Ces derniers temps, la question de l'addiction sexuelle a largement eu droit à sa tribune. Et ce sous différentes formes et traitements. Rayon littérature : l'événement polémique de ce début d'année, c'est La Ballade de Rikers Island, «romanquête» de Régis Jauffret qui traite de "l'incident" entre Nafissatou Diallo et notre "touche à toutes" DSK. Cinoche : 2014 démarrait avec Nymphomaniac Vol. I, sorti le 1er janvier, bouclé dans la foulée par le deuxième volet. Le jour de Noël 2013 sortait Don Jon, un conte de fesses des temps modernes à propos d'un porn junk gominé - le pendant décomplexé du Shame de Mister McQueen qui, lui, s'apprête tout juste à décrocher ces objets phalliques qu'on nomme «Oscars» mais avec son autre film, 12 Years A Slave (rien à voir avec le SM, esprits tordus). Qui, lui-même, sera peut-être coiffé au poteau par le carton ciné qui traite à sa façon... d'addictions : Le Loup de Wall Street, où argent, coke et fuck partouzent frénétiquement. Un autre, pour la route : L'Amour est un crime parfait, adaptation d'Incidences de Philippe Djian, dans lequel le professeur Amalric couche sans limite avec des étudiantes dont il oublie étrangement le prénom. D'ailleurs, dans Criminels du même Djian, l'auteur faisait dire à un personnage qu'une fille qui multiplie les partenaires, on la traite de nymphomane, alors qu'un type qui enchaîne les aventures, ça reste un cavaleur. Lapalissade ? Hum.

 

Retour au réel. De façon compulsive, les questions sur ladite addiction à la chose s'imbriquent encore et encore, comme si elles-mêmes n'étaient jamais rassasiées par des réponses un peu concrètes. Cette histoire de nymphomanie, est-ce une réalité palpable - si j'ose dire ? Ou est-ce, pour paraphraser un autre Oscar, Wilde, à propos de la perversité, un mythe inventé par les bonnes gens pour expliquer l'étrange attrait des autres ? Et qu'en est-il des pulsions de l'ami mâle ? Est-ce que la bite fait le moine ? La séance est ouverte. Philippe Arlin répond à toutes les questions qui découlent de ce type d'incertitudes.

 

Philippe Arlin, sexologue

 

Bonjour, Philippe. La nymphomanie est un sujet peu abordé, flou. On a l'impression que c'est parce que, d'un côté, il s'agit d'un trouble assez rare, mais que c'est surtout parce que le terme «nymphomane» est employé à tort et à travers pour parler d'un désir féminin éventuellement plus exacerbé que la moyenne. Est-ce que, pour toi, la nymphomanie est une pathologie réelle ou est-ce qu'il s'agit, dans la plupart des cas, d'une simple considération, d'un mythe ?
Philippe Arlin : La nymphomanie est non seulement très rare mais il s'agit surtout d'une pathologie qu'on a beaucoup de mal à définir ; on en «parle» en effet principalement en fonction de notre vision de la sexualité féminine. Il y a une cinquantaine d'années encore, toute femme qui revendiquait certaines envies pouvait être rapidement considérée comme "nymphomane". Aujourd'hui le curseur a bougé - bon, peut-être pas tant que ça finalement mais un peu. La nymphomanie c'est, par définition, dire d'une femme qu'elle n'arrive pas à calmer ses désirs et que ça vire à l'obsession. Dans ce cas, ça demande de poser un premier point extrêmement complexe : ce qu'est le désir féminin. Pendant très longtemps, on sait qu'il n'a été défini qu'en écho au désir masculin ; l'envie d'une femme correspondait à celle de répondre à l'envie de son homme. Au XIXème siècle, on a commencé à découvrir les organes génitaux féminins, à poser un regard scientifique là-dessus : c'est à partir de là qu'est née la véritable différenciation des sexes. La femme avait alors un sexe qui pouvait être exploré, qui n'était plus une espèce de miroir du sexe masculin teinté d'ambiance de reproduction, ce qui a beaucoup eu de mal à libérer la femme et qui, à mon sens, n'est toujours pas réglé. En parallèle, les maladies psychiatriques, telles que l'hystérie, ont été détectées. On sait aujourd'hui que l'hystérie n'est pas forcément propre à la femme, ni forcément sexuelle, et la nymphomanie aussi. De toute façon, celui qui accuse en premier la femme d'être nymphomane, c'est évidemment l'homme. Donc oui, ce que j'en observe, c'est qu'il s'agit plus souvent d'un mythe qui renvoie aux problématiques de l'homme vis-a-vis du désir féminin que d'une vraie réalité pathologique.


C'est néanmoins reconnu cliniquement.
Oui. Quand tu prends les manuels, la nymphomanie est clairement écrite. Dans l'absolu, elle existe. Dans la réalité des faits, une part de cette nymphomanie reste, encore une fois, un fantasme masculin : c'est excitant pour un homme de s'imaginer qu'une femme a toujours envie et, en même temps, ça lui fait peur ; ça veut dire qu'il ne va pas être vraiment capable de la satisfaire. Derrière le sens du mot nymphomane, il y a une espèce de fantasme – pas au sens «excitant» mais au sens «imaginaire» ; le fantasme du vagin dévorant, ce gouffre qu'on ne peut pas remplir. Il n'y a pas de mots de pathologies chez l'homme qui équivaudraient à la nymphomanie : on parle d' «addiction sexuelle», ce genre. Mais sex-addict, ça reste très pudique, très joli.

 

Il y a un terme équivalent pour l'homme, c'est «satyriasis».
Oui, mais honnêtement, est-ce que tu as déjà entendu beaucoup de gens prononcer ce mot ? Ce que j'essaye simplement de dire, c'est que, par rapport aux hommes, il est toujours plus facile de rendre la sexualité des femmes pathologique. Un homme qui a tout le temps envie sera placé du côté du bien portant. La femme, elle, comporte des risques d'être nymphomane. On est encore une fois sur le fait que la libre expression du désir féminin n'est pas vraie si elle n'est pas cadrée ; elle est psychiatrisée, on va lui coller des mots. Nymphomanie, c'est tout sauf un terme «sympathique»...

 

Sur le net, on peut dénicher quelques témoignages de mecs qui ont connu des nymphomanes. Ils insistent bien sur le fait que c'était plus enquiquinant, voire infernal, que véritablement stimulant : l'équivalent d'aller à l'usine, le plaisir qui s'efface au profit du besoin, etc.
Merci. Merci à ces dames qui permettent enfin aux mecs de faire comprendre ce qu'elles vivent très régulièrement. Ce sont elles qui ont l'impression d'aller à l'usine depuis des lustres parce que Monsieur a envie et qu'il n'en a rien à foutre de savoir si elle est disposée ou non. Sans aller jusqu'à commenter si elle est «nymphomane» ou pas, une femme qui a ce type d'exigence, qui met un peu le mec au pas, eh bien, je trouve ça plutôt rigolo et agréable.

 

 

D'accord, mais quand c'est avant tout un problème pour elle ?
Alors là, on va parler du côté réellement maladif. Dans la nymphomanie, il n'y a pas forcément du désir. Il y a une excitation des organes génitaux comme il y a, dans le priapisme, une excitation du pénis. Dans le priapisme, on n'a pas obligatoirement envie de baiser toutes les 5 minutes, on est juste confronté à une érection qui ne passe pas. Nous, en terme de sexologues, les patientes qui décrivent le problème parlent d'une excitation permanente des organes sexuels qui ne se calment pas, et ce indépendamment des masturbations, jouissances ou orgasmes obtenus ; le curseur reste bloqué sur «excité». La nymphomanie introduit des notions de besoins de nombreux partenaires - quelque chose qui, chez un homme, ne serait même pas analysé comme pathologique. Si une femme nymphomane vient consulter, c'est autour de cette sensation extrêmement désagréable d'avoir tout le temps les lèvres gonflées, le clitoris gonflé... Des symptômes d'un inconfort total quand on souhaite avoir une vie sociale un peu tranquille. Mais dans la tête, il n'y a pas d'excitation. Au début, on a envie de le faire parce que ça vient du corps et qu'on a envie d'y répondre...

 

La jouissance est donc très difficile à obtenir ?
Elles ont une jouissance plus proche de la jouissance masculine. Une espèce de décharge libératrice qui va plus permettre d'apaiser les tensions plutôt qu'une véritable libération de plaisir telle que certaines femmes le connaissent dans l'orgasme.

 

On compare ça à un shoot d'héroïne : l'intensité éphémère de l'euphorie puis, très vite, le manque.
C'est ça. Il y a un apaisement sur le moment mais ça revient très vite. En tant que sexologue, ce que je connais, c'est l'inverse : la problématique des femmes qui n'ont pas envie. Les femmes nymphomanes, c'est quelque chose de très médical, comme le priapisme. Et de ce que j'ai pu en voir, ça semblerait se résoudre tout seul. Dans quelques cas de femmes, qui d'ailleurs n'étaient pas venues me voir pour ce problème, il y en a une qui a connu un épisode comme ça qui a duré entre 6 mois et 1 an. Elle disait que, si ça commençait le matin, elle en avait pour toute la journée. Elle essayait des techniques comme la douche froide ; du jour au lendemain, c'est passé. Tous les autres exemples que j'ai pu voir sont états d'une pathologie qui ne dure pas.

 

Est-ce que, comme l'inceste qui est souvent commis par des gens qui l'ont subi, il y aurait des origines concrètes à l'addiction sexuelle ?
Chez les femmes qui ont été victimes d'abus durant leur enfance, il est assez fréquent qu'on ait affaire à des sex-addicts – ou qui collectionnent les mecs, si tu préfères. Pourquoi ? C'est assez simple : pour qu'elles aient réussi à survivre mentalement à ce qui leur est arrivée, il a fallu qu'elles apprennent à se détacher de ce qui est lié à leur corps. Ce détachement à la sexualité qui rend tout possible : il y a une espèce de surconsommation du sexe parce qu'on ne sait plus aimer. Comme s'il y avait une anesthésie. Ce n'est pas le schéma de "toutes-les-femmes-qui-ont-subi-des-abus", mais ça peut être un schéma logique ; du moins, je l'ai observé chez quelques patientes.

 

Dans Nymphomaniac, la notion de culpabilité revient souvent : Charlotte Gainsbourg répète «je suis quelqu'un de mauvais», on la voit se frapper le vagin, elle tourne maso pour, quelque part, punir son corps... Et puis il y a cette fameuse scène où elle entre chez les «sex-addicts anonymes» et où elle insiste : «non non, je ne suis pas sex-addict, je suis nymphomane».
Une nymphomane n'a pas de place. On reste sur le paradoxe Maman/Putain... Une femme «normale» ne devrait pas avoir plein de rapports sexuels avec plein d'hommes. Elle place les mots tels que les mots la placent, elle, dans la société.

 

 

Je me souviens chez le marchand de journaux d'une accroche couv' Hot Vidéo avec une hardeuse qui disait : «moi, nympho ? Toutes les actrices de cul le sont !».
Si être nymphomane, c'est ne pas se contenter de la sexualité du couple avec un seul partenaire, dans ce cas, beaucoup de femmes peuvent l'être ! Mais si l'on veut donner un traitement égal, c'est «addiction sexuelle» le terme à employer ; peut-être que moins de femmes consultent par rapport à ça. Il y a néanmoins une vraie différence de fonctionnement : l'addiction sexuelle chez l'homme - et là encore c'est propre à la construction de notre société - va porter la plupart du temps sur le porno. On va avoir des gens qui visionnent des heures de films par jour, incapables de s'en empêcher, qui sont même obligés de se connecter au boulot, qui vont en permanence sur des sites de rencontres de cul... Cette forme d'addiction se révèle moins présente chez les femmes. Mais si on y regarde de près, ça c'est juste lié aux constructions «genrées» féminine et masculines. Des sites pornos pour les femmes, il y en a très peu, et il y en a très peu qui demandent : ça reste encore fait par des hommes et pour des hommes.

 

Jusqu'ici, la pornographie au féminin ou le sexe explicite filmé par des femmes - de Baise-Moi à Sleeping Beauty en passant par 90 % de la filmo' de Breillat - s'est souvent révélée plus cérébrale et glaciale que réellement excitante.
Quand on libérera complètement leur sexualité, soit naîtra une pornographie féminine différente, soit les femmes se laisseront plus facilement aller à l'aspect excitant de la pornographie masculine. Je ne dis pas que c'est une finalité, mais je pense que ça va solliciter des récepteurs communs aux deux sexes même si, apparemment, c'est plus du côté de la testostérone qu'il faut aller chercher ce type de réaction. Mais les stimuli d'excitation visuelle sont présents chez les deux. Les stimuli se construisent à travers un héritage générationnel ; ma fantasmatique masculine, par exemple, ce n'est pas la fantasmatique que j'ai développée depuis mon enfance, mais celle que j'ai héritée d'une génération d'hommes, et c'est ce qui justifie aujourd'hui que je suis dans un type de fantasmatique avec des recettes qui fonctionnent. En contrepartie, ce visuel féminin pseudo romantique correspond exactement à la place, comme par hasard, où l'on a enfermé la femme – de la tendresse, de la douceur, on évoque les choses plutôt qu'on ne les montre, etc.

 

D'après toi, si le porno changeait, est-ce que la société, d'un point de vue sexuel, pourrait changer ? C'était notamment le discours des courts-métrages de Dirty Diaries : proposer une autre pornographie, parce que celle qui est dominante et rabâchée dicterait en quelque sorte notre façon de faire du sexe.
Non, c'est l'inverse. Le porno est une illustration de la société : si la société change, notre porno pourrait éventuellement changer.

 

Tu es sûr ? C'est peut-être cliché de dire ça mais l'éducation sexuelle chez les ados passent essentiellement par le porno...
Oui... Mais dans ces cas, on ne passe pas du porno. Je suis pour une éducation sexuelle le plus tôt possible. Effectivement, le porno pourrait être le film d'éducation qu'on transmet aux enfants mais, attention, ça dépend lequel.

 

La surconsommation de porno éveille et décuple le désir sexuel ou, au contraire, l'endort et isole des coïts véritables ?
Ça bousille le cerveau, c'est-à-dire qu'on grille une forme de neurones à force de regarder du porno puisqu'on est dans une espèce de sollicitation permanente. On se provoque des décharges d'adrénaline, on se remplit la tête : c'est à la fois stimulant et saturant. Comme une odeur trop forte ; au début, il va y avoir le pouvoir de l'odeur, puis la saturation. Au bout du compte, ça ne décuple pas, ça ne l'endort pas non plus : ça le coupe du corps. J'ai de plus en plus de jeunes qui ont des problèmes d'érection à cause de l'addiction du porno : ils vont tellement se branler que le corps, lui, est fatigué. Et l'une des manières qu'il aura de leur dire stop, c'est d'arrêter de bander. Une espèce de grève du pénis qui en a marre qu'on lui tire dessus. Un ras-le-bol d'être l'expression de quelque chose qui est purement cérébral. Ce sont des gens qui ne vont pas se branler parce qu'ils bandent, mais ils vont le faire pour se faire bander et pour se faire jouir : c'est monté à l'envers. Provoquer un désir qui n'est pas forcément présent à l'aide d'une espèce de stimuli extérieur et totalement indépendant de ce que notre corps peut éprouver comme besoin. Et puis ça peut être un peu long : on cherche un autre film, une vidéo plus excitante, jusqu'à ce que la décharge soit suffisamment forte pour qu'il y ait libération. C'est de toute façon mauvais à long terme, voire à court terme. En plus, l'addiction au porno, donc à la masturbation - puisque c'est quand même lié - va entraîner un problème chez les jeunes qui n'existait pas il y a encore quelques années : l'incapacité à jouir lors du coït. Pour faire simple, leur bite préfère leur main. Beaucoup d'étudiants qui viennent me voir ont ce problème, ils ne comprennent pas pourquoi ils n'arrivent pas à jouir. Et dès qu'on arrive à mettre en place le traitement qui consiste à leur interdire de se masturber et à interdire à leur sexe de jouir autrement que pendant un rapport sexuel, il y a un moment où le sexe finit par y arriver et ça se renormalise.

 

 

Comme pour l'éjaculation précoce, l'impuissance ou des ordinateurs en panne, est-ce qu'il existe des marabouts qui peuvent guérir l'addiction sexuelle à distance ?!
Ahahaha !!! Ils ont intérêt à avoir le bras long alors !

 

L'addiction sexuelle masculine et pas au porno - ou pas que - est bien connue chez certains mecs célèbres : Charlie Sheen, David Duchovny, Tiger Woods, Michael Douglas...
Les hommes le revendiquent beaucoup plus parce qu'il y a une fierté malgré tout. Même s'ils nous la jouent pathos, genre «c'est pas facile, faut pas croire», ce sont quand même eux qui en parlent. Alors que les femmes, beaucoup moins.

 

Et tu penses quoi du cas DSK ?
Ah, mon hétéro préféré... Pour moi, ce n'est pas un sex-addict. Bien pire que ça. Si l'on enlève même le fait qu'il s'agisse de DSK, on est face à une dérive des hommes de pouvoir : c'est profondément machiste, dans le mépris de la femme. Je ne pense pas qu'il soit malade ; s'il a une addiction, c'est au pouvoir, pas au sexe. Il tente sa chance, pas en bon joueur ni en chevalier servant, mais en étant persuadé qu'on ne peut pas lui résister. C'est une autre forme de maladie : ça passe par sa bite, mais je pense qu'on lui trouverait les mêmes comportements compulsifs avec l'argent, par exemple. Quand un mec vient faire son mea-culpa en disant «je suis sex-addict», j'ai envie de lui dire qu'il ne va pas s'en tirer à si bon compte, ça ne justifie en rien d'abuser des gens. Le propre même du sex-addict, ce n'est pas de violer une femme, c'est de baigner dans le sexe : visionnage de films pornos, branlettes à tire-larigot, y compris jusqu'à perdre de l'argent ou carrément son boulot. Prêt à tout pour avoir sa dose.

 

 

Parlons maintenant d'un homo dont le rapport au sexe m'intéresse particulièrement : Guillaume Dustan. Du fait, par exemple, de dire qu'il s'est branlé 6 fois avant de commencer l'écriture de Nicolas Pages ou dans sa première trilogie, quand il raconte ses 1001 conquêtes et qu'il ne semble jamais pleinement soulagé, est-ce que ce n'est pas révélateur là aussi d'une certaine forme d'addiction sexuelle ?
Dans ce qu'il décrit, il y a... du débordement. Et beaucoup d'insatisfaction et de manque. D'un côté, il est capable d'écrire qu'il a pris son pied et, d'un autre, c'est comme si ça n'avait pas eu lieu et qu'il cherchait autre chose encore. On a l'impression que l'objet de la quête n'apaise pas la quête. Dans quel cas l'objet d'une quête n'apaise-t-il pas la quête ? Quand la quête n'est pas portée vers cet objet. Si un désir n'est pas assouvi quand on obtient quelque chose, c'est qu'on se trompe sur ce que l'on croit désirer. Plus on peut identifier la nature de son désir, plus si on y répond, on va s'apaiser. Lui, on a l'impression qu'il est amnésique de ses orgasmes. Une espèce de sensation de manque. Dustan, si tu le foutais dans une chambre en isolement, je pense qu'il devenait taré.

 

 

Il reste la masturbation quand même...
Son addiction à lui ne se trouvait pas du côté la branlette mais de la conquête. Après, ce qu'il faut distinguer, c'est l'addiction sexuelle de l'obsession sexuelle : dans l'addiction sexuelle, il y a insatisfaction par définition. Donc une quête perpétuelle de l'objet. Si c'était satisfaisant, il y a des choses qui pourraient se calmer ; or comme ça ne se calme pas, on est sur une quête d'un objet qui n'est même plus satisfaisant, qui nous met cependant dans l'illusion que si on l'obtient, ça va être bon. C'est le mythe de la cigarette idéale, le mythe de l'orgasme qu'on a jamais eu et qu'on va avoir, toujours cette sensation que ça va être bien, que ça va être mieux et que c'est indispensable. Je ne dis pas qu'il n'y a pas de plaisir. Mais ce plaisir ne semble pas remplir sa vraie fonction, c'est-à-dire d'apaiser la demande ; c'est comme si le plaisir ne répondait pas à la demande originelle. L'addiction se porte sur un objet qui n'est pas le réel objet de la quête. L'addiction sexuelle, c'est souvent un manque affectif : ça fait caricatural, mais c'est une façon assez simple de l'illustrer. Bien souvent, on cherche du sexe parce que c'est presque plus facile que de chercher du câlin ou de la relation intime à l'autre.


Quand Dustan, encore lui, disait que les homos s'amusent plus que les hétéros parce qu'ils baisent beaucoup plus, tu en penses quoi ?
Oui, bon, c'était une liberté qu'on leur volait. Pour le dire avec humour : les hétéros doivent dîner avec la nana, avoir des sentiments, prendre éventuellement le petit-déjeuner, tout ça. Ca signifie qu'alors qu'ils se font chier à taper la politesse à la nana, "nous, en une nuit, si on a envie de se taper dix mecs, eh ben, on se tape dix mecs". Quand tu analyses ça, je ne suis pas sûr que ce soit réellement intéressant de se taper dix mecs pendant qu'un mec se tape une nana. A trop, il n'y a pas. Je suis contre l'hétéro-norme évidemment, mais je ne crois pas que cette espèce d'addiction, de lâcher-prise chez les homos soit pour autant une vraie conquête. Elle n'est pas dans la quantité, elle est dans la nature des expériences qu'ils se sont autorisés. Au moins baiser avec quelqu'un qui a un nom, un prénom et un minimum d'existence... Quand tu lis Dustan, ce n'est pas le prénom des mecs qui l'intéresse, c'est la taille de leur bite ou leur cul. Pourquoi pas, après tout. Mais quand un mec dit qu'il se branle 6 fois, il y a 5 fois de trop. Ou alors, il a intérêt à se la foutre dans de la glace. Je pense que Dustan se branle en disant qu'il se branle.


Tu la perçois comment, cette éventuelle hyper-consommation du sexe et par extension sa banalisation, ce dont parlait, entre autres, Didier Lestrade dans The End ?
C'est comme si le fait d'avoir franchi les frontières de l'hétérosexualité, c'était du même coup la possibilité de dépasser les codes de la bienséance. Aujourd'hui, avec le mariage, est-ce que ce n'est pas ce que les homos essayent de récupérer, un certain cadre dans leur sexualité ? Le but, c'était de s'échapper d'un schéma où l'on laissait libre court à tout ce que la religion, l'hétéro-norme et le genre ont essayé d'enfermer dans des règles morales. En se libérant de l'hétérosexualité, l'homme s'ouvre à la Sexualité avec un grand S, à la pulsion. Et cette pulsion, par définition, n'est pas faite pour être satisfaite ; elle se répète, elle se nourrit d'elle-même. Quand tu ouvres la porte à l'idée qu'il n'y a pas d'interdit - puisque l'interdit a déjà été franchi avec l'homosexualité en tant que sexualité hors cadre - tu expliques déjà en partie pourquoi les homos ont exploré tout ce qu'ils ont exploré ; fist, multipartenaires, SM, etc. Ces pratiques ont été explorées dans l'hétérosexualité seulement par des gens qui ont dû eux-même se définir hors cadre de l'hétéro-norme ; des libertins, des échangistes, des SM... Accepter d'être homo, c'est accepter d'être «anormal» dans le sens défini par la société qui normatise la sexualité. Donc quand tu sors de ça, tu es dans une liberté de consommer, et peut-être bêtement de rattraper un temps perdu ; comme si être homo - donc être libre -, ça voulait dire baiser. Et à partir du moment où ce n'est plus interdit, c'est «on baise et on les emmerde».

 

 

 

Rosario Ligammari // Crédit photos : D.R.