Dans le film, vous avez une manière très particulière de filmer Los Angeles. Avez-vous le sentiment d'entretenir un rapport spécifique à cette ville ?

Paul Schrader : J'y ai habité pendant un bon moment, bien que j'habite désormais à New-York. Bret (Easton Ellis, ndlr) habite aussi à L.A., et dans le film, ces gamins et ces lieux constituent son monde à lui - pas le mien. Et si vous connaissez ses livres, il ne décrit pas des personnages incroyablement réalistes mais des typologies réalistes. Il y a un certain sens de l'artificialité dans les histoires qu'il raconte. Et j'ai essayé de saisir cet aspect-là dans le film.

 

Au départ, n'était-ce pas en Floride que vous deviez tourner le film ?
Non, ce qui s'est passé c'est qu'au départ, on devait faire un film qui s'appelait Bait ("Appât" en français, ndlr), que Bret avait écrit et qui était un film de requins. J'étais censé le réaliser, et ce film-là se passait effectivement en Floride. Il était co-financé par une maison de production espagnole, mais celle-ci s'est effondrée avec la crise, et le film ne s'est donc pas fait. J'ai dit à Bret : «le marché du cinéma est en train de changer, on peut certainement tourner un film nous-mêmes. Tu l'écris, je le réalise, on le finance avec l'aide des réseaux sociaux, et on le fait, sans demander la permission à qui que ce soit, exactement comme on veut le faire». Et Bret est revenu quelque temps plus tard avec cette histoire qui se passait à L.A.

 

Et ce projet de film de requins, il est mort et enterré ?
J'espère bien. Je pense que ç'aurait été une erreur de le réaliser. Anton Yelchin devait jouer dedans, et finalement, je l'ai pris dans mon dernier film que je viens juste de terminer avec Nicolas Cage. Tout ça aura au moins servi à ça !

 

Comment vous êtes-vous rencontrés avec Bret Easton Ellis ?
C'était à New-York. Il est un grand fan d'American Gigolo, et c'est Jay McInerney qui me l'a présenté.

 

 

Est-ce que le film n'est pas autant de vous que de Bret, un peu comme quand à l'époque, Martin Scorsese déclarait que vous étiez tout autant que lui l'auteur de Taxi Driver ?

Moi, je crois que c'est davantage un film de Bret qu'un film de moi, mais lui pense que ce film est plus le mien que le sien ! J'imagine que c'est ce qui définit une bonne collaboration. Vous savez, les seules fois où je n'ai jamais retouché le scénario, c'est avec Harold Pinter et Bret Easton Ellis.

 

Vous préférez réaliser ou écrire ?
J'aime faire les deux. Il y a un film qui va sortir plus tard cette année et que j'ai écrit, The Jesuit, et il vaut probablement mieux que je ne l'aie pas réalisé. C'est une sorte de film d'action. Et je n'ai plus vraiment le goût pour réaliser ce genre de choses, j'en ai assez pour l'écrire mais pas pour le filmer. C'est vraiment du cas par cas.

 

Il y a une trentaine d'années, vous avez écrit un essai sur Ozu, Bresson et Dreyer, ce qui peut paraître surprenant quand on connaît votre oeuvre...
J'ai écrit sur eux, mais je n'ai pas essayé de les imiter. Je pense qu'il faudrait être un imbécile pour imiter Bresson par exemple. Son style semble très simple mais il est très difficile à copier.

 

Comment James Deen, acteur phare du porno, est-il arrivé dans le projet ?
C'était une situation compliquée. Quand Bret écrivait le scénario, comme il twitte beaucoup, il avait twitté «j'écris un personnage inspiré par la star du porno James Deen», et James a re-twitté «super, j'ai hâte de le lire». Donc ils ont déjeuné ensemble. Et Bret m'a dit «c'est un garçon adorable, fais-lui faire des essais». Je lui ai répondu : «s'il te plaît, Bret. Ce gosse a été dans 2000 films, il a beaucoup fait le livreur de pizza ou le garçon qui nettoie la piscine, mais c'est pas vraiment du grand jeu !». (Rires) Mais bon, je lui ai quand même fait faire les essais, et il a été très bon, assez unique. Et surtout il était très intelligent, il vient d'une famille cultivée. Et plus j'y pensais, plus je me disais que Bret avait raison. Et quand Lindsay a été embarquée dans le projet, l'idée de les réunir tous deux semblait assez cool. C'est longtemps après que j'ai réalisé ce que Bret avait en tête. Parce que j'avais vu quelques-uns de ses pornos, mais ce que je n'avais pas réalisé, c'est qu'il faisait deux sortes de pornos. Dans l'un, il était le boy next door, et dans l'autre, c'était du porno où il simulait le viol, et qui est un porno très violent. C'est ce que Bret avait vu : cet adorable petit gosse juif qui peut être quelqu'un de très aimable un jour et horrible le lendemain - ce qui correspond donc au personnage qu'il avait écrit. Et ça a marché, James avait une présence à l'écran très spéciale. Il n'a aucun désir particulier de continuer dans des films non-pornographiques. Mais il a fait ce film parce qu'il en avait envie. Je crois qu'on lui a re-proposé des trucs mais qu'il a refusé.

 

James Deen, Paul Schrader & Lindsay Lohan

 

Vous n'avez pas eu peur que le casting écrase le film ?
Ca a été une crainte en effet, c'est une proposition qui peut être gagnant-gagnant ou perdant-perdant. C'est un film avec un micro-budget, tourné avec notre propre argent. La plupart des films de ce genre perdent de l'argent. Comment se faire remarquer au milieu de ces milliers de films ? Hé bien vous mettez des éléments qui vont attirer l'attention, comme Bret et moi. Ca vous fait ressortir au milieu de la foule, mais ça crée aussi une réaction violente. On aurait pu le faire dans l'autre sens : prendre des acteurs inconnus et attendre d'être remarqués... pour finalement ne jamais l'être. Et du coup perdre notre argent.

 

Comment avez-vous vécu le processus du film ? Tout le monde en parlait avant qu'il ne soit terminé, et ça a généré une excitation dingue qui s'est soldée par une grosse déception au sein de la critique US...
Ca, ça a surtout à voir avec Lindsay plus qu'avec toute autre chose. C'est une sorte de tendance néo-puritaine et moraliste qu'ont les Américains. Lindsay a été une bad girl, et elle doit être punie. Et du coup, on ne peut pas dire du bien d'elle. Si seulement elle avait essayé d'être une good girl, fait une tentative pour se racheter... mais elle ne l'a pas fait. Et les réactions au film ont été très liées à Lindsay. Cela fait aussi partie de notre culture de la célébrité, il est très difficile de séparer le personnage public des personnages qu'il interprète. Je viens juste de faire un film avec Nicolas Cage, et il me disait qu'une critique d'un de ses films récents commençait en parlant de ses problèmes financiers, car il a eu des démêlés avec le fisc il y a quelques années et il finit tout juste de rembourser ses dettes. Il me disait : «qu'est ce que l'histoire de mes dettes a à voir avec le film ? Ils utilisent juste le film pour me pointer du doigt et dire que je n'aurais pas dû contracter ces dettes». Il y a aussi eu cet article dans le New York Times. Le pékin moyen qui lit un journal a du mal à faire la différence entre une production mal engagée - c'est à dire un film fait dans la controverse - et un film mal engagé, qui est un film raté. Et on peut dire que la production de mon film a été plus que mouvementée et qu'elle était mal engagée, mais je n'ai pas fait un film raté au final. Et en raison de cet article, les gens se sont mis dans la tête que comme mon film s'est bâti dans la tension, il était raté.

 

Et quelles ont été les réactions à l'étranger ?
Il a été conçu comme un phénomène de VOD. C'est pour ça que j'ai mis ces cinémas abandonnés dans le film. Parce qu'on l'a pensé comme un film de l'après-"salle de cinéma", à savoir quelque chose de financé, promu et finalement distribué sur internet. Aux Etats-Unis, il n'est sorti que dans 6 cinémas et ça nous a rapporté 75 000 $, mais on a fait toutes nos recettes sur la VOD. On essayait de se placer à la marge d'un nouveau modèle économique qui a encore besoin d'être défini.

 

 

C'est la première fois que Bret Easton Ellis parle vraiment de cinéma alors que c'est une matrice de son oeuvre...
Ce n'est pas tant un film sur le cinéma qu'un film sur Blendr, Tinder, Grindr ou, zut c'est quoi le nom de celle que j'utilise maintenant, j'ai oublié... toutes ces applications géolocalisées, là. Les personnages font un film, mais ils n'ont pas vraiment l'air d'en avoir grand'chose à faire.

 

Quelle est votre relation à Lindsay Lohan aujourd'hui ? Est-ce qu'elle a aidé à la promo du film ?
Non. On avait changé la date de projection au dernier festival de Venise parce qu'elle avait promis qu'elle viendrait, et elle n'est jamais venue. Elle est absolument imprévisible et complètement irresponsable, en réalité. Hier, j'ai reçu un email de sa part où elle disait «je suis à Los Angeles, où es-tu ? Allons prendre un verre», mais ça n'a aucune valeur ; elle pourrait tout aussi bien m'envoyer «je suis à Paris. J'aimerais qu'on se voie ce soir au Ritz». Vous auriez beau y aller, elle ne viendrait jamais. C'est ça la réalité, et ça vous prend un moment avant de le réaliser. L'une des choses charmantes avec elle, c'est qu'elle vous convainc que vous êtes différent et que vous pouvez la faire changer. Mais au bout de six mois, vous vous rendez compte que vous êtes comme tous les autres qui, eux aussi, ont cru qu'ils étaient différents. Pendant le tournage, on avait passé un accord avec le New York Times stipulant que leurs journalistes avaient le droit d'être tous les jours présents sur le plateau. L'agent de Lindsay n'était pas d'accord. Alors j'ai dit à Lindsay : «tu as 12 jours de tournage pour ce film. Tu te montres pendant ces 12 jours-là, prête à travailler, avec une bonne attitude, le New York Times sera là chaque jour et ça va changer ta réputation. Ils veulent écrire une story sur la nouvelle Lindsay, c'est ça l'idée. Deux semaines seulement, et tu changes ta réputation et tu retrouves du travail en tant qu'actrice». Mais elle n'a pas pu s'y tenir, et ce dès le premier jour. Du coup, j'ai demandé à son agent : «mais pourquoi donc est-elle incapable de faire ça ?», et il m'a répondu «on parle d'une personne malade, elle ne peut plus le faire. C'est comme si on demandait à quelqu'un qui avait les deux jambes cassées de se lever et de marcher».

 

 

Est-ce que vous diriez qu'elle est seule ?
Elle est entourée de gens qui souffrent et qu'elle traite très mal. Mais elle se plaint toujours du fait qu'elle n'a pas d'amis. Elle est épuisante et tout ce qui la concerne est épuisant. Elle vit dans un monde de crises. Et quand il n'y en a pas, il faut qu'elle en crée une. Mais elle a quelque chose de magique à l'écran.

 

Et quelle a été sa relation avec James Deen ?
J'ai eu de la chance qu'il soit là, car l'un des problèmes, c'est qu'aucun acteur à Hollywood ne souhaite travailler avec elle. A cause de la façon dont elle détruit l'atmosphère sur le plateau. Mais James a travaillé avec pas mal de filles qui étaient très spéciales... Et souvent, il se tournait vers moi et disait «je vais prendre l'air deux secondes», puis il revenait en prenant le truc à la légère. Il avait un seuil de tolérance supérieur à n'importe quel autre acteur.

 

Vous avez collaboré avec chacun des grands représentants du Nouvel Hollywood : Martin Scorsese, Brian de Palma, Steven Spielberg, Francis Ford Coppola et George Lucas, qu'on a appelés les Movie Brats. Quel est votre regard sur cette génération ?
Ce n'est pas une question de talents individuels mais une question d'époque. Il y a toujours plein de gens talentueux, mais à quel moment la société est-elle prête à se tourner vers ces artistes ? Quand ça se produit, beaucoup de choses se passent. Et aux Etats-Unis, à partir de 1967, une angoisse a émergé dans la société concernant le changement, les droits des gay, les droits des femmes, la révolution des drogues, l'antimilitarisme, les droits des noirs... Les gens étaient perdus. Ils voulaient de nouvelles histoires, de nouveaux héros, et Hollywood ne savait pas comment les fournir. Hollywood s'est tourné vers des artistes, et c'est ça qui a fait naître le mouvement dont on parle. Cette époque a duré un peu plus d'une dizaine d'années, jusqu'à ce que les mecs du marketing arrivent avec leurs études de marché qui disaient ce que les gens voulaient voir ; et là, Hollywood a été enfin soulagé de ne plus dépendre des artistes. Enfin bon, quand cette brèche a été ouverte, la plupart des jeunes artistes étaient la génération des étudiants en école de cinéma. Nous étions les sales gosses du cinéma. On venait d'écoles de cinéma alors que la génération précédente venait de la télé, du théâtre etc. On connaissait donc déjà très bien l'histoire du cinéma.

 

 

Comment imaginez-vous le futur à Hollywood ? Spielberg a fait des déclarations très pessimistes l'année dernière...
Steven se plaignait qu'il y avait trop de films à gros budget. Mais quand il déclarait ça, il ne touchait même pas le sommet de la face émergée de l'iceberg. L'économie traditionnelle du cinéma s'est effondrée. C'est une question de temps avant que les studios ne s'écroulent. Amazon a annoncé aujourd'hui quatre nouvelles séries. Les nouveaux studios, ce sont Amazon, Google ou Netflix. Tout ce que nous avons pu apprendre en un siècle sur la façon de faire un film ne s'applique désormais plus. Comment un film est fait, comment il est financé, où il est vu et avec qui, combien de temps il dure, comment vous pouvez interagir avec lui... Tout est en train de changer. Et ce n'est pas un changement temporaire, c'est un changement permanent, c'est-à-dire que ça ne va pas arrêter de changer à partir de maintenant. Nous n'aurons plus de période de 50 ou 100 ans où les codes sont à peu près les mêmes. Ca ne va pas arrêter d'évoluer constamment. Dans chaque boîte que vous ouvrirez, la technologie qui est à l'intérieur sera obsolète avant que vous ne l'ayez ouverte.

 

C'est un peu une légende chez vous, mais il paraît que le premier film que vous avez vu de votre vie, c'est The Nutty Professor (Docteur Jerry and Mister Love) quand vous aviez 18 ans, parce que vous veniez d'une famille calviniste rigoriste où le cinéma était interdit...
Non c'est faux, c'était The Absent-Minded Professor (Monte là-d'ssus en VF, ndlr), qui est un film Disney - et pas The Nutty Professor. Mais j'ai été énormément déçu, car j'imaginais que si les films étaient interdits, c'est qu'ils étaient incroyables. J'avais 16 ans et je n'avais jamais vu un seul film auparavant. Et puis à peu près un an plus tard, j'ai vu Wild In The Country (Amour sauvage) avec Elvis Presley. Et là je me suis dit : «ah, mais c'est donc ça ce dont ils parlaient, OK, maintenant je vois !» (Rires)

 

 

Vous rêviez de voir des films avant que cela vous soit permis ? Il y avait déjà une part de fantasme ?
Non, pourquoi aurais-je dû ? Pour être honnête, ce n'est pas plus mal comme ça. Tous les dimanche après l'église, on allait dans la maison de ma grand-mère, et tous mes oncles s'asseyaient en cercle et racontaient des histoires : ce qu'ils avaient fait, leurs histoires de chasse. Et les enfants pouvaient être dans la pièce tant qu'ils ne parlaient pas. Et d'écouter ces vieux Hollandais, on ne peut pas dire que ce fut pire que de regarder la télé !

 

Alors pourquoi vouloir faire des films ?
Parce que c'était interdit. C'était le moyen le plus facile d'être un rebelle. Je n'avais pas à dévaliser un magasin. Il me suffisait d'aller voir un film et j'étais un rebelle. Quand je suis allé à l'université, ma façon de me rebeller, ça a été de voir des films - et il se trouve que les films qu'ils projetaient étaient les films européens des années 60. Bergman, Buñuel, Antonioni, Godard... J'veux dire, la meilleure musique possible était en train d'être jouée quand je suis rentré dans la pièce. Et c'est le moment où je suis tombé amoureux, oui, je suis tombé amoureux du cinéma européen des années 60.

 

C'est ce qui fait votre différence avec le reste des Movie Brats ?
Oui. C'est très différent parce qu'eux, ils sont tombés amoureux des films quand il étaient enfants. Et ils voulaient reproduire ce qu'ils avaient vécu dans leur enfance, alors que moi, je voulais reproduire ce que j'avais vécu en tant qu'adulte. Ca ne m'a jamais intéressé de faire un film de cow-boys, un film de science-fiction ou un film d'horreur. Non, je voulais faire du film d'auteur européen...

 

Schrader, Scorsese & De Niro

 

De qui êtes-vous encore proche au sein de la bande ?
Avec le temps, on a pris des chemins séparés. J'écris des fois à de Palma, mais il ne répond jamais à mes emails. On échange un peu avec Coppola, mais pas tant que ça. Sinon, ma façon de penser est plus proche de celle de Scorsese que de la mentalité de Spielberg ou de de Palma.

 

Comment avez-vous vécu le succès de Taxi Driver, qui est désormais un film faisant partie intégrante de la mémoire collective ?
C'était comme une validation dont plein de gens de mon âge auraient rêvé, mais ça a mis de la pression sur moi, et ça en a mis sur mon entourage. Ceci dit, je savais que je n'avais plus à me préoccuper du box office ou des prix, parce que j'avais fait quelque chose qui allait durer.

 

A part ça, vous déclariez tout à l'heure que James Deen est très intelligent et qu'il vient d'une famille cultivée. Vous pouvez développer ?
C'est un juif sépharade, son père travaillait sur le téléscope Hubble et il s'investit dans les programmes spatiaux, sa mère travaille sur la recherche contre le cancer, il a un frère avocat... mais depuis l'âge de 7 ans, tout ce qu'il voulait faire, c'était devenir une star du porno ! (Rires)

 

 

++ Retrouvez toute la filmographie de Paul Schrader ici.
++ Son dernier film, The Canyons, est visible ici.

 

 

Romain Charbon.