Si Christine pratique le sabre assidûment et prend son pied sur Assassin's Creed, son métier, c'est la luxure et le plaisir. Travailleuse du sexe depuis des années et gérante d'un salon pour hommes, elle court désormais également d'institutions spécialisées en chambres médicalisées dans la région de Lausanne. 

 

Comment t'est venue l'idée de devenir assistante sexuelle ?

Christine : Dans mon métier - je suis travailleuse du sexe, j'ai un salon -, j'ai rencontré des gens atteints de sclérose en plaque qui ne pouvaient plus venir car ils étaient trop malades. J'ai voulu entrer dans les foyers pour aller les voir, mais je n'ai pas pu car il fallait être accrédité. Un jour, j'ai lu dans 20 Minutes qu'allaient être formés des assistants sexuels. C'est là que j'ai pris contact avec Catherine Agthe, la présidente de l'association SEHP, et que je me suis inscrite pour la formation - après avoir passé plusieurs entretiens avec des gens qui m'ont évaluée, m'ont demandé pourquoi je voulais faire ça, ont sondé mes motivations profondes, etc. Pour moi, ce n'était pas pour gagner de l'argent, mais par solidarité. J'ai dû écrire une lettre de motivation, et puis j'ai fait trois ou quatre entretiens avant d'être sélectionnée. Ils ont vu près de 200 personnes, mais seulement douze ont été retenues.

 

A ton avis, pourquoi as-tu été sélectionnée ?

J'étais la seule travailleuse du sexe, la seule du métier. C'était un critère important. Et ma manière de voir les choses également : je travaille d'abord avec le cœur, et après avec le porte-monnaie. Je n'hésite pas à faire des rabais, par exemple. J'aime ce que je fais et j'ai vraiment envie d'apporter quelque chose de moi aux autres.

 

Comment s'est déroulée la formation ?

Elle se déroule sur une année complète à raison d'un week-end par mois. On a rencontré des psychothérapeutes, des spécialistes en psychologie sexuelle, qui nous ont parlé de la psychologie des gens dans le handicap : autisme, maladies génétiques, Alzheimer - et puis il y a aussi des criminels qui sont touchés. On a vu également des responsables d'associations, et on a suivi des stages, dont une journée dans une association où l'on a rencontré des handicapés. On a mangé avec eux, je les ai vus de près pour savoir si je pouvais supporter le choc de la confrontation.

 

Et alors, tu t'es sentie prête dès le début ?

Moi, entre guillemets, j'avais une longueur d'avance car j'ai une sœur handicapée mentale - et puis je les ai toujours côtoyés. Mais c'est une chose que de les côtoyer habillés, et puis c'en est une autre que de les côtoyer déshabillés.

 

Il y a eu des exercices pratiques au cours de la formation ?

Nous avons fait des essais ensemble, entre personnes en formation. On s'est touchés, on s'est fait jouir, on a passé des week-ends ensemble. Tout ça pour savoir si on pouvait toucher l'autre. Moi, disons que je n'ai pas eu de problème car c'était déjà mon métier. Mais c'est là que les autres ont su s'ils étaient à leur place ou pas. Certains ont fini la formation un peu sur la pointe des pieds.

 

Tu es donc assistante sexuelle depuis quatre ans. Comment se déroule un rendez-vous ?

Il y a d'abord une prise de contact avec l'équipe. Parfois je rencontre l'équipe seule, pour discuter, puis un petit moment la personne handicapée en présence de l'équipe. Ça rassure le bénéficiaire puisque ce sont des gens qu'il connaît. Ensuite, si l'on voit que le courant passe, ils me laissent toute seule avec lui quinze minutes pour que l'on puisse parler. C'est là qu'il va essayer de s'exprimer... pour autant qu'il puisse parler, car j'ai aussi parfois affaire à des personnes qui ne parlent pas du tout. Après, dans l'assistance sexuelle, je commence par les manœuvres d'approche : d'abord toucher les mains, demander la permission pour rentrer dans sa sphère privée... Chaque bénéficiaire est différent. Pour un autiste, ce n'est pas la même chose que pour une personne handicapée physique. Chacun a un parcours particulier. Franchement, dire exactement comment cela se passe, ce n'est pas vraiment possible. Souvent, on se prend dans les bras. D'abord, c'est habillé, et puis ensuite l'homme handicapé va manifester l'envie de se déshabiller, donc nous nous déshabillons mutuellement. Ensuite, il va me demander de le toucher, de faire une masturbation ou il me demande s'il peut m'embrasser. Parfois, il ne touche pas du tout ; certains n'en ont pas besoin. Il y en a qui vont juste me toucher l'avant-bras, le sentir, et je dois rester habillée, tandis que d'autres ont envie que je sois collée contre eux, totalement nue. Pour eux, c'est comme s'ils avaient fait l'amour. D'autres auront envie de me toucher les seins, ça leur suffit. D'autres encore que je sois couchée sur le lit, tout près d'eux. Certains m'effleurent, d'autres ont besoin de me faire des bisous partout, on peut rajouter la masturbation. Chacun est tellement différent ! C'est comme avec mes "messieurs" - ce ne sont pas des clients pour moi mais des "messieurs" -, parce que je les aime tellement ! (Elle fait référence à son activité de travailleuse du sexe en salon, ndlr) Eux ont une approche dite "normale" : ils ont des fantasmes, on utilise des godes, des costumes... Mais en fait, il n'y a pas de différences entre la personne handicapée et le valide ! Ce sont tous des hommes avec des envies qui se manifestent selon certains critères. Ça donne une personnalité, voilà. Il faut s'adapter ; il n'y a pas de routine.

 

Combien de temps dure une séance ?

De une heure à une heure et demie. C'est important qu'ils aient le temps de se mettre à l'aise et qu'ils puissent décrocher de leur environnement, seuls avec moi. Quand je vais les voir dans les institutions, il faut surtout s'assurer que personne ne vienne nous déranger. Et ça, c'est un vrai casse-tête ! Il faut mettre un signe "occupé", un paravent devant la porte, avertir le personnel... Il m'est arrivé que des employés entrent avec la clé de sécurité. Une fois, j'étais sur la chaise dans le plus simple appareil en train de faire des choses, et là, je vois la nettoyeuse arriver avec le linge sous le bras ! Je lui ai dit "Revenez plus tard !". Mais le bénéficiaire, cela l'a complètement perturbé. Il faut vraiment structurer une assistance. Elle se prépare, elle se fait et il y a un suivi après.

 

Combien coûte une séance, et qui paye ?

C'est l'association SEHP qui reçoit toutes les demandes, les filtre, les étudie et nous les transmet. Moi, je ne choisis pas. Après, c'est le bénéficiaire qui me paye. C'est 150 Francs suisses (124 € environ, ndlr) de l'heure, et 50 CHF (41 €) pour le déplacement. Mais je fais cadeau du déplacement.

 

On invoque souvent la misère sexuelle de certains handicapés pour justifier l'assistance sexuelle. Tu l'as ressentie ?

Oui, sous toutes ses formes. En fait, tu as plusieurs types de handicapés : ceux qui demandent et qui ont toute leur raison, mais à qui l'on dit "non" parce que cela ne se fait pas, parce qu'on ne fait pas rentrer la prostitution dans l'établissement. Ca peut aussi coincer au niveau du directeur qui n'est pas d'accord, et du coup, la personne handicapée se retrouve tout en bas de la liste. Elle a beau crier, personne ne lui répond. Autre cas de figure : vous avez une personne saine mentalement - des accidentés de la route, par exemple - qui se réveille mais qui ne peut plus parler, des gens qui n'ont qu'un bras valide et qui se rendent compte de leur état. Ils perdent tout : femme, enfants, amis. Plus personne ne veut les voir. Ils sont alités mais ils ont évidemment des besoins sexuels. Pour eux aussi, ça devient le chemin de croix. Enfin, il y a ceux qui naissent handicapés. Ils se rendent compte qu'il y a quelque chose, ils ont des besoins... mais ils ne savent pas ce que c'est qu'un sexe. Comme pour les autistes, il faut expliquer et apaiser. Il y a une misère, oui, car les gens autour des handicapés ne savent pas comment répondre à ces besoins. Et il y a ambiguïté pour l'équipe soignante. Qu'est-ce que les gens vont dire de l'institution si l'on fait venir une "dame" ? Comment cela va-t-il passer dans le public ? Le directeur pourrait se demander "dans ma carrière, est-ce que ça ne va pas faire une tâche ?", et les soignants "est-ce que je peux le faire sans risquer mon intégrité ?". Tous ont un cahier des charges à respecter. Pourtant, ceux qui lavent les personnes handicapées tous les jours par exemple, ils en mettent un sous la douche et il devient raide, il a envie. La pauvre infirmière ne peut rien faire. Du coup, la relation entre eux se détériore car la personne handicapée devient très nerveuse. Il faut qu'à un moment puisse exister une interface, quelqu'un de l'extérieur autorisé à faire ce que personne ne peut faire. C'est là que j'interviens.

 

C'était vraiment fréquent que des prostituées se rendent dans les institutions pour handicapés ?

Oui, ça arrivait. Et les dames en profitaient, elles proposaient des prix exorbitants, entre 250 et 300 CHF (entre 200 et 250 € environ) pour 20 minutes. Elles faisaient ça très rapidement et arrivaient en mini-jupe. Bref, tout le monde savait qu'il y avait une prostituée qui était allée voir Untel. Moi, j'arrive "normale", en pantalon, en robe normale. Je n'ai pas de signes extérieurs. Evidemment, les prostituées, ça faisait tâche, elles étaient assez vulgaires. Et c'était risqué, surtout. Parfois aussi, ils les emmenaient voir des prostituées rue de Genève, à Lausanne. Mais là encore, ça générait des drames parce que les prostituées s'en moquaient, prenaient les sous, ne faisaient rien mais affirmaient que cela s'était très bien passé. Et l'autre - le handicapé - ne pouvait pas dire quoi que ce soit ! C'était l'arnaque totale. En plus, les dames n'étaient pas formées pour côtoyer quelqu'un de déformé, quelqu'un qui bave, qui a des spasmes. Tout d'un coup, il peut vous empoigner, dans un mouvement involontaire vous écraser. Parfois, ça peut faire peur ; il vous regarde et on dirait qu'il a un grain de folie - alors que non, il est né avec les yeux qui partent comme ça -, il se met à baver... Le handicapé fait peur. Déjà que ces dames sont parfois forcées à faire ce métier et qu'elles sont maquées, alors ça, en plus, c'est terrible pour elles...

 

Quels sont les bienfaits de l'assistance sexuelle selon toi ?

Moi qui rêvais d'être la première auprès des hommes, c'est un grand bonheur. Je suis souvent leur première. Ils ont 40, 45 ans, ils n'ont jamais vu une femme de près, jamais fait un bisou, jamais été touchés autrement que pour être lavés ou habillés. C'est comme la fleur de lotus pour eux : un épanouissement total ! Ils me disent après : "ah ! Mais si seulement vous étiez venue plus tôt ! Maintenant on peut enfin aller à la douche sans ambiguïté (vis-à-vis du personnel venu pour laver, ndlr), on peut faire un bisou par amitié". Parce qu'il faut savoir que dans les institutions, c'est comme des petites familles, c'est organisé par petits groupes, ils appellent ça des maisons. Du coup, il existe une espèce de lien affectif qui se forme et, de temps en temps, les handicapés voient par exemple ces belles jeunes femmes qui s'occupent d'eux. Evidemment, ils vont les regarder, mais elles ne peuvent pas y répondre. Une employée d'une institution m'a confiée qu'elle avait failli abandonner car certains voulaient qu'elle devienne leur petite amie. Suite à mon arrivée, d'un coup de baguette magique, elle a pu leur faire un bisou simplement. Plus d’ambiguïté ! Maintenant il y a Christine ! Les bienfaits sont énormes : l'assistance sexuelle les stabilise, les calme et améliore leurs relations au monde et à leur famille. Ils s'épanouissent.

 

Le risque qu'ils tombent amoureux existe ?

Oui, c'est pour ça qu'il faut toujours se vouvoyer. Ça arrive de temps en temps qu'ils me tutoient, mais je réponds par le vouvoiement. Automatiquement, ils se rendent compte qu'il y a une certaine distance. Dans la manière de parler, aussi : tout est dans le ton. Et puis on n'accepte pas les cadeaux, on maintient une cadence maximale d'une visite toutes les deux semaines, mais en général c'est plutôt une fois par mois. Cela permet à la personne de ne pas s'attacher. Après, on noue des liens avec eux. Au début, on s'observe, puis après c'est comme une amitié, je deviens sa petite amie. Mais il me paye, donc une nouvelle fois, cela met une distance. On recadre. Ensuite, la personne handicapée ne va plus chercher ailleurs. J'ai stabilisé plein de situations.

 

J'ai lu qu'il était déconseillé d'embrasser sur la bouche, que la pénétration était possible... Tu t'es fixée des limites ?

Les prostituées professionnelles n'embrassent pas. Or moi, j'ai débuté seule et je suis un peu un OVNI dans le milieu. Je peux embrasser et je fais beaucoup de choses, mais la seule que je ne tolère pas, c'est la pénétration. Même pas les doigts. Certaines l'acceptent. C'est une limite personnelle. Pour le reste, je suis très ouverte sur beaucoup de choses, de techniques.

 

Tu es bien accueillie par les institutions ?

Ils me regardent un petit peu comme une bête curieuse. Je suis un peu à part car je fais quelque chose de spécial. Avec celles et ceux qui travaillent directement au contact des bénéficiaires, ça se passe bien. Pour ceux qui gravitent autour, je sens une curiosité, une curiosité peureuse. Un jour, un directeur m'a convoqué dans son bureau et m'a dit : "je voulais savoir à quoi ça ressemblait, une assistante sexuelle !".

 

Te considères-tu comme un défenseur du droit universel à jouir ?

Oui, car on est né avec ! Même les personnes handicapées qui ne jouissent pas (ça arrive qu'ils bandent mais n'arrivent pas à la jouissance) ont au moins le droit d'être touchées et de toucher, et ce autrement que par les soins. Car le désir, c'est comme de l'eau. S'il est bloqué, il va ressortir sous une forme pleine d'agressivité. Au bout d'un moment, certains handicapés peuvent devenir aigris, surtout qu'ils voient souvent des jeunes gens - très beaux - s'occuper d'eux. Ils voudraient faire comme tout le monde, et on leur dit "non - t'es handicapé, t'as pas de sexe". Quand ils sont paralysés jusqu'aux mains, qu'ils ne peuvent même pas se toucher, certains se frottent contre les murs, le sol ou le lit. Et on leur dit que ce n'est pas bien, qu'il ne faut pas le faire, que c'est sale ! C'est nié.

 

Tes proches (amis, famille...) sont-ils au courant de ton activité ?

J'ai essayé au début, et toutes les portes se sont fermées. Des femmes avaient peur que je leur prenne leur mari... On me regardait comme une honte. Mais je suis fière de ce que je fais. Seuls mon frère, ma sœur et mon compagnon le savent. Pour le reste, je dis que je suis dans le social, que j'aide des autistes à se relaxer.

 

Un petit message à la France où l'assistance sexuelle n'est pas pour demain ?

Dommage. C'est au niveau politique que ça bloque chez vous. Ils veulent faire des coups d'éclat pour être élus et donnent un coup de pied dans la fourmilière de la prostitution en pénalisant le client... Le fond du problème est là. Si la visibilité de la prostitution est tâchée, comme voulez-vous que l'assistance sexuelle soit dépénalisée ? Nous, on doit affronter l'image publique. Si cette image est tâchée, nous autres assistantes sexuelles serons tâchées de la même manière. Conséquence : nous avons des Français qui viennent chez nous pour de l'assistance sexuelle. Commencez par soigner l'image de la prostitution chez vous, le reste suivra. La prostitution, ce n'est pas seulement involontaire et sous la coupe de maquereaux. Moi j'ai choisi, même si j'ai été maquée avant et que je sais ce que c'est que de se débarrasser d'un mac'. Ce côté-là de la prostitution, il faut l'éradiquer. Mais on peut également travailler librement et honnêtement. En France, vous faites de la rétorsion qui abîme tout le panier.

 

++ Le site de l'association SEHP.

 

 

Thomas Blachère // Illu. : Charlotte Cathala.