On avait pris l'Eurostar de bon matin fin avril pour la rencontrer à Londres dans un palace de Kensington. Il était très tôt, on avait peu dormi, et après un si long voyage, on allait seulement nous accorder une quinzaine de minutes d'entretien. Un traitement de superstar pour une artiste qui n'avait pour l'instant pas sorti grand'chose. Heureusement, le contact fut facile, et on réussissait auprès de son publicist (folle furieuse comme seule la Californie sait en produire) à grappiller quelques questions supplémentaires, au terme de gros efforts de courtoisie. Elle promettait de nous rappeler plus tard, ce qu'elle fera, avant qu'on ne la retrouve en bas de l'hôtel en fin d'interview, inanimée, et qu'on se demande si ce n'était pas là sa dernière parole publique. Plus de peur que de mal, Brooke Candy est aujourd'hui en pleine forme et elle vous dit fuck you.

 

Tu as été approchée par beaucoup de labels importants avant de signer. Pourquoi avoir attendu autant de temps ?

Brooke Candy : Ma première vidéo avait coûté 200 $. Je l'avais réalisée, montée, j'avais tout fait toute seule. On m'avait contactée, mais je sentais que je n'étais pas prête. Je voulais disposer d'une plateforme importante pour vraiment parler aux gens. Et puis j'ai rencontré Sia à Amsterdam, c'est elle qui produit mon album. Elle m'a appris tellement de choses en si peu de temps... On a parlé, elle m'a demandé ce que je voulais faire, je lui ai dit que je voulais être «fucking huge» et que je voulais parler au monde entier, et elle m'a dit «je peux t'aider à faire ça». C'est donc ensemble qu'on est allé voir plusieurs labels, qui ont chacun des côtés cool, mais quand j'ai rencontré l'équipe de Sony, j'ai immédiatement su que ç'allait être eux. J'ai un bon instinct. Ils savaient exactement ce dont j'avais besoin et comment faire pour m'emmener là où je voulais aller.

 

Le featuring est une composante importante du hip-hop. Comment est-ce que tu choisis tes collaborations ?

C'est compliqué. Je ne crois pas vraiment aux collaborations pour récupérer la fanbase des artistes avec lesquels on travaille. Je crois juste aux collaborations quand il y a une bonne alchimie entre deux personnes, qu'elles veulent faire quelque chose ensemble et que leurs voix vont ensemble. Mais souvent, les featurings ne sont pas très bon. Il y a une ligne de Die Antwoord que j'adore qui dit «I do not want to stop, collaborate or listen», ce qui fait référence à la célèbre chanson de Vanilla Ice, Ice Ice Baby, où l'on entend la phrase «stop, collaborate and listen». Et ce que dit Ninja de Die Antwoord, c'est super punk rock !

 

C'est marrant que tu parles de Die Antwoord, car je voulais savoir s'ils avaient été une grosse influence pour toi.

Absolument. Ce que j'adore chez eux - et je ne les ai jamais rencontrés -, c'est que ce sont de vrais artistes qui ont vraiment quelque chose à dire. Ce ne sont pas des marionnettes. J'ai regardé le making-of de la vidéo de Fatty Boom Boom, et ce qui est fou, c'est que Ninja a fait les décors lui-même, en peignant à la main, il a réalisé la vidéo, écrit la musique. Il fait tout lui-même. C'est ça un artiste pour moi, et voilà pourquoi je les respecte autant. Je n'ai jamais rien vu de tel depuis, c'est vraiment bizarre. C'est comme Marylin Manson mais en version alternative. Marylin Manson était la version proprette de Die Antwoord. Ils sont super controversés, et j'adore ! (Elle le dit en s'emportant, devenant presque lyrique, ndlr)

 

 

Puisqu'on parle de collaborations, comment s'est passée celle avec Grimes, vu que tu apparais dans le clip de Genesis ?

(Presque en chuchotant) Ca ne te dérange pas si on passe à une autre question ? 

 

Bien sûr, mais pourquoi ne veux-tu pas en parler ?

Parce que ce n'est pas vraiment intéressant, et que tout le monde n'arrête pas de me poser la question. Alors qu'en fait, tout ça est très simple : je l'ai rencontrée à une fête et elle aimait bien ce à quoi je ressemblais. Rien de très profond. Je ne lui parle jamais. J'adore sa musique et je la remercie vraiment de m'avoir mise en avant et d'avoir lancé ma carrière. Mais tout le monde croit que notre rencontre est un truc incroyable, alors que j'étais juste en train de danser comme une folle avec un look de dingue, et qu'elle est venue me voir en me disant : «je tourne une vidéo dans deux jours, je peux te payer 400 $, est-ce que tu as envie d'apparaître dedans ?». A l'époque, je vivais dans ma voiture ; alors cette somme, c'était comme 4 millions pour moi.

 

Mais c'est intéressant en fait...

Oui, c'est vrai que ç'aurait pu être un choix stratégique - mais non, on s'est juste rencontrées à une fête.

 

Et qu'en est-il de ton featuring sur une chanson de Kylie Minogue dont il était question à ?

Sia a aussi produit son album à elle, et ce bien avant qu'une sorte de hype naisse autour de ma personne. Mais comme elle produisait son album, elle voulait qu'on fasse un truc ensemble. C'est drôle parce que la première fois que je l'ai rencontrée, je vivais dans ma voiture une fois encore, c'était éprouvant, et Kylie avait fait fermer un restaurant pour me rencontrer. Je suis arrivée en survêtement, avec des tresses africaines et des baskets, et elle, elle était en robe du soir, super maquillée, et je me suis «oh merde», mais elle est tellement chouette qu'elle m'a tout de suite mise à l'aise. Puis on a enregistré cette chanson qui s'appelle Kylie Would et qui n'est finalement pas sur l'album. Mais je n'étais pas encore connue à l'époque. Dans la chanson, c'est un peu comme si elle me passait le relais. La chanson est super, on a passé un moment génial en studio, et elle, je l'adore - elle est tellement cool. Si ma partie sur cette chanson était quelque chose de plus consistant que seulement un petit rap, je la mettrais sur mon album. Tiens, en fait c'est pas une mauvaise idée d'ailleurs !

 

 

Qu'est-ce que tu penses de la scène hip-hop en ce moment aux Etats-Unis ?

La scène hip-hop underground est bien plus cool que celle qui est mainstream. L'idée de la vidéo d'Opulence, c'est un commentaire sur la manière dont la richesse et l'envie de tout posséder peut vous transformer en monstre. Toutes les chansons de rap mainstream tournent autour de «regarde-moi, j'ai plein de thunes, regarde ma voiture et va te faire foutre parce que tu n'as pas la même, je suis meilleur que toi, etc»... Je hais cette attitude, ça ne rapproche pas les gens, ça les isole. Je me sens un peu coupable quand j'écoute une chanson de rap à la con, mais dans ma vidéo, je voulais que le visuel soit l'exact opposé du message de la chanson. Je me regarde, je porte des diamants, tout est vanité, et plus la vidéo avance, plus je deviens folle et me transforme en personnage grotesque. Mais le hip-hop underground est vraiment cool et j'aime le renouveau de la scène dont je fais partie, genre Mykki Blanco. Si un gay fait du hip-hop, on va appeler ça du hip-hop gay. Pourquoi créer un nouveau genre musical sur la sexualité ? C'est exactement la même chose. Et dans les années 90, le hip-hop était cool aussi. C'est une époque où il était politisé. Maintenant, le hip-hop, ce n'est plus 2Pac ou Biggie. C'est devenu... je ne trouve pas le mot... (elle le cherche pendant à peu près une minute - c'est long une minute, ndlr) c'est devenu comme de la pop music. Dans les années 90, c'était notre musique punk à nous. A part Kanye et Jay-Z - enfin, Jay-Z est encore plus orienté business que Kanye -, il n'y a pas d'artistes hip-hop mainstream que je respecte.

 

Est-ce que c'est toujours un truc de mec, le hip-hop ? Est-ce que les meufs doivent encore se battre pour y trouver leur place d'après toi ?

Quand j'ai commencé, je suis allée voir deux mecs, des managers qui sont super influents dans le milieu, et ils se sont foutus de ma gueule. A partir de ce moment-là, j'ai compris que j'avais tout à prouver. Le hip-hop - et ça, c'est dû à ses origines - a toujours été un jeu de mecs. A part Lil' Kim qui fut la première à percer et Angel Haze que j'adore, il n'y a pas assez de rappeuses.

 

Et tu vois les choses évoluer ?

Ca va forcément évoluer. Tout comme on va bien avoir une femme présidente un jour ou l'autre. C'est juste qu'on est des cibles faciles et qu'on joue dans une cour de mecs. Donc il faut qu'on soit malignes. C'est bien plus facile pour les meufs de réussir dans la pop et d'être sur-sexualisées. Mais le hip-hop n'a rien à voir avec la sexualisation, ça a à voir avec le hardcore. Les femmes ont encore peur de jouer les dures à cuire, c'est pour ça que ça prend du temps.

 

Et qui est l'artiste le plus innovant pour toi en ce moment ?

Le seul à vraiment savoir mélanger la performance avec la musique, c'est Kanye. Et Die Antwoord bien sûr.

 

Et qu'est-ce que tu as à dire sur Azealia Banks ?

(Long silence sans réponse suivi d'un regard noir, ndlr)

 

 

Est-ce que j'ai mal prononcé son nom ?

Oh non, pas du tout, c'est juste que je n'aime pas du tout cette personne.

 

Pourquoi ?

Elle tyrannise tout le monde. Quand j'ai commencé, alors que c'est très dur, j'étais sensible, et elle n'arrêtait pas de twitter que j'étais moche, que j'étais grosse, qu'on ne savait pas si j'étais une fille ou un garçon, que mon travail était nul... Ce que je crois, c'est que dans ce business, entre femmes, on doit s'entraider, parce que c'est dur de se faire son trou. Et ce qu'elle a fait était très méchant, et je ne pense pas que je le méritais. En plus, c'était à l'époque où j'étais SDF. Elle avait tout ce qu'elle voulait, et moi je vivais dans ma voiture. J'essayais de m'en sortir et elle s'acharnait à dire que je ne valais rien. Ca prouve juste sa propre insécurité. Je lui souhaite le meilleur et qu'elle trouve la paix maintenant, c'est tout. Le succès est la meilleure des revanches. Maintenant que je sais comment fonctionne cette industrie, je ne m'en prendrai jamais à un autre artiste. C'est assez difficile comme ça. Azealia a tellement de talent qu'elle gâche avec des énergies négatives.

 

Comment l'avais-tu rencontrée ?

J'étais strip-teaseuse pendant un moment et j'avais une amie qui était sa styliste. C'était l'anniversaire de sa soeur qui est lesbienne, et comme moi je suis bi, elle m'a demandé de venir faire un strip pour sa soeur. Je suis donc allée dans son immense maison - je n'avais jamais vu quelqu'un d'aussi jeune avoir une baraque comme ça. On s'est rencontrées là, et au début, elle était super cool. Mais dès qu'elle a su que je faisais de la musique et qu'on était sur le même créneau, la jalousie et la haine se sont déclenchées. Avant, pour elle, j'étais une fille absolument pas menaçante à une fête d'anniversaire. Et puis elle a voulu me détruire. Mais on ne peut pas me détruire !

 

 

Est-ce que tu as plus l'impression d'être Américaine ou Californienne ?

En fait, j'ai l'impression d'être Japonaise ! (Eclat de rire de ma part qui la fait rire aussi, ndlr). Je suis née et j'ai grandi à Los Angeles, la météo est incroyable là-bas. Et depuis que j'ai la chance de voyager, j'adore Londres car il y a une énergie que je n'ai jamais retrouvé à New-York. Et je prends de l'inspiration partout où je vais. A Los Angeles, les gens s'intéressent surtout à leurs opérations de chirurgie. Quand je suis allée au Japon, je ne m'étais jamais autant sentie chez moi avant quelque part. Artistiquement, je suis Japonaise.

 

L'intraitable publicist vient mettre fin à l'entretien. Elle nous promet qu'elle nous appellera une semaine plus tard pour continuer l'interview. On ne comprend pas très bien pourquoi ils corsètent à ce point le temps, étant donné qu'elle n'a pas l'air d'avoir un agenda de malade. On obtempère. On lui dit une dernière fois au revoir dans le lobby de l'hôtel, quand en sortant, on la découvre sans connaissance devant un taxi. On se demande si elle n'a pas fait une OD (elle avait quand même l'air un peu perchée pendant l'interview) et on s'éclipse sans avoir de nouvelles. Une semaine plus tard, rendez-vous convenu, le téléphone sonne à Paris.

 

Tu te rappelles de moi ?

Oui, bien sûr, c'était juste avant mon traumatisme crânien.

 

Mais qu'est-ce qui s'est passé ?

J'étais tellement pressée et dans la Lune que je me suis cognée la tête dans la portière de la voiture. Et c'était dû au décalage horaire et à mon horloge biologique - du coup, je me suis évanouie. Ca ne m'était jamais arrivé avant, mais c'était une expérience amusante. Tout s'est bien terminé, et quand j'y repense, ça me fait rire.

 

 

La dernière fois, tu me parlais de l'époque où tu étais strip-teaseuse et où tu vivais dans ta voiture. Tu peux m'en dire un peu plus sur cette période ?

Je revenais de San Francisco et j'ai fait mon coming out. Ma mère m'a foutue à la porte. Elle m'a dit que si j'avais été un garçon, ç'eut été OK car elle avait toujours voulu avoir un fils gay, mais une fille lesbienne, hors de question, alors fous le camp de ma maison. Ma seule option était de vivre dans ma Honda. Et puis une pote m'a dit qu'elle se faisait beaucoup d'argent en faisant du strip-tease, qu'on pouvait choisir la musique... Je n'avais rien à perdre à cette époque, alors je l'ai fait. C'était une expérience bizarre. Je ne la conseille à personne. En même temps, j'ai appris à me produire devant le pire public qui soit et dans les pires conditions possibles. Donc ça m'a donné beaucoup de force. On n'est pas beaucoup à l'avoir fait - je crois que Courtney Love l'a fait aussi -, mais quand tu es capable de danser devant des poivrots à 4h du mat', tu peux tout faire après. J'étais à poil encerclée par eux, mais c'est comme si je ne les voyais pas. J'étais un peu vulnérable à l'époque.

 

Mais ton père qui travaille à Hustler n'a pas été plus compréhensif ?

Il est directeur financier, donc il s'occupe plutôt d'argent et il ne vit plus avec ma mère. Je pense qu'il y a un écart générationnel trop grand pour qu'ils comprennent ce que je fais. Il n'ont pas une once de sens artistique en eux donc ils pensent juste que ce que je fais est du blasphème.

 

On aurait pu penser qu'ils soient plus tolérants pour des Californiens...

Oui, bien sûr, et surtout quand tu vois la carrière de mon père. Tout le monde dans la famille savait ce qu'il faisait. Je me revois enfant en train de jouer dans son bureau avec des godes et des magazines pornos. Mais ils n'imaginaient pas que leur fille deviendrait ce que je suis maintenant.

 

Quel est ton point de vue sur d'autres artistes californiens, comme Katy Perry par exemple ?

Elle est jolie et elle a du succès. Voilà mon opinion sur Katy Perry. Oh, et puis elle est plus intelligente que ce que les gens croient.

 

 

Tu cites beaucoup Lil' Kim comme une influence...

Oh, je l'adore ! Là, je suis en train de boire un café parce que j'ai trop dormi et je suis devant un poster d'elle où elle porte un bikini en léopard. C'est tellement une badass. J'adore qu'elle puisse dire «suce ma bite» ou «si j'avais une bite, tu la sucerais». Elle est au-delà du féminisme ! L'autre jour, je regardais un bouquin de photos de David LaChapelle, et on y voyait elle, Pamela Anderson, Courtney Love et Amanda Lepore. Que des femmes que je trouve étonnantes, en somme. Elles sont punk d'une certaine manière. Lil' Kim a fait la couverture du New York Times. C'était un mix entre une drag queen et une meuf du ghetto. C'est tellement cool... Et elle a inspiré la mode alors qu'elle vient de la rue. Je suis intarissable sur elle. Je l'adore.

 

Tu es tatouée un peu partout sur le corps. Est-ce que tu vois ton corps comme une oeuvre d'Art ? Est-ce qu'ils ont une signification ?

J'étais justement en train d'en parler avec mon meilleur ami car je trouvais que j'en avais trop, en fait. Je ne veux pas ressembler à ces filles qui sont entièrement recouvertes de tatouages. Ils ont surtout été faits avec des aiguilles de merde à l'arrache, parfois dans le style prison tattoo. J'adore les tatouages de Ninja de Die Antwoord.

 

(Son publicist, pour la quarantième fois depuis que je l'interviewe, essaie d'interrompre l'entretien, ndlr)

 

Bon, je crois que là, je n'ai plus de temps, alors une dernière question : tu parles beaucoup de cul dans tes chansons, alors quelle est la chanson idéale pour faire l'amour ?

(A son publicist, ndlr) Laisse-moi encore un peu de temps, il me demande ma chanson préférée pour faire l'amour. Je sais. C'est 2 On de Tinashe.

 

C'est fou, je l'ai interviewée à Londres juste avant qu'on se voie toi et moi...

Oh merde, j'aurais pu lui dire «meuf, mais t'as pas idée de ce que tu m'as fait» ! D'ailleurs, si tu la revois, dis-lui que je baise sur sa musique.

 

++ Le compte Facebook, et le compte Souncloud de Brooke Candy. 

++ Opulence, le dernier EP de Brooke Candy, est sorti le 6 mai dernier.

 

 

Romain Charbon.