Paris, St. Clementine est-il on tea or croissants ?

J'ai toujours aimé le thé et les croissants car j'ai toujours aimé Londres et Paris. Je n'ai absolument pas changé aujourd'hui. 

(Il marque une pause)

Mais je crois qu'aujourd'hui, ce qui me me manque, c'est un passeport français. J'ai payé assez d'impôts depuis mon arrivée il y a quatre ans, je le mérite, non ?

 

++ La page Facebook et le compte Twitter de Benjamin Clementine.

++ At Least For Now, le premier album de Benjamin Clementine, est disponible depuis le 12 janvier sur iTunes et est en écoute intégrale sur Deezer.

++ Benjamin Clementine sera en concert les 19 et 20 mars prochain au Trianon de Paris.

 

 

Camille Poher.