CEO, c'est le double bénéfique d'Eric Berglund, garçonnet venu du froid puisque de Suède. CEO, c'est l'ami imaginaire d'Eric venu prendre la place de Henning Fürst, l'acolyte avec qui il aura passé une bonne partie de sa vie à jouer. D'abord enfant, à la maison, au synth-toy, probablement. Puis grand garçon, sur scène dans le groupe synth-pop Tough Alliance. Depuis qu'il a retiré son alliance, Eric Berglund s'est accouplé à CEO ; maintenant que le «mariage pour tous» est autorisé, pourquoi devrait-on exclure l'union schizophrène ? Car CEO, c'est lui, c'est toi, c'est moi, c'est donc un autre. Son homonyme viendrait même brouiller les pistes...

 

CEO est un PDG, au sens auto-entrepreneur – il incarne lui-même ses propres salariés. Comme un Peter Pan qui refuserait de s'agrandir. Pourtant, sa musique est loin d'être repliée sur elle-même, tels un vulgaire fœtus ou l'auto-fellation. Très spacieuse et un peu space, tout le monde est invité à la fête, sauf le cynisme. CEO joue au patron, oui, mais comme un enfant jouerait au chef. Son nouvel album, Wonderland, plus dédié aux bacs à sable qu'aux bacs à soldes ? Oui, mais c'est un compliment. Musique gamine peut-être (le premier single Whorehouse pourrait servir de synchro à un manga) mais, pour cause, plus progressiste que régressive : ces yeux «de l'innocence» voient le futur à travers le prisme optimiste. Mieux encore : avec sa peluche Totoro dans les bras, CEO ne s'en soucie pas, du futur ; c'est le présent qui est beau, qui est rainbow. Son auto-entreprise ne connaît pas la crise.

 

Concrètement, Wonderland, c'est comme si Oh No Ono s'appelait Oh Yes Oyes ; ou comme si le postulat de départ était, pour paraphraser le titre de Silver Columns, «Yes, and Dance», pense à toi donc oublie-toi ; comme si les derniers Animal Collective, MGMT, Passion Pit et consorts décidaient d'arrêter d'être ampoulés pour choisir l'illumination. CEO, c'est de la pop qui devrait rayer toutes les inutilités laborieuses et creuses pour envahir les charts dans les années 2020. Et pourquoi pas dans les années 2010, hein ? Ainsi, son pseudonyme se hisserait enfin à sa hauteur – et à sa vraie valeur : PDG de la pop. Même si ça resterait évidemment irresponsable de confier cette tâche à un enfant...

 

 

Hello, Eric. Pour commencer, pour te présenter, tu marques sur les réseaux sociaux : «Only CEO can judge me». Quel genre de relations et de différences y a-t-il entre CEO et Eric Berglund ? CEO est-il bien réel ?

Eric Berglund (CEO) : CEO est aussi réel que je suis réel. CEO, c'est un moyen de rester au plus près de mes rêves et de mes illusions. S'il existe des barrières entre Eric et CEO, je serais vraiment incapable de te définir lesquelles. CEO, c'est ma vie. Du moins une période de ma vie. Et c'est précisément ce que l'Art se doit d'être. Tu as déjà vu les tatouages de Zlatan ou de Tupac sur lesquels il est écrit «only God can judge me» ? Hé bien je suis Dieu. Si tu ne me crois pas, demande à Dieu et je te le confirmerai.

 

En effet, dans White Magic, ton précédent disque, il y avait Oh God Oh Dear ; sur Wonderland, il y a OMG ; on te voit porter une croix avec des diamants ; tu utilises beaucoup de mots avec une signification «divine»...

CEO, c'est Dieu ; CEO, c'est tous les esprits saints ; CEO, c'est la vie. En fait, tout ce qui pourrait se rapporter à l'infini, à l'éternelle force que nos esprits ne peuvent pas saisir. L'aspect mystique de CEO prend sens en fonction des vues de ton esprit. C'est ton point de vue qui doit le définir. Je crois au Dieu que tu es et au Dieu que je suis et à tout ce qu'il y a entre nous qui fait office d'intermédiaires. Mon existence entière est vouée à la connaissance de Dieu / de moi-même et à ce qu'il y a de meilleur pour CEO. Une recherche de la vérité sainte, ni plus ni moins. C'est à la fois très simple et extrêmement complexe.

 

Du coup, à travers tes compositions, tu cherches à atteindre cette vérité sainte ou à retrouver une certaine forme d'innocence ? Dans la présentation - du projet CEO cette fois - tu écrivais «CEO is virginity lost in gang bang». A la fin du morceau OMG, il y a une voix qui dit en français : «les vrais paradis sont ceux qu'on a perdus».

Merci ! Bon, cette histoire de virginité, c'est exactement ce qui s'est passé... L'innocence, c'est une notion qui me poursuit depuis toujours : je l'ai perdue et je l'ai récupérée à tellement de reprises qu'il te faudrait une boussole temporelle très spéciale pour pouvoir t'y retrouver. Je suis un enfant et un loup-garou qui joue tour-à-tour à se cacher et à se chercher. Le jour où je ne ressentirai plus de nostalgie pour l'innocence sera le jour où je serai pleinement sorti de ce rêve, ce jour où je me serai engouffré dans ce paradis perdu. Parce qu'il n'est pas perdu ; il n'est présent dans l'humanité que pour être redécouvert à l'infini. Je l'ai vu. Et Wonderland pourrait être le portail de ce paradis.

 

 

Dans Wonderland, il n'y a pas de concept, mais une palette de couleurs, ou bien une seule teinte, je ne sais pas, peut-être un arc-en-ciel. White Magic sonnait parfois house, alors que celui-ci est plus lent, plus cotonneux, moins dance music...

Je dois t'avouer que je ne songe pas du tout à ça. Je n'accorde que très peu d'intérêt aux questions de genres musicaux et aux comparaisons en général. Comparer, c'est humain : dans certaines situations, ça peut servir un but ; mais là, on n'est pas dans ce cas de figure. J'estime même que c'est souvent cloisonnant. Je fais juste ce que je fais, ce que je ressens, ce sont mes seules alternatives envisageables pour le moment. Ce qui est sûr, c'est que tous les morceaux ont été conçus pour faire danser, de n'importe quelle façon que ce soit. Oh fuck, je viens juste de tilter que j'ai dansé un slow ce week-end, mais je ne me souviens plus avec qui... Si tu retrouves cette personne, n'hésite pas à me le faire savoir, please ! Parce que... ce dont je me souviens bien, c'est la sensation qui m'a envahi sur le coup et j'aurai besoin de l'éprouver à nouveau.

 

Je vais essayer... Autre point : l'optimisme, une constante chez CEO. L'univers est peuplé de nouvelles fleurs, de nouveaux animaux. Comment imagines-tu la pop en 2050 ?

Aucune idée. J'essaye d'être là ici et maintenant parce que c'est le seul endroit où l'on peut être. Mais peut-être qu'en 2050, les gens auront enfin capté toutes les dimensions de CEO. Oh oui, je l'espère !

 

Et plus globalement, comment perçois-tu l'humanité dans le futur ? Que signifie l'idée de Wonderland pour toi ?

Wonderland représente la vie réelle. Et pas les illusions qui jaillissent dans nos têtes, ni les idées que l'on s'est créées sur les personnes que nous sommes ou sur la façon dont nous devrions nous comporter, ni sur ce à quoi notre vie devrait ressembler. Wonderland se trouve ici-même, à tout moment ; accessible à tout le monde. Il faut juste parvenir à sortir de l'autorité instaurée par l'état de rêve et accepter la vie telle qu'elle est. Dans Wonderland, tout est OK. Ce que je vois, c'est que l'humanité doit se réveiller pour agir.

 

 

As-tu un message particulier à faire passer, par exemple dans Mirage, un morceau qui me tient à cœur ?

Mon message porte toujours sur le besoin de l'individu. La chose la plus fondamentale. Mirage traite de l'amour au sens le plus romantique du terme – et jusqu'à quel point l'amour peut se révéler trompeur et destructeur. Je ne sais que trop bien à quoi l'amour ressemble et je cherche tant bien que mal à m'en préserver, à ne pas m'y accrocher. C'est tellement effrayant, tellement puissant, comme le fantôme d'un démon qui se travestit en princesse pour mieux tromper son monde. Mais Mirage parle aussi de l'amour pur, l'amour inconditionnel, celui qui est démuni de mauvaises intentions camouflées. L'amour égal.

 

Sur l'égalité, homme/femme j'entends, la Suède montre d'ailleurs l'exemple...

Nous sommes merveilleusement égaux, yeah ! Désormais, nous avons même un mot qui serait un mélange des prénoms personnels il et elle pour pouvoir parler de quelqu'un sans qu'on sache spécifiquement de quel sexe est cette personne. Personnellement, je ne ressens pas le besoin d'aller jusque-là, il y a tout de même des limites au sens que nous attribuons aux mots. Les femmes ont le pouvoir, avant de devenir vieilles. Exactement comme les hommes.

 

Quand on écoute Wonderland, les problèmes semblent s'évaporer. Est-ce que tu penses que la musique peut être une solution chimique pour s'affranchir des ténèbres ?

Waouh, c'est très cool ce que tu dis. Mais tu sais, le réel n'est pas composé de problèmes. Les problèmes sont des fantaisies, des mignons petits monstres fabriqués par l'esprit. La musique n'est pas chimique, elle renvoie à un état, exactement comme la nature, aux éléments présents durant notre éveil. Et aux mouvements parfaitement exécutés.

 

 

Et si CEO était une drogue ? Une molécule ? De la MDMA ?

CEO est déjà une drogue : elle s'appelle la vie. Une façon naturelle d'avoir un aperçu de ce qu'est le réel. Prendre de la MD, ça peut être cool, ça peut te perdre, mais CEO est là pour t'aider à te retrouver. A condition de ne pas inviter ton intellect à la fête.

 

Question intellect justement, contrairement à d'autres, ta musique n'est pas alambiquée ni laborieuse : le plaisir auditif est immédiat. Tu adores Nicki Minaj, tu as repris Halo de BeyoncéHold My Liquor de Kanye West, et tu disais toi-même que CEO, c'était la voix de Rihanna. A travers cette accessibilité, est-ce que tu cherches à introduire de l'exigence dans le mainstream ?

La musique alambiquée m'ennuie au plus haut point, donc merci, dear ! Oui, j'adore la musique mainstream parce que j'aime les gens qui s'expriment sincèrement à travers leur Art. Tu peux trouver du cœur et de l'âme partout, il suffit juste d'être ouvert. Ce satané fric combiné avec des compétences artistiques réelles aboutit parfois à de véritables miracles. Mon unique volonté à ce jour avec la musique, c'est de présenter mon monde intérieur au monde extérieur. Après, je ne peux pas contrôler ni penser à la façon dont il sera reçu, je ne peux pas savoir les effets qu'il provoquera. Si ma musique passe à la radio, c'est sublime. Et si elle ne passe pas, c'est sublime aussi. Ce dont je suis sûr, c'est que mon Art fera le chemin qu'il a à faire. Je ne fais que l'exprimer.

 

Sur la carte musicale, la Suède est d'ailleurs historiquement très connue pour avoir enfanté des artistes populaires comme Abba ou Ace Of Base. Dans les années 1990/2010, la Suède fascine en ce qu'elle regorge d'artistes indés passionnants : The Cardigans, The HivesThe KnifeMolly Nilsson, Peter, Bjorn & John, Jens Lekman, Lykke Li, I'm From Barcelona, Loney Dear, The Embassy... Sans parler des groupes plus anciens qui s'appellent Stockholm Monsters ou Suede (daim en VF, ndlr) alors qu'ils ne sont même pas suédois ! Est-ce que tu te sens une familiarité ou une connexion avec les artistes précités ou est-ce que tu te considères à part ?

Ahaha mais non, que tu es bête, «Suede»ne veut pas dire «Sweden» dans ce cas !!! (Rires) A vrai dire, je ne me vois pas lié avec beaucoup de gens, pas du tout, et particulièrement pas avec les musiciens, puisque la plupart des artistes ne parlent pas avec leur cœur mais avant tout avec leur tête. Mais il y a deux d'entre ceux que tu viens de mentionner avec lesquels je me sens vraiment en osmose sur pas mal de points. Bon, peut-être parce que ce sont des amis. Quoique... The Knife donc, oui, mais surtout The Embassy. En fait, je me sens plus proche d'Ace Of Base et d'Abba que du reste. Abba, c'est l'un de mes groupes préférés de tous les temps, j'ai un amour tellement profond pour eux... Je ressens aussi une certaine connexion avec Lykke Li, parce qu'une fois, elle m'a fait un bisou, hi hi ! Je pense qu'elle pourrait m'en refaire un, du moment qu'elle reste telle qu'elle est. Réelle.

 

 

++ Le site officiel et la page Facebook de CEO.

++ Sorti le 5 février dernier, le nouvel album de CEO, Wonderland, est disponible ici.

 

 

Rosario Ligammari.