Tu fais quoi dans la vie en dehors du bodybuilding ? 

Denis Tchoumatchenko : Je suis ingénieur informatique en fait, c'est mon métier «premier». Le sport, c'est plus une passion. Sinon, c'est plutôt les ordinateurs. Le sport, c'est venu quand j'étais jeune, avec tous les films d'Arnold, Van Damme, tous les anciens qui sont revenus sur scène aujourd'hui grâce aux Expendables, etc. L'informatique, c'est quand mes parents m'ont offert mon premier ordinateur, vers mes 17 ans, je suis rentré dedans, j'ai commencé à bidouiller et voilà. Mais à la base, j'ai une formation linguistique, avec un diplôme d'interprète : russe-anglais-français. Et je parle aussi l'arabe et l'espagnol.

 

Tu peux nous donner tes mensurations et ton âge ? 

J'ai 37 ans. Je fais 1m75 ; entre 100 et 105 kilos en saison, et hors-saison dans les 115 kilos.

 

Où est-ce qu'on a déjà pu te voir (clips, pubs...) ?

Il y a eu le clip d'Exotica, et récemment aussi, il y a la pub Ray-Ban Gold sur leur site. Avant ça, j'ai fait pas mal de figu : Colombiana avec Luc Besson (scénariste et producteur du film, ndlr), Braquo, Le Juge est une femme... Ah, et j'ai participé à L'Amour est aveugle.

 

 

T'as participé à l'Amour est aveugle ?

Oui oui, j'ai participé à cette super émission il y a deux ans. Encore maintenant, il y a des gens qui me reconnaissent. Là récemment, j'étais à une soirée d'amis, et là, il y a une fille qui me regarde : «toi, je t'ai vu quelque part» ! C'est vrai qu'il y avait de l'appréhension, puisque les émissions de téléréalité comme ça, a priori, ça ne fait pas forcément office de bonne publicité. Finalement, j'ai pu véhiculer une bonne image. Parmi mes proches qui avaient peur, par exemple mes parents, ma mère m'a dit : «t'es bien passé à l'écran, ils n'ont pas pu faire quelque chose d'horrible, donc ça va». (Rires)

 

Comment la passion du bodybuilding t'est-elle venue ?

En fait, je suis parti en Algérie avec mes parents quand j'avais 12 ans. Je suis Russe d'origine, mon père était médecin. Et là j'ai vu Terminator, le premier. Je me souviens : j'avais vu Arnold, au moment où il apparaît, tout gros - enfin, il me paraissait tout gros à l'époque. Je m'étais dit que j'aurais bien aimé avoir un corps comme ça. Je suis allé dans une salle de sport avec des amis, je touchais juste les machines, je ne savais pas à quoi ça servait, ni comment ça marchait. Je touchais juste ça, je sentais l'odeur de la ferraille, et j'ai senti que j'allais aimer ça.

 

Tu as toujours été sportif ? Même enfant ?

Non, pas du tout. Jusqu'à mes 17-18 ans, je faisais 54 kilos. J'étais coton-tige, avec des cheveux longs jusqu'aux épaules. Je me faisais battre à l'école, j'étais le souffre-douleur. C'est marrant parce qu'il n'y a pas si longtemps, j'ai revu les anciens du lycée. Et là, il y en a quelques-uns qui m'ont dit «heureusement que t'es pas rancunier, toi » ! (Rires) Je n'étais pas du tout sportif, c'est venu plus tard grâce aux films d'Arnold et aux films de Van Damme, puisque j'ai commencé les arts martiaux à cette époque. Quand on est enfant, souvent, on commence et puis ça part... comme beaucoup de passions, ça passe. Mais chez moi, c'est resté.

 

 

Donc ce déclic c'était quand ?

Vers 17 ans et demi.

 

Qui sont tes modèles ?

Arnold, et Van Damme pour les arts martiaux.

 

Tu pratiques quoi comme arts martiaux ?

J'ai commencé par le Taekwondo, à l'époque où j'étais plutôt frêle. Après, je suis passé par le Sambo, l'art martial russe. Puis j'ai enchaîné avec la boxe thaï, la boxe anglaise et le jiu-jitsu brésilien.

 

Tu as un haut niveau dans tous ces sports-là ?

Je me débrouille.

 

C'est quoi le dernier livre que t'as lu?

J'aime bien les classiques français, Zola ou Maupassant surtout, et russes aussi, en particulier Dostoievski. Le Maître et Marguerite de Boulgakov, ça c'est mon livre préféré.  

 

 

En en musique t'es plutôt branché quoi ?

J'écoute de tout. A l'entraînement je suis plutôt metal, dark metal et rap US.

 

Comme quoi ?

J'étais au dernier concert de Jay-Z récemment, j'aime bien Eminem.

 

Tu as écouté le dernier album ?

Ouais, j'aime beaucoup. J'ai fait tous les concerts de metal l'année dernière : les Scorpions, les Guns, Slash (deux fois !), Rammstein... et Britney Spears ! (Rires)

 

Tu es allé au concert de Britney Spears ?

Ouais ! Je suis assez éclectique, j'aime bien mélanger les genres. Et je donne sa chance à tout le monde ! On va dire ça comme ça.

 

C'est quoi le dernier film que t'as aimé au ciné ?

Alors, le dernier film, je me souviens, mais le dernier bon film... Bonne question.

 

Le dernier film tout court, alors ?

Arnold encore, qui est sorti mercredi dernier. Bon, je suis allé le voir parce qu'il y avait les deux ensemble (il s'agit d'Evasionavec Schwarzenegger et Stallone, ndlr). Maintenant, le problème c'est qu'il y a pas mal d'effets spéciaux dans les films et plus vraiment d'histoire... Je vais voir ces films pour les acteurs, le spectacle. 

 

Tu as vu La Vie d'Adèle ?

En fait je l'ai vu... sur mon ordinateur. J'ai bien aimé - quand je télécharge, c'est juste par manque de temps. Avec mon emploi du temps, j'ai des journées à rallonge, donc c'est compliqué d'aller au cinéma.

 

 

Tu penses quoi du Mariage pour Tous ?

Ah, bonne question ! Surtout qu'en Russie, le Mariage pour Tous, ça ne fait pas spécialement rêver ! En fait, je suis pour le mariage pour tous... mais pas pour l'adoption. Les enfants sont méchants entre eux. Les gosses risquent d'être déboussolés parce qu'il y a des enfants qui auraient père et mère, et d'autres des parents de sexe identique. Et ils vont se battre, ça risque de poser des problèmes, les enfants ne vont pas comprendre je pense. On ne peut rien y faire. Après, pourquoi pas ?

 

Tu pourrais expliquer à nos lecteurs - et à moi aussi d'ailleurs - comment se passent les concours ? Sur quels critères vous êtes évalués ?

On est évalués sur trois points : symétrie, proportion, et la sèche. Mais c'est assez subjectif en fait. Chaque juge va évaluer à sa façon, va aimer ou non. En règle générale, il va observer en premier la symétrie, c'est-à-dire l'aspect général du candidat. Puis il regarde le proportionnel : un groupe musculaire ne doit pas être sous-développé par rapport à un autre, il faut que l'ensemble soit homogène. Et enfin la sèche : toutes les parties du corps doivent être très bien définies, les muscles doivent être en relief, saillants.

 

Pourquoi vous enduisez-vous de cette sorte d'huile autobronzante qui vous rend orange ?

C'est simplement parce que sur scène, on a affaire à des projecteurs comme les Neptune, (les modèles de cinéma), et avec cette lumière très forte, on a l'air quasiment blanc. En fait, avec un bronzage très bronzé, on a l'air juste un peu bronzé. C'est pour ça qu'on met du tan.

 

 

Tu peux nous décrire ton mode/hygiène de vie ? T'avales vraiment des oeufs crus au petit déj' comme dans Rocky ?

Avaler les oeufs crus, c'est vraiment que Rocky qui faisait ça, ce n'est pas très hygiénique - on peut attraper la salmonellose, entre autres, et puis c'est pas facile à digérer ! Mais on mange beaucoup de protéines : viande, poulet, poisson, oeufs... On mange 7-8 fois par jour, en petites quantités mais très souvent. On se nourrit toutes les deux heures. On suit le régime bébé en fait.

 

Et en plus, tu bois tout le temps des protéines comme ça ? (Denis est arrivé avec une gourde de protéines à la main, ndlr)

En fait, les protéines remplacent un repas. Si je n'ai pas le temps de manger solide, je vais prendre des protéines à la place.

 

Tu peux boire de l'alcool ou fumer ?

On peut, mais ça dégrade les performances. Boire de l'alcool, ça déshydrate, ça endommage le foie. Donc ça dégrade les performances générales. Hors-saison, on peut se le permettre. En préparation de compétition, le corps est déjà un peu comme une Formule 1 en sur-régime. Si on rajoute des contraintes en plus, ça peut casser.

 

Est-ce que ton corps souffre de ta passion ?

Tout sport à haut niveau endommage le corps. Le culturisme, c'est mauvais pour le corps. J'en suis conscient, je sais que c'est comme ça. Ma diète, elle dure 7 mois. C'est mauvais. J'en souffre, le corps en souffre. Si je n'en paye pas le prix un jour, c'est que j'ai de la chance. Au quotidien, je suis fragilisé. Je vais attraper plus facilement froid, un rhume... Je me couvre plus, je ne mets jamais en t-shirt ou en débardeur. Les défenses immunitaires sont fragilisées.

 

 

En quoi consiste cette «diète» exactement ?

Ma diète pré-compétition dure entre 5 à 8 mois ; elle dépend de ma condition physique et si cela fait longtemps que j'ai été sur scène pour la dernière fois. Concrètement, la diète, c'est manger 5 à 6 fois par jour des choses à la saveur pas forcément idéale - brocolis, haricots verts, épinards, salade, et viande/poulet/thon/poisson/dinde/oeufs. Un bonheur total pour les papilles gustatives...

 

Ca te coûte combien d'entretenir ta condition physique ?

Ce qui coûte très cher, c'est la nourriture. On mange beaucoup de viande, de poisson... Il faut compter 10 à 15 kilos de viande par semaine. Et forcément, je ne peux pas me permettre de manger tout ce qui est plats préparés etc. Donc rien qu'en nourriture «classique», j'en ai pour environ 800 euros par mois. Plus les compléments alimentaires. Mais j'ai cette chance de travailler en plus pour une marque, donc je ne les paye pas. Mais sinon, ça ferait un billet de 300-400 euros en plus à sortir. C'est un sport très cher. Au début, on m'avait dit que le golf était le sport le plus cher. Mais non, je crois bien que c'est le culturisme en fait ! (Rires) Surtout que je paye mes déplacements. En fait, c'est 24h sur 24. Il y a deux périodes dans l'année : mars-juin, et septembre-novembre. Il y a des athlètes qui font la première, d'autres la deuxième. Moi je fais les deux.

 

Qu'est ce qui te pousse à continuer de soulever des trucs hyper-lourds pour prendre du gabarit encore et encore ?

On veut toujours progresser, dans n'importe quel domaine : profesionnel, sportif... Moi, je le fais parce que je veux me prouver quelque chose, que je peux toujours évoluer. C'est une passion. Quand c'est une passion, on veut toujours aller de l'avant. Et puis c'est un peu la course contre le temps ; à 37 ans, je veux me prouver que je suis toujours en mesure de m'améliorer par rapport à avant.

 

 

Est-ce que tu dirais que tu es dans l'excès ? C'est une drogue, la muscu ?

C'est complètement une drogue ! Je ressens un manque quand je n'en fais pas. Et puis même la compétition est devenue une drogue. Suite à une blessure, je n'ai pas fait de compétition pendant deux ans. Malgré le fait que tout le monde me le déconseillait, je suis revenu sur scène, simplement parce que ça me manquait trop. Ces quelques minutes sur scène, les projecteurs, le public, refaire les poses, le programme libre etc. Ressentir tout ça, ça me manquait trop.

 

Comment est-ce que tu ressens le regard que les autres jettent sur ce boulot ?

Généralement, les gens passionnés sont rejetés. C'est ce que je ressens. Les gens proches essayent de ne pas le montrer. Mon entourage proche ne lutte plus, même s'ils sont contre. Les gens sont surpris de mon apparence, surtout quand ils connaissent mon métier. 

 

Est-ce que ça te pose des problèmes parfois ?

Ca ne m'a jamais posé de problème. Professionnellement, c'est plutôt «vous, on peut vous envoyer chez le client, il n'aura rien à dire».

 

Un mec qui n'est pas musclé, il est moins viril ?

Je ne pense pas. Le muscle donne de l'assurance aux gens qui n'en ont pas à l'origine. J'étais quelqu'un de très timide à la base, et le fait d'avoir modifié mon corps m'a donné beaucoup plus d'assurance pour la vie de tous les jours. Ca a modifié mon comportement.

 

 

Es-tu toi-même attiré par les filles très musclées ?

Je ne vais pas dire que je ne vais sortir qu'avec des personnes musclées, mais ça me fait plaisir de voir des gens qui prennent soin d'eux. Par exemple, une personne qui ne prend pas soin d'elle et qui dit «je n'ai pas la volonté», tout ça, je n'aime pas du tout.

 

Qui sont les plus grandes stars du bodybuilding ? Est-ce un sport assez reconnu selon toi ?

Ce n'est pas un sport reconnu du tout. On a plusieurs fédérations en France, donc je fais des compètes dans plusieurs fédérations. Mais ce n'est pas reconnu, parce que pour la plupart des gens, ce n'est pas un sport. Si je dis que je fais de la muscu dans le cadre du rugby, c'est bien. Si je fais de la muscu tout court, ce n'est pas bien... Alors qu'en soi, ça ne change pas grand-chose.

 

Est-ce que tu penses être plus attirant qu'un homme avec un corps "coton-tige", comme tu disais tout à l'heure ?

En France, je n'attire pas plus, non. Les gens n'aiment pas du tout ça. En revanche, à l'étranger, par exemple dans les pays de l'Est, ils adorent. C'est une expression de santé et de volonté : ça veut dire que si la personne a réussi à faire un tel corps, c'est qu'elle sait bosser, elle sait ce qu'elle veut et elle sait réussir. Donc ça attire plus. Alors qu'en France, c'est «c'est trop, c'est trop moche, c'est trop laid»...

 

 

C'est compliqué d'avoir une relation stable quand on a une passion aussi chronophage ?

Il faut que la personne puisse comprendre que parfois, elle ne va pas passer en premier. Les préparations de compétition exigent énormément de temps. Il faut qu'elle soit patiente. Et il ne faut pas qu'elle soit jalouse. C'est vrai que quand je vais en compétition, il y a beaucoup de garçons et beaucoup de filles autour.

 

Certains pensent que pour s'occuper autant de son propre corps, et admirer autant celui des autres, de nombreux culturistes doivent être homosexuels. Est-ce le cas ? Sachant que dans le sport en général, l'homosexualité n'est pas très bien acceptée par les athlètes...

En fait, c'est comme dans tous les milieux. Je ne pourrais pas dire qu'il y en ait beaucoup plus que dans d'autres milieux, ça c'est clair. Maintenant, ça attire beaucoup plus d'homosexuels spectateurs. Il y a des photographes qui viennent à la chasse pour des photos de posing... Mais sinon, non, il n'y en a pas plus. En fait, on dit que nous - les culturistes - devons probablement nous aimer, parce qu'on s'admire tous etc., mais moi, je pense au contraire qu'on se déteste. Moi, je n'aime pas mon corps. Le jour où je le regarde et je me dis que je l'aime, c'est fini. Je ne voudrai plus évoluer. Je passerai à autre chose.

 

Le magazine Lui prône un retour au modèle masculin traditionnel, qui se serait effacé peu à peu dans un monde "androgynisé". Tu es d'accord avec cette vision de notre société ?

C'est vrai que quand on regarde des défilés, on ne sait même plus si c'est des mecs ou des filles. Le Mariage pour Tous tend aussi à effacer les genres. Je pense que chacun choisit. On ne peut plus dire aujourd'hui : "c'est comme ça". Je pense que les deux modèles peuvent exister, que Ken et Barbie peuvent être très bien ensemble.

 

 

T'as entendu parler de la "Fat Shaming Week" ? Qu'est ce que tu penses des obèses ?

Quand je regarde les obèses, je me dis deux choses. C'est à dire que d'abord d'un point de vue médical, c'est dangereux : les maladies cardio-vasculaires, la colonne vertébrale... Ce sont des personnes qui ont mal. Quand elles disent qu'elles sont heureuses alors qu'elles sont sous médicaments H24, c'est qu'il y a un gros problème. Et ensuite, quand elles disent "on s'accepte comme ça"... j'en ai parlé avec certaines. Et ce qui en ressort, c'est "je voudrais perdre du poids, mais je n'y arrive pas, donc j'accepte parce que je suis comme ça et que je n'y arriverai jamais". Ca, c'est inacceptable. Si la personne est vraiment heureuse, c'est une chose. Mais si elle s'accepte par défaut, c'est un autre problème.

 

C'est quoi ta philosophie de vie ?

No fate but what we make.

 

Est-ce qu'il t'arrive de te bagarrer ?

Je me bagarre juste sur le ring ou le tatami. Dans la vraie vie, ça ne sert pas à grand-chose.

 

Quand est-ce que tu t'arrêteras ?

Tant que j'ai ma passion, tant que je fais ça pour le plaisir, je continuerai. 

 

 

 

Propos recueillis par Robin Korda.