On peut dire que tu as débuté dans le «showbiz» avec le groupe Chagrin d’Amour. Tu peux nous raconter comment tu t’es retrouvée à chanter dedans ?

Valli Kligerman : J’étais en école de cinéma à NYU, et c'est là que j’ai rencontré Philippe Bourgoin, un Français qui tournait un film dans le Chelsea Hotel. A ce moment-là, il y avait son meilleur ami Gérard Presgurvic qui était à New-York et qui a joué dans le film. En gros, le film racontait  la même histoire que la chanson Chacun fait (c’qui lui plaît), c'est-à-dire l’histoire d’un mec qui n’arrive pas à dormir et qui décide d’aller voir une pute. A l’époque - en 1979 - le rap commençait à New-York, et Philippe a eu l’envie de s’y mettre. C’était inspiré des Magnificent Seven des Clash.

 

C’est marrant, ça me fait penser à Rapture de Blondie d’une certaine manière, qui est d’ailleurs sorti la même année…

Oui, d’ailleurs quand j’ai entendu pour la première fois quelqu’un mettre un nom sur cette musique, c'était Debbie Harry et Chris Stein : ils  l’ont appelé «rap», c’était fou. Quand nous sommes rentrés à Paris, Presgurvic ne pouvait pas chanter la chanson que Philippe avait écrite pour des raisons de contrat je crois, ils ont donc trouvé Grégory Ken qui entamait alors sa carrière dans des comédies musicales. Après, Philippe a eu l’idée de me faire chanter la chanson, de donner la parole à la pute à la fin pour vraiment clore la chanson. Du coup, je me suis retrouvée à chanter ; je ne parlais pas bien français, et puis surtout, je ne comprenais pas la nuance du texte ni les sous-entendus. Et voilà !

 

 

Tu es arrivée à Paris pour des raisons personnelles ?

Oui, en fait je m'étais mariée en secret avec Philippe à New-York, puis on s’est séparés, puis on s'est remis ensemble et je suis venue à Paris.

 

Ca a duré combien de temps au final, Chagrin d’Amour ?

On a fait deux albums. Ca n’a pas vraiment duré longtemps en fait, peut-être trois ans. Chacun fait (c’qui lui plaît) est sorti en novembre 1981, donc l’année 82 a été intense - et puis après, pour le deuxième album, les gens n’ont pas compris ce qu’on voulait dire, on a continué dans une veine un peu sordide. Parce qu’il faut savoir que les gens n’ont pas vraiment saisi que Chacun fait (c’qui lui plaît) est vraiment glauque. Pas plus tard qu’hier, une femme qui travaille chez France Inter m’a dit que ses enfants adorent la chanson. Ils ont douze ans ! A l’époque c’était rigolo, les instits venaient nous dire que leurs élèves voulaient faire des dictées autour de la chanson, or quand tu sais de quoi la chanson parle, ça fait froid dans le dos que des gosses puissent l’entendre, tu vois ? Les gamins ne comprennent pas, mais ils adorent en tous cas.

On a aussi fait une chanson qui s’appelle Bonjour v’là les nouvelles. C’est l’histoire d’une speakerine à la télé, et si tu fais attention au texte, elle est accro à l’héro. Ca se passe dans le métro, elle va chercher son dealeur etc…

 

Les chansons de Chagrin d’Amour sont très cinématographiques en fait.

Oui tout à fait, Philippe était scénariste, ça se ressentait beaucoup dans son écriture. Tout était tourné autour du cinéma. C’était un album-concept : à la fin, on meurt dans un accident de voiture et on va au Paradis. C’était délirant ! (Rires) Les gens nous voyaient - ou du moins attendaient de nous qu’on en soit un - comme un petit couple modèle et sans histoire. Du coup, il y a eu un décalage avec le public.

 

 

Quand on regarde les émissions auxquelles vous avez participé, on réalise que la majeure partie du temps, vous chantiez en playback. Ce n’était pas chiant de procéder comme ça ?

Non, parce qu’on n'avait pas franchement le choix, il y avait des télés tout le temps, constamment. Matin, midi et soir, c’était la folie. C’est ça qui a créé le marché du «one hit wonder» je pense, dans le sens où ça a complètement épuisé des morceaux. Quand on était invités à des émissions de radios, on ne pouvait pas vraiment recréer ce qu’on avait fait en studio, donc du coup on faisait du playback, mais pas complet - parfois ce n’était que du playback «orchestre», donc on posait quand même nos voix.

 

Tu parlais d’ «album concept» tout à l’heure ; au niveau de l’image, vous avez collaboré avec Richard Avedon, Bettina Rheims et Azzedine Alaïa, ce qui laisse plutôt supposer un projet arty. C’était quoi l’image que les gens avaient du groupe ? Un truc cool, branché, arty, populaire... ?

Tu sais, moi, à New-York, j’étais dans un trip Talking Heads, CBGB, les Ramones... et puis à la fac de cinéma, on traînait avec une faune d’artistes. J’avais connu Basquiat et Keith Haring, on allait aux concerts des B 52’s ensemble, et donc j’ai quitté tout ça pour aller à Paris, j’étais totalement en désaccord avec ce que j’aimais : le rock. J’arrive en France - pas vraiment d’image - et puis Philippe et moi, on voulait faire un truc arty ; on a refusé des trucs où on aurait pu être payés des milliards en cash au nom de l’Art ! (Rires). Grégory venait de la variété, de la comédie musicale, du coup on était en désaccord sur certains choix, on ne voulait pas la même chose. Après, je ne me sentais pas proche non plus des Jeunes gens Modernes, je n’étais pas au Palace tous les soirs. Nous, on se sentait plus proche de Gainsbourg. Bref, tout ça pour dire qu’on n'avait pas vraiment d’image, on plaisait à beaucoup de personnes. On était très «de 7 à 77 ans». Comme je te disais, les jeunes adoraient, ils voulaient faire des dictées dessus, et les vieux aimaient bien parce qu’ils comprenaient le double langage : c’était vraiment un truc «Tintin», ça plaisait à tout le monde, et les gens pensaient qu’avec Grégory, on était un couple.

 

 

Est-ce que les gens te demandent souvent de chanter la chanson Chacun fait (c’qui lui plaît) ?

Non, les gens sont tellement gentils, je suis rarement agressée. Ce qui m’a touchée, c’est quand des mecs comme MC Solaar et Joey Starr se mettent à me chanter la chanson. Quand j’ai reçu IAM, Imhotep m’a avoué après l’émission que ça lui faisait tout drôle que je l’interviewe, parce que Chagrin d’Amour, pour lui, c’est l’un des premiers raps. Je suis super fière ! (Rires)

 

Donc après quelques années, ça s’arrête. Mais toi de toutes façons, tu ne voulais pas être chanteuse, non ?

Non, je voulais être actrice. C’est un concours de circonstances, c’est ma rencontre avec Philippe qui a fait ça. Mais bon, tu vois, c’est débile : au lieu d’aller à l’école de théâtre pour devenir actrice, je suis allée à la fac de cinéma pour trouver un mari réalisateur. La seule fois de ma vie où j’ai tenté de faire un plan de carrière, ça a échoué ! Enfin, quelque part ça a abouti puisque j’ai fait une carrière à la radio, la radio reste mon média préféré. Donc ma stratégie a un peu marché quand même ! (Rires) Les gens semblent toujours intéressés par la télévision, ils veulent absolument qu’on voit leurs visages, je ne comprends pas vraiment ce besoin d’être connu et reconnu en permanence.

 

La radio donne plus de liberté ?

Oui, en un certain sens. A la télé, j’avais fait des chroniques sur France 24 à un moment donné, sauf que j’ai réalisé que sans images, tu n’as pas d’histoire - alors qu’à la radio, il te suffit de passer le disque pour raconter une histoire.

 

Outre ton passage sur France 24, tu es passée par la case télé. Tu peux me raconter cette expérience ?

J’ai présenté 4C+ sur Canal + en 1986 avec Alain Chabat, on invitait plein d’artistes cools, il y avait les Cure notamment. L’émission était articulée autour des clips qui occupaient une place super importante dans les années 80. Après, j’ai fait Velvet Jungle sur Arte en 1995 avec Patrice Blanc-Francard, où on a eu l’occasion d’interviewer de supers artistes, comme Jeff Buckley notamment.

 

 

Tu penses quoi des émissions musicales à la télé aujourd’hui en France ?

Le problème c’est qu’il n’y en a pas des masses, je n’ai pas encore eu l’occasion de voir Alcaline, mais j’ai l’impression que c’est assez mainstream - et je n’ai rien contre le mainstream, que les choses soient claires, mais il n’y a pas vraiment de place pour la diversité. C’est en ça que la radio est un plus grand espace de liberté. Sur Live me do, je vais autant avoir des artistes confirmés que des petits artistes qui débutent : récemment, on a reçu Moodoïd, et deux jours plus tard ils étaient sur la couv' du Monde. Bien sûr, ce n’est pas grâce à nous, mais ça fait plaisir. Je suis libre et totalement libre d’inviter qui je veux mais ce n’est pas tout le temps évident par rapport aux emplois du temps des artistes.

 

C’est quoi ton meilleur souvenir à la  radio ?

Système Disque reste un très bon souvenir. J’ai été la première à parler des coulisses de l’industrie du disque, des podcasts, des blogs, tout ça... en 2002, c’était vraiment l’envers du décor. Je me souviens du scandale causé au Midem par l’un des journalistes en 2003. Il a demandé à Robbie Williams - qui était alors une star énorme - ce qu’il pensait du piratage, et Williams avait répondu «prenez ma musique !». Ca a fait un tollé en plein Midem, les professionnels n’ont pas du tout aimé, nous on était contents ! (Rires)

Dans Live me doce qui m’a fait le plus rire c’est quand j’ai eu le même jour où Sexy Sushi et Brigitte Fontaine étaient dans la même émission, je ne sais pas si t’imagines le truc ! Les Sexy Sushi étaient pour une fois un peu dociles, ils étaient contents de passer le même jour que Brigitte Fontaine. Ils étaient en train de chanter, et d’un coup je vois comme des éclairs et j’entends un bruit bizarre ; je lève la tête et là, je les vois en train de scier une chaise, à un mètre du Steinway du studio 105. Ils étaient aidés dans leur démarche par leur ami le Père Boule qui portait un masque en cuir sur la tête.

Le Père Boule a aussi pris des gens sur son épaule dans le public, c’était du grand n’importe quoi. La vision de Brigitte Fontaine qui caresse le masque en cuir du père boule est encore gravée dans ma mémoire. Et puis je tiens à dire que le Père Boule était super mignon, il avait foutu le bordel dans mes papiers lors de ses acrobaties, mais après sa performance avec sa scie sauteuse, il est revenu vers moi pour s’excuser, tout gêné.

 

Tu as eu des coups de cœur instantanés grâce à tes émissions radio, qui ont permis des rencontres importantes ?

Mes enfants se foutent toujours de ma gueule parce que je suis très émotive avec la musique. Je pleure très facilement en écoutant de la musique et puis j’ai tendance à toujours finir par aimer les gens que j’interviewe, même si je n’aime pas forcément leur musique. Du coup, mes enfants pensent que j’aime tout le monde, mais ca ne veut pas dire pour autant que n’importe qui peut passer dans mon émission. Et puis de toutes manières, il va falloir repenser la programmation car il y a un radio-crochet qui arrive sur France Inter. Didier Varod m’a demandé de co-présenter l’émission.

Live me do va devoir durer une heure au lieu de deux. Pour le radio-crochet, il va donc y avoir des auditions sur trois jours avec l’équipe de programmateurs de France Inter qui sélectionnera. Ca va se dérouler de janvier jusqu’au 21 juin, date à laquelle le vainqueur sera déclaré.

 

 

C’est quoi l’issue pour les groupes ? Un deal avec une maison de disque ?

Il y aura un deal avec le label Cinq7 qui va produire un album, et il va aussi y avoir une tournée de prévue. Je n’ai pas plus de détails pour l’instant mais ca s’appelle «On a les moyens de vous faire chanter», je trouve ça pas mal.

 

C’était quoi les coups de cœur musicaux de Valli cette année ?  

J’ai aimé Julien Gasc qui est chez Tricatel, c’est génial. A vrai dire, cette année, j’ai réalisé que j’ai vachement aimé les artistes français comme par exemple Aline et Albin de La Simone, que je suis depuis longtemps. Alex Beaupain aussi. Si tu ne l’as pas vu sur scène, il faut le voir ! Je vais d’ailleurs chanter sur scène avec lui Chacun fait (c’qui lui plaît) le 17 décembre au Casino de Paris.

En fait, il m’a raconté qu'il faisait régulièrement une reprise d’Alain Souchon sur scène et que tout le monde pensait que c’était trop convenu comme choix, que c’était trop «évident». En discutant avec lui, il m’a avoué qu’il adorait la chanson de Chagrin d’Amour ; on l’a chantée un jour en backstage, et donc on a décidé la faire ensemble. Il la chante en tournée, et c’est la chanson la plus applaudie apparemment. Je l’avais déjà rechantée avec Arnaud Fleurent-Didier, lui je l’adore !

Sinon, dans un autre registre, j’adore Tame Impala, j’adore ce revival du psychédélisme, ca me rappelle ma prime jeunesse.

 

Le Top 5 de tous les temps de Valli, c’est quoi ?

- Les Beatles, ça c’est sûr ;

- Les Talking Heads ;

- Joni Mitchell ;

- Gainsbourg - j’ai une réelle passion pour Melody Nelson ;

- Les Stones.

 

Penses-tu avoir inspiré capillairement La Roux pendant la période de The More I See You ?

Peut-être ! (Rires)

 

 

Sarah Dahan. Merci à Gurwann Tran Van Gie.