Tout comme les grands génies du cinéma burlesque, celui qui s'excuse de son français approximatif - alors que la richesse de son vocabulaire filerait de sacrées triques à Bernard Pivot - est aussi timide qu'il n'est provocateur. A l'instar de Pan pleure pas, l'ancien étudiant en Art de Tourcoing est à la fois singulier et fascinant, désinvolte et engagé, et manie avec brio l'art de moquer cette bonne conscience occidentale qui l'amuse tant et qui pousse Madonna à adopter des petits enfants noirs.

 

Pour ceux qui ne te connaîtraient pas encore, peux-tu te présenter en quelques mots ?

Gabriel Abrantes : J'ai 29 ans, je suis né aux Etats-Unis et je vis au Portugal. J’ai étudié à New-York, puis à l’Ecole Nationale Supérieure des Beaux-Arts à Paris, et ensuite au Fresnoy, Studio National des Arts Contemporains de Tourcoing ; voilà maintenant 8 ans que je fais des films. J’ai réalisé principalement des courts-métrages - 17 au total -, et cette année, je travaille sur mon premier long-métrage.

 

Tu as commencé par la peinture. Comment t’es-tu tourné vers le cinéma ?

J’ai commencé à New-York dans l’école Cooper Union qui est un institut focalisé sur une perspective interdisciplinaire de l’Art, rejetant la technique pure comme seul but pour un artiste. Moi, j’ai commencé en tant que peintre ; mais vu que dans cette école, on te pousse à ne pas te concentrer que sur un seul média et que j’étais vraiment intéressé par l’aspect communautaire et collaboratif du cinéma, que je considère comme un Art populaire et comme un média de masse, j’ai trouvé que réaliser des films permettait d’aborder des thèmes comme par exemple la politique plus facilement qu’avec des Arts "d’élite" tels que la peinture ou l’Art contemporain.

 

Avant cela, est-ce que tu avais été marqué par certains films ?

Oui, et par beaucoup d’ailleurs ! Simon du Désert de Luis Buñuel, par exemple, qui m’a beaucoup fait rire - mais aussi des films anthropologiques, ou à l’opposé, des films comme Godzilla ou le dernier Transformers. A vrai dire, j’aime une grande variété de travaux cinématographiques, et particulièrement le cinéma populaire américain. Beaucoup de mes films en sont inspirés, parlent de questions morales, de l’univers d’Hollywood et de cette propagande de l’Empire américain qui s'effectue via le cinéma. Je joue avec cette notion dans mes films ; Liberdade, c’est sûrement le plus flagrant, avec des plans d’hélicoptères, des scènes avec des grands couchers de soleil, une histoire d’amour très fluide, un peu gloss… Ce que je fais ensuite, c’est que je marque le contraste en changeant le contexte. Dans le cas de Liberdade notamment, le décor est tout sauf gloss puisque qu'il s'agit d'une cité d’Angola, ravagée par plus de vingt-cinq années de guerre.

 

Tu as fait des études d’Art à New-York, à Paris et à Tourcoing. Quelle ville as-tu préféré ? Tourcoing, pas vrai ?

(Rires) Clairement ! Après Paris et New-York, Tourcoing c’est dur, même si j’aime la campagne ! Après, j’ai rencontré beaucoup d’amis là-bas avec qui je continue encore aujourd’hui à travailler, comme Benjamin Crotty avec qui j’ai co-réalisé Liberdade.

 

 

Pan pleure pas est un film qui regroupe trois de tes courts-métrage : Ennui Ennui, Liberdade et Trapobana. Peux-tu nous expliquer comment tu as conçu cette association de contes ?

Mes films sont vraiment faits pour sortir de cette logique obsessionnelle de l’artiste, de l’individu, et c’est en ça qu’ils sont assez différents entre eux d’un point de vue strictement stylistique. Le principe de mon travail, c’est que tu peux voir mes films indépendamment les uns des autres car ils changent à chaque fois d’univers. Avec Pan pleure pas, j’ai donné un avis, une opinion certes, mais j’ai aussi cherché un lien logique pour les proposer en long-métrage : ainsi, Ennui Ennui est sûrement le plus «français» de mes films, et il utilise un vrai langage populaire ; Trapobana fait sens, car c’est le dernier… Enfin, je ne sais pas, c’était naturel pour moi, ça s’est fait comme ça.

 

Mais il y a bien une thématique commune à tous tes courts-métrages, non ?

Oui, dans tous mes films, on retrouve une ligne assez constante, un discours qui mélange les questions géopolitiques, les questions sexuelles ou celles du désir personnel - mais c’est finalement la morale basique de la plupart des films, non ? Des personnes qui paraissent morales mais qui en réalité veulent draguer quelqu’un ou faire de l’argent, ou poursuivent un but finalement très individualiste et pas du tout altruiste. Ce qui lie aussi mes films, c’est que beaucoup d’entre eux viennent d’ailleurs. Tourné en Auvergne, Ennui Ennui se passe en Afghanistan, Liberdade en Angola et Trapobana au Sri Lanka ; tous sont tournés dans des contextes politiques très spécifiques - c’est là vraiment un aspect qui me motive.

 

Et d’où vient donc le titre Pan pleure pas ?

Pan, c’est le dieu du burlesque, d’une certaine manière. Et à cela, j’ai associé le côté mélodramatique de la telenovela. Et voilà !

 

J’ai adoré Cléo le personnage principal d'Ennui Ennui. Est-ce-que tu t’es inspiré d’une de tes connaissances ? Si oui, tu pourrais me la présenter ?

Non, parce qu'elle sort de mon imagination… t’imagines ? (Rires). Après, Elsa (Edith Scob), c’est un peu comme ma mère, mais en exagéré. Bon, ce qui est certain, c’est que je réutilise beaucoup de phrases de mes amis - par exemple quand Cléo (Laetitia Dosch) dit «j’ai des araignées plein la chatte», c’est une amie qui m’a sorti ça une fois, et j’avais beaucoup aimé. Sinon, beaucoup de situations sont inspirées par la réalité, comme le viol dans Ennui Ennui, utilisé en tant que résolution de conflit traditionnel - ça existe en Afghanistan -, ainsi que la partie ayant trait aux Bibliothécaires Sans Frontières. En fait, je prends quelques bouts par-ci par-là et je construis mes films à partir du tout.

 

Il y a beaucoup de sexe dans Pan pleure pas : Viagra, scatophilie, carotte… C’est un sujet important à traiter pour toi ?

Oui, vraiment. Ca m’a toujours énormément irrité de voir que dans chaque film, il y a toujours cette scène de sexe que tu vois venir de loin et pour laquelle tu te dis «ça y est, on arrive à la scène de sexe». Ca m’ennuyait un peu, jusqu’à ce que je lise le livre Gravity’s Rainbow de Thomas Pynchon, qui utilise le sexe comme une blague et comme une solution aux problèmes politiques. C’est donc ce que j’aime faire dans mes films : détourner les scènes de sexe, de nu, pour qu’elles deviennent comiques.

 

 

Dans tes films, tu parles autant d’histoires d’amour que d’histoires de guerre, autant de comédie que de mélodrame. As-tu un genre de prédilection, ou aimes-tu traiter de tout au cinéma ?

Aujourd’hui, je t’avoue que je me focalise surtout sur la comédie. Ennui Ennui, c’est le plus comique de tous - même si dans chacun de mes courts-métrages, il y toujours eu un peu de comédie. Même Liberdade, bien qu'il soit plus «sérieux» dans son esthétique, c’est tout de même un film qui parle d'un jeune homme qui braque une pharmacie pour voler du Viagra parce qu’il n’arrive pas à bander… donc ça reste comique. Aujourd’hui, je souhaite vraiment me diriger vers une comédie un peu plus populaire, parler toujours de politique et des questions de la globalisation mais en essayant de produire un rire commun dans une salle de cinéma.

 

Tu voudrais faire un gros film qui touche beaucoup de gens, donc ?

Oui, ou alors un petit film qui touche beaucoup de gens ! Pour tout te dire, j’ai même un projet de série télé en cours. J’écris sur un réalisateur qui veut mettre en place un nouveau type de documentaire. Pour cela, il s'entoure de neurologues et invente un sytème permettant d'entrer dans les rêves des individus. De cette façon, dans chaque épisode, on entre dans la tête d’un penseur ou d’un artiste connu, ce qui peut être drôle.

 

Génial ! Et tu as pensé à quels artistes en particulier ?

Le premier, c’est moi ! (Rires)

 

Qu’est-ce qu’on voit dans ton rêve ?

C’est un cauchemar : je me réveille le jour de mon mariage et je suis devenu amnésique. Quand je vois ma copine, qui était très belle avant, hé bien en fait c’est moi. Du coup, je suis énormément flippé.

 

En parlant de toi, tu apparais souvent dans tes films : on te voit nu dans Olympia, on te voit en général portugais raciste dans Trapobana... tu te sens acteur autant que réalisateur ?

C’est vrai, je joue beaucoup dans mes films, mais pour moi, c’est secondaire. Et puis je ne me verrais jamais jouer dans d’autres films que les miens, je ne serais pas à l’aise... Déjà, je ne sais vraiment pas mémoriser les répliques - dans mes films, ce sont les miennes, donc c‘est plus facile. Ensuite, je suis un peu paranoïaque, donc dans mes films, je peux avoir le contrôle, ce qui est plus rassurant.

 

 

Je comprends : tu n’as pas envie d’être la marionnette d’un réal' ?

Exactement, j’aime bien être ma propre marionnette ! (Rires)

 

Finalement, c’est un peu une blague pour toi de faire une apparition dans tes films, un peu comme un caméo, non ?

Oui, c’est un peu ça. Après, mes films parlent beaucoup d'aspects négatifs de la globalisation, et pour les réaliser, je me promène partout dans le monde avec ma caméra : Haïti, Angola, Brésil… De fait, je deviens un participant actif au sein de cette superstructure, alors même que je suis en train de la critiquer et de la moquer à travers l’objectif de ma caméra ; je pense donc qu’il est primordial d’assumer cela, et c’est pour cette raison que la plupart du temps, je deviens moi-même un personnage de mes films. Dans Trapobana, je suis l’autorité portugaise assez raciste et assez rude avec les Sri Lankais ; dans A History of Mutual Respect co-réalisé avec Daniel Schmidt, on joue deux jeunes intellectuels de gauche des plus irritants qui partent en quête d’expériences érotiques avec des indigènes, ce qui n’est ni plus ni moins qu’un acte de tourisme sexuel assez offensif… Je pense qu’il est important que ce soit ma gueule qui matérialise tout cela, pour être le plus honnête possible.

 

Ton film Trapobana a été montré en avant-première à la dernière Berlinale. C’est une ambiance qui te botte, le champagne et les petits fours ?

C’était bien, c’était sympa. C’est toujours drôle qu’on t’offre du champagne… Sérieusement, j’aime les festivals en tant qu'évènement social et intellectuel et pour rencontrer des amis, mais sinon ça me stresse un peu …C’est difficile de regarder les films et de participer aux fêtes, tout est hyper-contrôlé. Par exemple à Cannes, tu as une hiérarchie entre les invités : tu es plus ou moins une star en fonction de la couleur de ton badge ! (Rires) Et puis c’est très drôle, tous ces gens qui sont en train d’attendre des entrées gratuites habillés sur leur 31. Tu imagines, on doit être bien habillé pour aller au cinéma… c’est fou, non ? Cette année par exemple, tu avais le film Reality, donc tout le monde est là en costume avec un carton marqué «Reality» (il marque une pause et mime, ndlr). Des personnes très bien habillées avec des cartons, c’est pas comique, ça ?

 

Loin des paillettes de Cannes, j’ai lu que certains de tes films avaient été réalisés avec de tout petits budgets - c’est une volonté artistique, ou c’est que tu es fauché ?

(Rires) Non, en réalité, je capitalise un peu grâce à ces petits budgets. Pour moi, ça force le certain degré d’amateurisme, d’improvisation et d’expérimentation que je recherche dans mon travail. Après, mes films, ce sont 17 courts-métrages qui ont pu voir le jour grâce à la bonne volonté de mes amis, et je suis assez heureux de sortir de cette méthodologie parce que ce n’est pas sympa de pas payer ses amis ! (Rires)

 

 

 

Et c’est comment une ambiance de tournage avec Gabriel et ses potes ?

Hé bien du coup, c’est assez amical, car sans argent. Les gens sont là pour moi, pour le film, et pas pour les cachets. A part çaa, on tourne très vite ; je fais habituellement peu de plans, donc c’est rapide, intense et on carbure à l’adrénaline. Pour Ennui Ennui par exemple, on a fait trois jours, cinquante-quatre plans par jours, alors qu’on en fait dix d'habitude... donc c’était vraiment très speed, mais on a beaucoup ri. Laetitia (Cléo dans Ennui Ennui, ndlr), elle dit que je réalise comme un G.O. du Club Med - c’est comme ça qu’on dit ?

 

Tu peux nous parler un peu de ton premier long-métrage ?

C’est un film assez satirique et critique qui se passe majoritairement en Haïti et un peu au Brésil. Il traite de toute la folie à laquelle on a pu assister après le tremblement de terre (séisme de 2010 à Haïti, ndlr), et de ces ONG, ces appels aux dons et ces projets un peu dingues qui en ont découlé. Je ne sais pas si tu as entendu parler de cette histoire de financement de panneaux solaires pour éclairer la ville d’Haïti et permettre aux habitants de lire, alors même que la plupart des Haïtiens ne savent pas lire... (il marque une pause, ndlr) C’est tellement fou. Ce qui m’interpelle aussi dans ces situations d’urgence, c’est le phénomène dadoption, et comment ça devient une mode pour les riches, et les stars telles que Madonna par exemple ! (Rires)

 

Sacrée Madonna. Tu as un avis sur ce sujet ?

Oui : adopter, c’est souvent fantastique, mais après, je suis certain que Madonna parle avec son équipe de communication et ses conseillers en image avant d’adopter. Sa vie, c’est son travail, et c’est drôle d’essayer de faire croire que c’est un acte motivé par un sentiment purement humaniste. Les gens font semblant de réaliser de bonnes actions alors qu’au fond, tous nos actes ont une vocation égoïste et individuelle.

 

Donc, tu ne penses pas qu’il y ait de bonne action complètement désintéressée ?

Non. Aucune.

 

Tu n’as donc jamais fait de bonne action pour draguer une fille ?

Bien sûr que si - mais ça, ça a encore plus que tout un intérêt personnel ! (Rires)

 

++ Le compte Viméo de Gabriel Abrantes, et le blog de la société lisboète A Mutual Respect Productions.

++ Pan pleure pas de Gabriel Abrantes est en salle depuis le 11 juin dernier.

 

Camille Poher.