Tu as une belle réputation scénique... Est-ce que tu pensais au live quand tu étais en studio pour ce premier album ?

Héloïse Letissier (Christine and the Queens) : Je pense au live tout le temps. Je ne réfléchissais pas aux manières de jouer techniquement mes chanson, mais plutôt comment j’allais les interpréter ; je suis assez obsédée par ça. C’est après-coup que j’ai pensé à la technique, car si tu peux te permettre plein de guitares et de basses en studio, c’est moins évident sur scène, il faut des musiciens pour cela. Je suis assez impressionnée par des musiciens qui font bien plus que d’être planqués derrière une chanteuse - je pense notamment à Laurie Anderson et à son concert de ouf, Home of the Brave. On dirait du théâtre.

 

 

As-tu fait de la danse ?

Oui, beaucoup de danse classique quand j’étais très jeune, mais je n’étais pas assez forte alors j’ai arrêté. Et je me suis mise au contemporain. J’ai toujours aimé ça et je suis contente de pouvoir l’exploiter sur scène. J’ai d’ailleurs une chorégraphe désormais. Je suis contente, ça fait très Madonna !

 

Qui est-ce ?

Elle s’appelle Marion Motin. Je suis son travail depuis longtemps, mais récemment, j'ai vu qu’elle a travaillé avec Stromae. Du coup, je suis contente qu’elle accepte de travailler avec moi. C’est quelqu’un qui a une énergie qui m’intéresse : je veux travailler l’énergie androgyne dans la danse, et elle, elle a quelque chose d’assez masculin.

 

Par exemple, ta prestation très remarquée aux Victoires de la Musique, c’était elle ou toi ?

C’était moi, mais j'avais volontairement omis de chorégraphier la fin car j’avais prévu de faire une impro. Les coulisses de la prestation : le sol glissait grave. Aux répétitions, il y avait un film plastique par terre, donc je ne savais pas que le sol allait glisser, et là, le soir-même, c’était la panique. Je ne me souviens même plus de ce que j’ai fait, et je n’ai pas regardé la vidéo car je n’aime pas ça.

 

 

Tu veux dire que tu ne fais pas comme Raphaëlle Ricci à la Star Academy, tu ne décortiques pas tes prestations scéniques image par image ?

J’ai un mal fou à faire ça ! Ma manageuse m’engueule car ce serait bien que je le fasse, mais je n’y arrive pas. J’ai peur de me rendre compte que ce n’était pas assez bien.

 

Ca peut peut-être de motiver à faire mieux, du coup.

Ah ben oui, en fait t’as raison.  

 

Mais cette prestation a marqué plein de personnes en réalité. Pour toi, il y a eu un avant/après ?

Oui, je dois avouer que c’est vrai, c’était assez phénoménal. Je vais souvent sur Twitter et je sais que là-bas, ça ne pardonne pas. Juste avant de passer, j’ai tapé #victoires et j’ai lu tout le newsfeed ; j’avais peur de me faire démonter, et pourtant, c’est la seule fois de ma vie où je n’ai reçu aucune critique. A part le fait que quelqu’un ait écrit que j’étais la fille de Michael Jackson et de Valérie Lemercier, ce qui est cool en soi ! Souvent, j’ai droit à des «qui c’est cette blanche qui danse ?», une phrase que je t’avoue ne pas bien comprendre.

 

Est-ce que tu t’énerves sur Twitter ?

Non, j’ai une technique - je prends sur moi et je réponds avec une blague, et généralement, ça marche. Tout de suite, les gens sont surpris, ils me disent «t’es sympa, t’es sport». (Rires) Je suis passée à Ce soir ou jamais il n’y a pas très longtemps, et un mec sur Twitter a écrit «c’est qui cette Michou Jackson de Paname ?». (Rires) Je lui ai répondu que ça m’avait fait plaisir, du coup, il a acheté mon single.

 

Ca va faire cinq ans que Michael Jackson, ton idole et celle de beaucoup, nous a quittés. Te souviens-tu de ce que tu faisais quand tu as appris sa mort ?

Je m’en souviens très bien, oui. J’étais au conservatoire de Lyon et nous jouions notre spectacle de fin d’année. Toute ma promo était au courant de mon amour profond pour Michael Jackson, et donc le soir de sa mort, c’était comme dans un film. On prenait un verre dans un bar après le spectacle, il y avait les infos qui passaient à la télé et là, toute ma promo s’est retournée en même temps vers moi avec un air désolé en m’apprenant sa mort. Je m’en souviens encore parfaitement.

 

 

As-tu pleuré ?

Bizarrement non, mais je crois que je n’ai pas fait mon deuil en fait.

 

Tu ne veux pas y croire, en définitive.

L’hologramme des Billboard Awards m’a mise hyper mal à l’aise. Mais je ne sais pas s'il est mort en fait. Tu sais, il y a des fans un peu fous qui élaborent des théories comme quoi il ne serait pas mort.

 

Tout-à-fait, comme Elvis. C’était quoi ta période préférée chez Michael ?

Mon album préféré et ma période préférée, c’est Bad. Le début du délire a commencé avec le film Moonwalker, c’était n’importe quoi mais c’était génial. Il danse quand même avec un lapin en pâte à modeler ! (Rires) Mais même la période "fin de vie" avec Invincible quand il n’a plus de nez, ça continue à me faire de l’effet. Sa vie m’intéresse autant que son œuvre, je crois.

 

Tu es totalement fascinée, en somme.

Oui, je pense qu’il faudrait même que j’écrive un livre, comme ça ce sera fait. Comme sur Twitter notamment les gens savent que je suis fan de Michael Jackson, on me demande toujours mon avis sur toutes les choses le concernant - ce que j’ai pensé des Billboard Awards, de l’album Xscape etc. On m’a carrément demandé d’intervenir dans un documentaire sur Michael Jackson ; ça ne s’est pas fait, mais je suis contente, les gens me voient comme une spécialiste de Michael Jackson ! (Rires)

 

Certaines de tes paroles sont parfois cryptiques. Est-ce que pour toi, le message ne passe pas forcément par les mots ?

Oui, c’est vrai qu’elles sont cryptiques, mais je pense personnellement savoir précisément de quoi elles parlent. C’est plutôt du côté du ressenti des gens que je comprends le décalage. Chacun a sa propre interprétation. Par exemple, quelqu’un m’a un jour dit à propos de Nuit 17 à 52, «bravo pour ta chanson sur le meurtre». Je suis restée bouche bée, mais je ne rectifie pas. De la même manière que j’aime bien laisser de l’air dans la production, j’aime bien aussi laisser de l’air dans les textes. Et puis moi-même en tant qu’auditrice, j’aime être confrontée à des textes elliptiques. Mon écriture se concentre sur les sonorités, même quand j’écris en français, je préfère toujours un mot qui swingue (ce mot est horrible) à des choses trop bavardes.

 

Qui sont tes auteurs de référence ?

Bashung, comme tout le monde, et sinon, je suis aussi une grande fan de Christophe - surtout pour ses derniers albums en fait, plus ça va, plus je trouve que Aimer ce que nous sommes est l’un des meilleurs albums français de tous les temps. J’aime aussi Gainsbourg version Gainsbarre. J’aime bien Polnareff aussi. Je viens de me rendre compte que je n’ai pas cité de filles, donc je me sens mal ; peut-être les Rita Mitsouko en sus, alors.

 

 

Comment est venue l’idée de ce mashup audacieux entre Kanye West et Christophe ?

Je savais que je voulais faire une reprise de Christophe depuis longtemps, j’aimais beaucoup Paradis perdus, et déjà dans l’originale, je trouve qu’il y a une rupture étrange entre le couplet et le refrain. C’est une chanson très curieuse. J’adorais les couplets, et quand j’ai commencé à la retravailler parce que je voulais la reprendre, ça m’est venu naturellement de switcher sur Kanye. Je bosse souvent en impro pour trouver mes lignes de chant, alors ça m’est venu comme ça et j’ai bien aimé. J’ai été satisfaite du résutat car ça m’intéressait de réunir un grand chanteur français avec une grande inspiration du hip-hop américain, je trouvais ça assez parlant de les faire dialoguer... et je trouve qu’en fin de compte, ils ont pas mal de points communs : ce sont deux esthètes, deux défricheurs. Ils ont une certaine position face au son commune à eux deux - ils partagent cette esthétique de l’audace. Ma mère a découvert Kanye West avec ma reprise, et ceux qui aiment bien Kanye West s’intéresseront ainsi peut-être à Christophe, qui sait ?

 

Justement, cette reprise reflète bien ton parti-pris artistique, au sens où elle mêle audace et singularité. Tu ne ressembles à personne actuellement dans le paysage musical français, mais te sens-tu proche de certain(e)s en particulier ?

Il y a un groupe que j’aime beaucoup, c’est Moodoïd, ils sont supers je trouve. Il y a une  ambition totale dans leur projet, aussi bien sur le plan sonore que visuel. Et leurs paroles sont surréalistes aussi, pour le coup. Ils n’hésitent pas à mélanger les genres, ce qui me parle. A part ça, j’écoute plus de choses en anglais. Et sinon, j’aime bien Juliette Armanet : c’est pas mal, ça me fait penser à Véronique Sanson.

 

T’aimes bien Véro, toi ?

Ecoute, je l’ai découverte sur le tard, et j’ai un peu honte car c’est très bien. Amoureuse, c’est super.

 

Il y a un gros retour de hype de Véronique Sanson qui s’opère en ce moment, tu ne trouves pas ?

Oui, je trouve aussi, et c’est bien pour ça que ça m’est revenu aux oreilles. Mais je suis assez fascinée par la variété d'une manière générale. Balavoine, quoi ! En ce moment, moi je suis dans Balavoine, c’est hyper-impressionnant. Peut être que c’est mon côté cheesy qui s’exprime à travers Balavoine, mais une chanson comme Vivre ou survivre, je trouve ça dingue. Quand je parle de Balavoine - ou même de Phil Collins - je sens du mépris de la part de certains de mes interlocuteurs. J’ai envie de leur dire «bah, vas-y, fais In The Air Tonight garçon !». J’adore Phil Collins. Tu savais qu’il va travailler avec Adele sur son prochain album ?

 

Ah donc, on va aussi avoir droit à un comeback de Phil Collins ?

Mais oui, ça va être massif !

 

Souvent, on dit de toi que tu cultives un look androgyne, mais je ne suis pas sûre que ce soit le terme approprié. Tu dirais quoi, toi ?

Androgyne, c’est extrême oui. En fait, pour certaines personnes, il suffit de mettre un costume pour être androgyne, ce qui n’est pas la bonne définition. Physiquement, je ne suis pas androgyne, je reste quand même féminine, mais j’essaie de trouver une manière de faire naître une énergie neutre, un entre-deux dans le mélange des genres. Ce que j’aime bien dans le costume, c’est qu’il agit comme un uniforme.

 

 

Te considères-tu comme quelqu’un de politisé ? Les débats sur la théorie du genre, ça t’intéresse ?

Ca m'intéresse, bien sûr. Je suis sans doute moins militante que d’autres, mais c’est une question qui me nourrit depuis longtemps. J’ai manifesté quand il a fallu manifester. La question du mariage gay me concerne aussi. Mais c’est plus généralisé que cela - les Roms, etc, c’est un repli sur des valeurs qui me crispent. On parle de la famille, mais de quelle famille parle-t-on exactement ? Je suis pour aborder le sujet de manière décontractée, pour banaliser cette question-là à mon échelle. Mais je sais que c’est encore loin d’être gagné. Pour mon album, il m’arrive d’aller à des shootings où des choses pas très acceptables se passent.

 

C’est à dire ?

Bah, le photographe qui te demande de te mettre seins nus par exemple.

 

Sérieusement ?

Je te jure. Le mec, c’était le Terry Richardson de St-Etienne, il tenait son appareil photo entre ses jambes et il me disait «tu me sens ?» ? L’enfer !

 

Pour revenir à la mode, il semblerait que tu choisisse tes costumes avec beaucoup d’attention.

Oui, j’adore la mode, je peux passer des soirées entières sur vogue.com, mais mon vestiaire est restreint - et mes choix sont restreints. C’est dur de trouver un beau costume bien coupé, avec de belles matières, surtout que je fais un mètre de haut ! D’ailleurs, on me reparle encore de mon costume doré des Victoires de la Musique, il a fait forte impression je crois. J’ai fait ce choix car comme j’étais seule sur scène et que je suis petite, il fallait porter quelque chose qui claque. Sauf que je me suis rendu compte pendant la soirée que je portais la même veste qu’Etienne Daho.

 

Ca prouve que tu as bon goût !

Mais les gens pensaient que j’avais copié sur lui !

 

 

Si tu pouvais choisir un créateur pour tes costumes de scène, tu choisirais qui ?

Je ne vais pas être très originale, je vais te dire Saint-Laurent. J’essaie d’ailleurs de les approcher, je les avais contactés pour les Victoires et ils m’avaient répondu un truc à la fois cool et terrible : «nous aimons beaucoup le projet, peut-être une autre fois, là nous sommes aux Grammy Awards avec les Daft Punk». (Rires) Je suis aussi une fan de Givenchy, j’aime beaucoup ce que fait Riccardo Tisci.

 

Si ta garde-robe est restreinte, est-ce que cela veut dire que tu es très réfléchie par rapport à tout ça ?

J’ai grandi sur ce sujet parce que j’ai acheté beaucoup de vêtements, et j’ai même volé beaucoup de vêtements.

 

Ah bon ?

Oui, je n’arrivais pas à m’arrêter. C’était chez H&M... ce n’était pas très glorieux, mais c’était comme ça. Mais je ne l’ai plus fait à partir du moment où je me suis fait choper par des vigiles la rare fois où je n’avais rien volé. Ca m’a fait peur !

 

Le vol n’a rien à voir avec l’envie de porter des vêtements, c’est plus compulsif, non ?

Oui, c’était pour le frisson de franchir le portique de chez H&M. Je volais chez Topshop aussi quand j’étais à Londres. C’est assez pratique parce que les mecs sont débordés, il y a trop d’ados hystériques qui grouillent de partout dans ce magasin, sérieux, je ne sais pas comment ils font.

 

Si tu étais invitée au mariage de Kim et Kanye, tu porterais quoi ?

Aaaah, j’aimerais tellement être invitée à leur mariage ! Je ne sais pas, c’est chiant si je dis un costume ? Quoique récemment, je fais des rêves où je porte une grande robe qui m’empêche d’avancer. Qu’est-ce que cela peut bien vouloir dire ? Pour faire chier, je crois que je porterais une robe de mariée, comme ça, Kanye West me remarquera et nous mettrons à collaborer ensemble sur le projet «Yeezus and the Queens». 

 

++ Le site officiel et la page Facebook de Christine and the Queens.
++ Disponible ici en pré-commande, l'album Chaleur Humaine sort le 2 juin prochain chez Because Music. En attendant, vous pouvez écouter sa discographie intégrale sur Deezer.

 

 

Sarah Dahan // Crédit photo de Une : Jeff Hahn.