On savait depuis longtemps que Béatrice Dalle était la comédienne la plus géniale du cinéma français, corps-icône qu'on n'a jamais cessé d'aimer. Mais ce n'est que très récemment, avec le film de HPG, Les Mouvements du Bassin, qu'on avait réalisé la puissance de jeu de Cantona. Dans Les Rencontres, il est tout simplement sidérant dans le rôle de l'Etalon, poète qui souffre d'avoir un braquemard hors norme. On a voulu réunir à nouveau ces deux monstres des années 90, sortis de leur cage mais toujours un peu sauvages.

 

Béatrice, vous ne lisez jamais les scénarios alors pourquoi avoir accepté ce film ?

Béatrice Dalle : Pour lui (Yann Gonzalez), je l'ai rencontré, il m'a donné envie de le suivre, il m'a séduite. Et sinon pourquoi les scénarios je les lis pas ? Tu mets Hiroshima mon Amour ou tous les plus grands films du monde, si y a un baltringue derrière, ça fera un film tout pourri, donc c'est l'âme du metteur en scène qui m'intéresse, et que le metteur en scène.

Eric Cantona : Moi j'avais lu le scénario. Ce qui m'a plu déjà, ce sont les courts-métrages de Yann, avant d'avoir lu le scénario. Pour rebondir sur ce qu'a dit Béatrice, même si j'ai besoin de lire les scénarios, après avoir vu ses courts-métrages, il m'aurait demandé n'importe quoi, je l'aurais fait. Mais si j'avais pas vu les courts, vu le propos, c'est le genre de truc qui aurait pu tomber dans le vulgaire très facilement. Mais c'était tellement beau, poétique. C'est tout ce que j'aime, entre la réalité, le rêve, la recherche de soi-même, ou de l'autre.

 

 

Vous n'avez pas eu d'appréhensions pour vos rôles ?

BD : Non mais j'étais intimidée. Parce qu'on se connait tous les deux. On a plein d'amis en commun. C'est plus intimidant de jouer avec quelqu'un que tu connais qu'avec un total inconnu. Mais ça s'est super bien passé.

 

Béatrice, vous vous intéressez au foot ?

BD : Ouais parce qu'ils sont trop jolis les footeux.

 

Vous savez ce que c'est un penalty ?

BD : Non. Je m'en fous complètement. Mais ils sont super sexy, ils sont plus sexy que les acteurs.

 

Vous regardez des matches ?

BD : Non je regarde des photos de footballeurs (rires). Ca me suffit amplement.

 

Eric, comment vous viviez votre statut de rock star au Manchester United, vous en étiez conscient ?

EC : Je le sentais un peu mais on doit se protéger de ça et je me suis protégé. Je trouvais ça super beau.

BD : A Cannes les gens étaient plus contents de le voir lui que de voir des acteurs. En plus avec lui tout le monde est gentil. Parce qu'en général quand tu viens d'ailleurs et que tu deviens acteur y a un certain snobisme. Par exemple je trouve pas que Madonna ce soit une mauvaise actrice mais c'est quelqu'un qu'on casse tout le temps et c'est pas justifié. Je l'ai vue dans le film de Ferrara où elle était vraiment bien. Ou Sting aussi. On n'a pas envie qu'ils réussissent dans autre chose, mais Eric il a vachement la cote.

 

 

Mais est-ce que c'est pas une question de choix, tous les deux vous allez vers des choses plutôt pointues.

BD : Moi je vais juste vers des choses qui me donnent envie. Sinon je ferais prostituée, je gagnerai bien plus d'argent mais je m'en sens pas capable. Me forcer à faire quelque chose dont je suis pas fière ce serait vraiment de la prostitution, que je critique pas d'ailleurs, mais j'ai pas ce courage-là.

 

Mais du coup vous découvrez votre rôle, la scène et votre texte sur le tournage.

BD : Ouais, la veille. J'apprends mon texte. Là y en avait pas énormément. Mais tu sais le premier jour où j'ai tourné avec Haneke, je l'adore, j'étais si fière qu'il m'ait choisie, avec ma partenaire avec qui j'ai la scène on apprend comme des dingues car y a des kilomètres de texte. Je suis arrivée sur le plateau, on commence nos trucs et il me dit « tu fais quoi là ? ». En fait j'avais appris un rôle qui était pas le mien. (rires) Donc j'ai eu super honte. Et on avait tellement bien travaillé. Mais après j'ai rattrapé le coup parce que Haneke, on dirait un Père Noël tout triste, il fait jamais de compliments, mais quand on a fait cette scène, la bonne cette fois-ci, il m'a fait un compliment. Je suis repartie à la cantine comme un enfant en sautillant tellement j'étais fière.

 

Qu'est-ce qu'il a dit ?

BD : Il a dit «WUNDERBAR», parce qu'il est autrichien ! (Cantona éclate de rire)

 

Vous avez senti une économie difficile pour ce tournage ?

BD : Moi je fais que des films qui ont pas de thunes donc j'ai pas vu la différence. Et je suis hyper fière des films que j'ai fait. Si c'est pour être dans des hôtels de luxe ou dans des conditions incroyables, j'en ai un peu rien à foutre.

EC : Moi j'ai eu l'impression que le peu d'argent qu'il y avait était mis au service de l'artistique. Et je trouve ça super beau et super noble. C'est une grande fierté de faire un film comme ça.

BD : On peut rajouter que je cherche un mari russe très riche ? Parce que c'est pas avec mes films que je vais gagner des sous putain. Sans déconner, j'tourne qu'avec des Kosovars. (rires)

 

 

Et on vous propose pas des films plus commerciaux ?

BD : Moi on m'a proposé plein de trucs ricains, mais je parle pas anglais, donc j'en ai rien à foutre. Par contre je l'ai regretté pour des réalisateurs comme Peter Greenaway qui m'ont demandé de travailler avec eux. Greenaway j'aurais bien parlé wolof pour lui. Mais les autres je m'en fous.

EC : C'est pas que je veux pas faire des choses commerciales. Ce n'est pas parce qu'elles sont commerciales qu'elles sont obligatoirement mauvaises. On choisit selon le personnage, par rapport à plein de choses. C'est la vie. Aujourd'hui je vous réponds comme ça, demain je vous répondrai autre chose. Il faut accepter qu'on est comme ça. On aurait pu envoyer quelqu'un d'autre. D'ailleurs il y a un artiste qui avait fait ça, Maurizio Cattelan. Le New York Times lui demande de faire une interview, et il envoie un copain à lui. Et ils ont publié l'interview.

BD : C'est comme certains metteurs en scène, Claire Denis que j'adore, on va jamais la casser, à cause d'un certain snobisme. Et de l'autre côté y a Lelouch qu'on casse tout le temps alors que c'est pas mérité du tout. C'est un mec que j'adore. Il a une cour autour de lui. Et la cour de Lelouch c'est insupportable. T'as envie de les massacrer, tellement c'est le Roi quand il arrive. Mais lui, il est extraordinaire. C'est comme Lynch avec qui j'ai fait beaucoup de photos, y a une cour autour, tu te dis le mec dois être insupportable mais quand t'es qu'avec lui il est hyper charmant.

 

Et vous, vous avez une cour ?

BD : Moi je vois personne, je sors jamais. J'ai passé mes nuits dehors donc...

(Cantona reste stoïque)

 

Vous avez toujours eu l'image du mec cool, vous vous en rendez compte ?

EC : Cool ça veut dire quoi ? Moi j'ai ma famille, mes frères, et mes amis qui sont deux ou trois. Je sors pas de là.

 

Vous aviez toujours été sensible à l'artistique même quand vous étiez footballeur ?

EC : Oui j'ai toujours été sensible. J'ai essayé de faire du football en artiste. J'ai essayé de faire du beau, avec efficacité. Mais du beau. Gagner, avec classe.

 

Et qu'est-ce qui vous a donné envie de devenir acteur ?

(silence de Cantona)

BD : Moi c'est par hasard. J'ai fait une photo qui s'est retrouvée en couverture d'un magazine. On faisait les essais pour 37°2, On m'a demandé d'y aller et voilà. Moi je voulais juste pas travailler et gagner des sous. Donc je volais dans les magasins, c'était ma seule préoccupation pour vivre parce que je travaillais pas. Quand on m'a proposé de faire du cinéma j'étais la moins payée de l'équipe mais je gagnais tellement plus que si j'avais été vendeuse chez Monoprix que je me suis pas posé de questions. Et après j'ai découvert ce que c'était le cinéma. Car avant j'y allais parce que je trouvais un acteur sexy, pas plus, je connaissais rien. Alors que maintenant je suis une vraie tannée pour accepter un truc. Si y a pas de message poétique, c'est pas possible.

 

Il y a un truc de sincérité qui semble commun chez vous...

BD : Je pourrais pas assumer de faire un truc que j'ai pas envie de faire. Ou d'être ridicule aussi. Si un jour je me casse la gueule sur les marches de Cannes, ma carrière elle s'arrête là car je peux pas supporter l'humiliation (rires). Un jour ma mère est tombée devant moi, elle m'a tellement mis honte que je lui aurais bien mis un coup de pied.

 

 

C'est quoi vos prochains projets ?

BD : J'ai un film avec Iggy Pop et Tchecky Kario, qu'on a tourné mais qu'on a du mal à finir car le producteur s'est barré avec les sous, cet enculé. Sinon j'ai un film d'horreur aussi. J'adore faire les films d'horreur parce que faire des crêpes à un enfant je sais pas faire, mais le tuer j'aime bien (rires). J'ai un petit enfant qui est tellement pas beau et handicapé que je le massacre. J'ai adoré faire ça. C'est super triste car le petit qui joue dans le film c'est dur de le traiter de monstre et y a une scène où mon mari me tue et il est venu me caresser le visage et j'ai eu les boules de ma vie de l'insulter de monstre pendant tout le tournage.

 

Eric, vous suivez toujours le foot de près ou de loin ?

EC : Non pas trop.

BD : T'as pas des photos nu d'Ibrahimovic ? (rires). Il est trop beau. Je cherche un mari beau, riche, sexy et intelligent. J'ai eu des fiancés super, mais pas des riches.

 

Est-ce qu'ils sont intelligents dans le foot ?

BD : Je sais pas mais celui que je connais c'est lui (désignant Cantona) et oui, vraiment. Les autres je les connais pas. Mais dans le sport on caricature vraiment. Je connais plein de boxeurs ils sont supers.

EC : Mais c'est quoi être intelligent ? Pour moi pour être un grand footballeur il faut une certaine forme d'intelligence.

BD : Quand tu vois Mohammed Ali c'est que de l'intelligence. Après la culture c'est autre chose.

EC : On dit que les footballeurs il tiennent toujours le même discours et y a rien d'intéressant dans ce qu'ils disent, mais si tu écoutes les acteurs, ils disent toujours la même chose aussi. Béatrice elle est à part. Et puis je vais te dire une chose, les joueurs ils disent ce qu'ils ont envie de dire et c'est là leur forme d'intelligence. Ils ont compris que la priorité pour eux c'était le jeu, et qu'ils ne pouvaient se préparer et pratiquer dans les meilleures dispositions, qu'à la condition de ne dire que des banalités et qu'on ne les emmerde pas. Si tu soulèves un truc et qu'on va en parler toute la semaine, avec la pression des uns et des autres, ils ne se concentrent plus sur leur boulot. Pour eux la priorité c'est le jeu, ils peuvent dire des banalités mais en privé ils peuvent être super intéressants. De dire des banalités pour te protéger, c'est intelligent.

 

C'est ce qui vous est arrivé en Angleterre ?

EC : Moi je parlais pas beaucoup à le presse, et quand je parlais je disais ce que j'avais envie de dire. Je suis un animal au milieu de tout ça. C'est quoi la priorité pour un joueur ? C'est d'apporter à son équipe, de se faire plaisir sur un terrain de football, pas de dire des choses intelligentes. L'intelligence, c'est de se protéger.

 

Vous avez pensé à votre part animale quand Yann Gonzalez vous a mis tous les deux dans une cage ?

EC : Ma part humaine est dans ma prétention à croire qu'on est au dessus des animaux.

 

 

Béatrice, je voulais vous dire que vous étiez géniale aussi en mathématicienne dans le film Domaine de Patric Chiha...

BD : J'adore ce mec. Le film est vraiment bien. J'ai toujours aimé les mathématiques. La théorie de Gödel de quoi est fait ce film, c'est un problème où il n'y a pas de solution réelle. Et quand on faisait la promo de ce film on n'était qu'avec des mathématiciens et je les ai trouvés plus punks et plus poétiques que plein d'acteurs. Parce qu'une équation mathématique c'est imparable, mais celle de Gödel elle est pas imparable. On sait pas si elle est juste mais on peut pas la contredire non plus. Et pour moi j'ai trouvé que c'était le comble de la poésie.

(Yann Gonzalez, le réalisateur, qui n'était pas loin, nous rejoint)

 

C'est à cause de leur part animale que vous les avez mis tous les deux dans une cage ?

Yann Gonzalez : J'ai pensé à la cage d'abord et je les ai mis dedans mais ça me paraissait logique. Je crois qu'ils étaient contents d'être dans la même cage.

 

Pourquoi avoir choisi Eric Cantona ?

YG : Je trouve qu'il y a peu d'acteurs aujourd'hui entre 30 et 50 ans capables de faire quelque chose de viril et en même temps de sensible. Dujardin il a pas ça. Eric est un des seuls. Et j'adore aussi ce qu'il est dans la vie. C'est important de partir de ce que quelqu'un est dans la vie et après fantasmer à partir de ça. Le faire muter vers mon univers.

 

(A ce moment-là, il semble qu'on ait définitivement perdu Cantona qui reste seul avec ses pensées au fond de son canapé)

 

Et vous saviez que Béatrice voulait se marier avec un Russe ?

YG : Tu trouves que les Russes sont sexy ?

BD : Ah ouais. J'préfère les Russes que les Suisses. J'étais amoureuse de Vladimir Poutine. Je me dis si t'aimes les bad boys, autant prendre celui-là. J'aime bien la Pologne aussi. Même les skinheads ils sont gentils, j'te jure. Quand t'es en Pologne, t'as que des skinheads. Et moi j'adore le Oï! J'adore le Oï et la musique classique. Donc j'allais aux concerts Oï et les skins étaient trop gentils. Ils étaient trop beaux. Si c'était pas des fachos je les adorerais (rires).

 

 

Romain Charbon.