Vous êtes arrivé d’Agde à Paris à l’âge de 10 ans. Comment cela s’est-il passé ? Les rivalités ne sont-elles pas folles entre petits rats de l’Opéra ?

Benjamin Pech : Non, pas vraiment, ça tient plutôt de la légende urbaine. C’est un métier difficile, c’est un choix qu’il faut faire jeune et vite car les carrières sont courtes. Quand mes profs de danse ont dit à mes parents que j’étais très doué et qu’il fallait que j’aille à Paris, ils ont dû réfléchir très vite. Moi, j'étais un peu triste car je perdais ma mère et la mer. Quand j’étais petit, je sortais de l’école et je me baignais ; à Paris, l’histoire était toute autre. J’étais très heureux d’être à l’Opéra, mais je voulais que celui-ci soit au bord de l’eau, à Agde. C’est un peu traumatisant de quitter le cocon familial si jeune et de se retrouver seul à Paris. J’étais en internat, et le week-end, j’allais dans des familles d’accueil parce que je ne pouvais pas rentrer chez moi. Je rentrais chez moi un week-end sur cinq - c’est l'école de la vie je suppose. On a des responsabilités d’adulte très jeune, on doit savoir où l'on va et ce qu’on veut.

La discipline est difficile mais rien n’est gratuit, il faut avoir les disponibilités physiques et artistiques, donc si l'on te dit que tu peux le faire, hé bien il faut foncer. Chaque année, on passe un examen pour passer au niveau supérieur, et chaque année, il y en a qui doivent partir... C’est dur de voir ses copains partir. Toute cette pression ne s’arrête que le jour où vous devenez danseur étoile.

 

La rigueur, ça s’acquiert ou bien c’est quelque chose d’inné ?

C’est un état d’esprit je crois. Au début, je palliais mon manque affectif familial en faisant n’importe quoi - en fait, on me reprochait même de danser sur les zones de récréation, ce qui est un peu paradoxal. Mais j’ai en tous cas rapidement compris que j’étais dans une école d’excellence, que j’avais choisi un métier rare qui demande beaucoup de sacrifices : j’ai compris que j’allais passer à côté de mon enfance et de mon adolescence, mais je savais que ça me le rendrait un jour. Aujourd’hui, ça me le rend au centuple. Le sacrifice en valait la peine, car oui, il y a vraiment une notion de sacrifice dans ce métier.

 

Comme pour tout sportif, en fait ?

Oui, mais il y a en plus une dimension artistique qui donne des objectifs : on se dit qu’on veut jouer tel ou tel rôle et qu’on le jouerait de telle manière. L’objectif final - devenir étoile - permet de mieux faire passer la pilule.

 

 

Devenir étoile, c’est votre rêve depuis toujours ?

Depuis toujours. Pour moi, c’était clair et net : étoile ou rien du tout. Je ne voulais pas rester dans le corps de ballet toute ma vie, je voulais être devant et danser devant tout le monde. J’ai commencé par le jazz dans le sud de la France où j’étais le seul petit garçon avec des nénettes de 30 ans derrière... J’ai toujours aimé être devant.

 

Comment se passe l’adolescence lorsqu’on est un jeune danseur à l’Opéra de Paris ?

Je ne sais pas ce qu’est une autre adolescence puisque l’Opéra est mon seul point de repère. Je n’ai par exemple pas ressenti le manque d’aller me faire un foot à la récréation. C’est une enfance quand même très heureuse : on est tous en groupe - c’est une prison dorée, certes, mais il y a une notion de troupe et de famille qui rentre en compte. J’avais en quelque sorte perdu ma famille de sang, mais je m’en suis faite une autre, je me suis composé une famille artistique qui partage la même passion que moi.

 

L’atmosphère y est-elle positive ? La compétition ne prend-elle pas le dessus ?

Oui, il y a une compétition mais elle est saine. Nous sommes construits sur le challenge, nous savons que nous intégrons un système pyramidal : plus on avance, plus on monte en grade. A partir du moment où tout le monde est conscient de cet état de fait, il n’y pas de problème.

 

Combien de temps prend l’entraînement quand on commence sa carrière dans le corps de ballet ?

L'entraînement, c’est tout le temps, on ne s’arrête jamais. On se s’arrête jamais car justement, on sait qu’un jour ça s’arrête. En aucun cas on se dit qu’on va travailler, qu’on va faire son taff et puis qu’après on rentre chez soi. Je n’ai toujours pas l’impression d’aller au bureau si vous voulez. Je fais des kilomètres de barres depuis mes dix ans, c’est ma structure, je suis habitué depuis longtemps à dompter mon corps comme un pur-sang pour qu’il me réponde au doigt et à l’oeil et qu’il soit tout le temps opérationnel. Par ailleurs, j’ai toujours été fasciné par le rapport à ma partenaire : j’aime l’idée de la mettre en valeur, de la porter, de la prendre dans mes bras... J’ai les plus belles filles du monde dans les bras quand même ! (Rires)

 

Il arrive que des pianistes assurent leurs mains ; est-ce qu’on assure son corps quand on est étoile ?

Non, nous ne disposons pas d’assurance particulière. Je vais dire un truc horrible mais qui est vrai : je suis salarié de l’Opéra de Paris, donc je suis fonctionnaire. C’est terrible à dire mais c’est vrai ; je bénéficie donc de la sécurité sociale et j’ai une mutuelle, ce qui signifie que je suis couvert si je suis blessé. J’ai déjà été blessé et j’ai raté des rôles à cause de cela. Mais d’une certaine manière, on apprend ce qu’on peut faire avec son corps, ce qu’on peut donner. C’est comme les chats - on prend un an mais en fait on prend sept ans, car à quarante ans, on arrête de danser.

 

 

C’est le couperet ?

Oui. Avec mon contrat, je m’arrête à 42 ans (Benjamin a 39 ans, ndlr).

 

Vous pensez déjà à l’après ?

Bien sûr. Je suis  à fond dans l’après : je veux faire de la direction artistique, diriger une compagnie, et j’ai déjà un petit groupe de danseurs que je produis au Japon depuis dix ans et avec qui j’ai fait plusieurs spectacles. J’ai l’énergie et la passion pour mettre en relation les gens. Je ne suis pas chorégraphe, mais par contre j’aime réunir les talents, trouver des metteurs en scène, monter des spectacles... ça me plaît. Tout ceci se traduit par un poste de D.A.

 

Est-ce que l’envie d’intégrer un ballet étranger vous a déjà traversé l’esprit ?

J’ai un parcours qui est ce qu’il est : je suis arrivé premier danseur à l’âge de 23 ans, c’est le dernier échelon avant étoile, ce qui est relativement jeune. Et dans les lois qui régissent cette maison, quand vous êtes premier danseur, vous ne faites plus de danse de groupe, vous apparaissez seul sur scène, vous êtes dans un rôle de soliste. Et vous avez donc accès au répertoire des étoiles. A cette époque, la retraite était à 45 ans et pas 42 ans, donc il y avait beaucoup de danseurs qui ne faisaient plus trop de rôles de jeunes premiers tout simplement parce qu’ils n’avaient plus les capacités physiques. En tant que jeune danseur soliste, j’ai tout de suite été propulsé vers ce répertoire que j’ai interprété pendant cinq ans. Cinq ans c’est long, et je ne trouvais pas normal le fait qu’on ne me nomme pas étoile au bout d’un moment : c’était frustrant car je martyrisais mon corps par certains jours. Je suis donc parti à New-York voir ce qu’il s’y passait, je suis parti à Londres aussi. Et je me suis finalement rendu compte que la danse que j’aimais faire, elle était ici à Paris ; je suis donc revenu. J’ai finalement été nomme étoile à trente ans - par anticipation puisqu'un danseur était parti à la retraite.

 

Comment se passe la nomination au titre de danseur étoile ?

Vous êtes nommé sur un rôle d’étoile, et à l’issue de la représentation, la directrice générale de l’Opéra - qui est Brigitte Lefèvre - propose au directeur général de l’Opéra une nomination au titre de danseur en avançant tel ou tel argument. Car être étoile, ce n’est pas forcément danser mieux que les autres, c’est avoir ce truc en plus, ce petit supplément artistique qui fait que vous avez une différence, que quelque chose se crée quand vous êtes sur scène. Nous sommes tous bâtis sur le même moule, c’est ce qui fait la force de l’Opéra de Paris ; mais après, les personnalités s’affirment. Et l’étoile se fait naturellement remarquer juste par sa présence. L’étoile brille par définition.

 

Comment est-ce que ça s’est passé pour vous ? C’était émouvant ?

C’était particulièrement émouvant pour moi car nous étions en tournée officielle à Shanghai ce soir-là : on présentait Giselle qui est d’habitude présenté seul - or ce soir-là, il était exceptionnellement présenté avec un autre ballet, l’Arlésienne de Roland Petit. Et ces deux rôles étaient forcément tenus par deux étoiles différentes. Il se trouve que les deux étoiles se sont blessées la veille de la première. Et donc, Brigitte Lefèvre m’a annoncé que je ferai les deux. Je me suis tapé Giselle Acte I, entracte, Giselle Acte II, entracte, et l’Arlésienne au complet. J’ai dansé trois heures et demies, quatre heures non-stop. Et à la fin, c’était tellement évident pour moi... j’ai rarement atteint un tel dépassement de moi-même. J’avais dépassé tous mes objectifs, mon corps ne m’appartenait plus. J’étais dans un état de plénitude physique et artistique, et à l’issue de cette soirée, j’ai donc été nommé étoile devant un public chinois en folie. (Rires) C’était très émouvant, je me suis souvenu de la première fois où je suis venu à Paris avec mes parents. Je me suis souvenu du chauffeur de taxi qui m’avait montré l’Opéra, et je trouvais ce bâtiment tellement immense !

 

Et vos parents étaient fiers, j’imagine ?

Oui, évidemment, ils étaient fiers de l’aboutissement de tout ce travail. Après, c’est une autre carrière qui commence : vous êtes invité à l’international, dans des spectacles, des festivals, vous devenez l’ambassadeur de cette maison.

 

 

Quelles étaient vos idoles plus jeune ?

J’adorais Cyril Atanassoff, pour toutes les raisons que je viens d’expliquer. C’était un danseur demi-caractère, et moi-même, je ne me suis jamais défini comme un danseur classique pur. J’aime apporter une note de modernité à des rôles classiques de prince charmant par exemple. J’aime rendre les rôles plus actuels, les danser avec mon histoire d’homme qui vit au XXIème siècle.

 

Est-ce qu’il est possible de se relâcher, de pouvoir faire la fête ?

On apprend à le faire. Je crois qu’à un moment donné, la soupape pète. C’est violent d’être sur scène, c’est comme être à poil devant des gens. Ca demande une concentration énorme, il y a un tout un processus de préparation mentale et physique, donc forcément, dans des périodes intenses de travail, il n’y a pas la place pour faire la fête jusqu’à 4 heures du mat'. Mais généralement, une fois qu’on a dansé, on a une telle adrénaline qu’on ne peut aller se coucher. Personnellement, je retrouve des potes et je vais boire des verres. Je m’octroie une cigarette de temps en temps. Il ne faut pas oublier de vivre.

 

Il y a des histoires d’amour qui naissent à l’Opéra de Paris ?

No comment, enfin ! C’est pour Voici votre interview ou quoi ? (Rires) Il y a des histoires d’amour comme partout, la vie est une histoire d’amour, non ?

 

Oh, c’est beau. Est-ce que quelqu’un qui est premier danseur peut ne pas être nommé étoile ?

Bien sûr : il y a des premiers danseurs qui restent premiers danseurs à vie. Il y a des sujets à vie, et ainsi de suite. A vrai dire, chaque  personne connaît la place qu’il doit occuper dans cette maison. Il y a très peu d’injustice, la seule injustice qu’il peut y avoir, c’est si le corps lâche et que vous ne pouvez plus assurer physiquement. Le talent et le travail finissent par payer. Moi, j’ai travaillé comme un tordu et je ne me suis pas arrêté avant d’atteindre mon but. J’étais comme un pitbull, je ne lâchais rien.

 

Aujourd’hui, c’est toujours huit heures par jour d’entraînement pour vous ?

Ca dépend, je ne suis pas constamment en train de suer comme dans Flashdance. En ce moment, je suis dans les studios entre midi et 17, 18 heures en train de répéter, de travailler, de trouver l’inspiration...

 

C’est solitaire comme métier ou il y a de l’échange avec vos "camarades" ?

Il y a de l’échange - je vous l’ai dit, nous sommes comme une famille, on s’aime tous, on se déteste tous parfois aussi... C’est bon enfant, on se connaît tous depuis l’école de danse, on a grandi ensemble. On a traversé des épreuves ensemble, ce qui forge une fraternité très forte. On se juge très sévèrement entre nous, mais ce jugement n’est pas destructeur, il est plutôt constructif au contraire. C’est très stimulant.

 

Vous avez des fans qui vous suivent ?

Oui, disons qu’il y a un public qui me suit, mais je ne suis pas Johnny Hallyday non plus. J’ai quelques personnes qui me suivent, pas des "fans" car ce terme a une connotation un peu péjorative je trouve. Ces personnes me suivent car elles aiment ce que je dégage sur scène plus qu’autre chose. J’ai un public un peu plus fanatique au Japon : les Japonaises sont très fans, j’ai eu des déclarations d’amour, mais je vous rassure tout de suite, je n’ai pas donné suite ! (Rires)

 

++ Le site officiel de l'Opéra de Paris.
++ Benjamin Pech danse actuellement dans Le Parc, un ballet d'Angelin Preljocaj.

 

 

Sarah Dahan // Crédit photos : Photo Icare (Opéra National de Paris) pour le ballet Clavigo (chorégraphie Roland Petit), Anne Deniau (Opéra National de Paris), photo issue du ballet L'Oiseau de feu (chorégraphie Maurice Béjart), Laurent Philippe (Opéra National de Paris).