Dans la forêt texane ravagée par un grand incendie, un quarantenaire amoureux de la nature (Paul Rudd) et son jeune beau-frère (Emile Hirsch) s'occupent de refaire le marquage des routes. Entre mélancolie indie-pop et humour potache, le film qui respire l'humilité est reparti l'air de rien avec l'Ours d'argent du meilleur réalisateur au dernier festival de Berlin.

On avait envie de rencontrer ce réal' un peu geek qui semble bien représenter une nouvelle scène émergente aux Etats-Unis. Casquette sur la tête, visage d'adolescent mais qui approche de la quarantaine, accent nasal du Sud, David Gordon n'est pas un intello et tient à le rappeler. Il n'aime rien tant que sa grande propriété près d'Austin et n'aspire qu'à une chose : être un mec normal qui fait des films. Un programme qui force le respect surtout que ça lui prend tout son temps.

 

 

On peut clairement distinguer deux périodes dans votre filmo, l'une très personnelle, liée au Sud des Etats-Unis dont vous êtes originaire, et la deuxième qui est plus sur le registre de la comédie et qui a commencé avec votre rencontre avec Judd Apatow. Dans Prince of Texas, j'ai l'impression que vous reliez finalement ces deux aspects...

David Gordon Green : Je suis très fier de ce film car je pense qu'il boucle la boucle. C'est mon huitième film et en effet, il fait un peu le bilan de tout ce que j'ai appris depuis que je fais des films.


Comment avez-vous réagi à votre prix de la mise en scène au dernier festival de Berlin pour ce film ?

A mon sens, c'est avant tout être récompensé pour un film comique qui a revêtu une importance particulière, car la comédie est rarement reconnue comme un genre prestigieux. En même temps, je ne pense pas vraiment que Prince of Texas soit à proprement parler une comédie, mais je suis content de l'humour que j'y ai mis. Et de recevoir ce prix de la part de ce super jury présidé par Wong Kar-Wai, c'était une incroyable reconnaissance.


Il y a un lien dans ce film avec les précédents, Baby-Sitter Malgré Lui ou Délire Express : c'est que les personnages ont des petits emplois précaires et saisonniers...
J'ai fait plein de jobs de merde, en effet. C'était toujours super frustrant, forcément, mais ça avait aussi pour moi un côté méditatif ou contemplatif, et surtout ça stimulait ma créativité. On retrouve ça dans Prince of Texas.
 

 

Qu'est-ce que vous pensez de la tendance actuelle du jeune ciné indé américain à se tourner vers le Sud profond ? On a par exemple l'impression que New-York n'est presque plus présent dans ce cinéma, au profit de ce Sud un peu mythique.
Je pense que les gens commencent à réaliser qu'il y a des voix régionales qui émergent. Il y a des réalisateurs qui parlent désormais d'endroits dont ils viennent ou qui ne sont habituellement jamais représentés, et qui sont pourtant très intéressants. J'adore ça. Il y a bien sûr une part de moi qui veut adhérer à ça, mais aussi une autre qui me donne envie de bouger et de quitter le pays pour explorer des endroits où personne ne va. J'aimerais bien faire un film en Europe par exemple.


Et quelle est l'importance du Sud pour vous ?
C'est super important. C'est là où je vis. J'ai toujours vécu soit au Texas, soit en Arkansas, soit en Louisiane, soit en Caroline du Nord. C'est un endroit super stimulant en termes créatifs, il conjugue des gens incroyables et des paysages déments.


Il y a aussi un lien entre vous et tous les réalisateurs qui sont installés à Austin. Vous avez bossé sur Shotgun Stories de Jeff Nichols, par exemple...
Oui, il y a plein de réalisateurs à Austin. Jeff et moi étions en école de cinéma ensemble, donc on se connait depuis super longtemps. On est tous les deux nés en Arkansas, et aujourd'hui, on vit tous les deux à Austin. Nous formons une petite communauté créative très précieuse. Jeff est venu à Los Angeles voir les rushes de Délire Express et je suis allé lui donner mon avis pendant qu'il montait Mud. On partage aussi des idées de casting. Je lui ai présenté Shea Whigham qui était dans Take Shelter et lui m'a présenté Tye Sheridan qui était dans Mud et qui sera dans mon prochain film. Richard Linklater est quant à lui une figure paternelle qui nous a tous inspiré, il a travaillé sur tellement de genres différents. C'est un mec normal mais qui fait des films, et c'est ce vers quoi je tends personnellement. Il y a tellement de figures tutélaires et mythiques, mais Linklater, c'est juste le mec simple et cool avec qui tu peux parler de cinéma, et il est toujours prêt à aider les autres.

 

David Gordon Green, James Franco et Natalie Portman dans Votre Majesté


Comment définiriez-vous ce qui fait la spécificité d'Austin ?
Une culture incroyable, de la bonne musique, de la bonne bouffe, une diversité infinie de gens. Des gens que tu aimes, des gens que tu détestes, un super melting-pot.


Vous voyez beaucoup de films à Austin ?
Tout n'arrive pas toujours jusque là-bas, mais j'ai pu y voir Holy Motors. C'est une expérience intéressante de voir des films comme ça avec un public texan.


Qui sont les réalisateurs qui vous ont donné envie de faire ce métier ?
Robert Altman fut une grande source d'inspiration pour moi. C'est un mec qui s'est lui aussi essayé à différents genres. Il a fait des choix de carrière assez étranges, et j'admire vraiment les mecs qui font de drôles de choix. Michael Ritchie, genre, c'était un mec que j'aimais bien dans les années 70. Et bien sûr il y a les maîtres comme Kubrick ou Cassavetes.


Est-ce que vous avez l'impression d'être un «auteur» dans le système de production américain ? Vous avez en effet fait vous aussi des choix de carrière très étranges... vous n'avez jamais voulu construire ce qu'on appelle «une oeuvre» ?
Je suis surtout très relax par rapport à ce que je fais. Il y a des jours où j'ai simplement envie de me marrer, de faire un film drôle et de m'amuser en le réalisant. D'autres fois, j'ai envie de faire quelque chose de personnel et de sensible, tout ça dépend vraiment de ma disposition d'esprit. J'ai fait des choix de carrière très bizarres et les prochains vont l'être encore davantage ! Si j'avais voulu faire une carrière en faisant attention à ce que les gens pensent de moi, je n'aurais jamais accompli tout ce que j'ai fait. Et tous ceux qui sont déjà un peu perdus dans ma filmographie vont devoir encore s'accrocher à leur siège !

 

Emile Hirsch & Paul Rudd dans Prince of Texas.

 

Comment vous êtes-vous retrouvé à travailler avec Judd Apatow ?
Danny McBride (génial acteur de comédie surtout connu pour des seconds rôles, ndlr) nous a présentés et a dit «hé les mecs, vous devriez faire un film ensemble». C'est comme ça qu'on a réalisé Délire Express. Danny et moi, nous étions à l'université ensemble, donc nous sommes potes depuis des années. Quand j'ai rencontré Judd, je ne savais pas vraiment qui il était. Mais il endossa véritablement un rôle de mentor pendant tout le projet. Après, il m'a ouvert plein d'opportunités fantastiques, je lui en suis super reconnaissant.


J'ai l'impression que vous entretenez un certain amour des acteurs.
J'ai aimé tous ceux avec qui j'ai travaillé. Vous savez, c'est marrant de découvrir un acteur, de l'inventer, mais aussi de montrer ou d'essayer quelque chose de nouveau avec lui. Quand j'ai fait Délire Express avec James Franco, tout le monde était un peu perdu parce que je l'avais mis dans une comédie. Mais c'est ce qui est passionnant pour moi. Dans Prince of Texas, j'ai donné à Paul Rudd (acteur fétiche de Judd Apatow, ndlr) un rôle plus dramatique et émotionnel, et j'ai dégagé le comique de Emile Hirsh alors qu'on n'avait pas l'habitude de les connaître chacun dans ce registre-là. En ce qui concerne Nicolas Cage qui est dans mon prochain film, j'ai aussi essayé de le diriger dans un répertoire nouveau. C'est ça ce qui est amusant dans ce métier : essayer de faire quelque chose de frais et de nouveau à chaque fois.


Pourquoi avoir choisi Nicolas Cage dans votre prochain film - qui était projeté à Venise et qu'on pourra voir en France au premier trimestre 2014 ?
J'ai toujours été un grand fan de Nicolas. C'est le seul acteur que je connaisse qui a eu un premier rôle dans un film d'action, gagné un Oscar pour un film dramatique et qui me fasse rire dans des comédies. C'est un mec qui peut tout faire, c'est pour ça que j'avais besoin de lui pour Joe.

 

Nicolas Cage dans la prochain film de Gordon Green.


Il existe d'ailleurs un lien assez évident entre Prince of Texas et Joe
Les films ont été tournés dans des lieux très proches. Il s'agit aussi de la vieille histoire de l'homme contre lui-même et de l'homme contre la nature. Ce sont des histoires texanes sur la virilité, en gros.


J'ai l'impression que vous ne vous arrêtez jamais, vous enchaînez les films les uns après les autres.
Il faut toujours que je filme quelque chose, même de façon personnelle. Là je viens de faire deux films - Joe va sortir en 2014 en France. Je viens aussi de terminer une série. J'ai fait des pubs et je suis aussi producteur, et je commence un nouveau film le mois prochain avec Al Pacino, Holly Hunter et Harmony Korine. Je vais produire une série d'animation sur un rappeur blanc gay. Je participe aussi à des scénarii. Je fais aussi de l'immobilier, j'achète des maisons et je les répare. Je prends juste du plaisir. Et j'aime surtout que mes journées soient remplies par du travail.

 


Vous ne prenez jamais de vacances ?
Non. D'ailleurs, je ne dors quasiment pas non plus.

 

++ Prince of Texas, de David Gordon Green, avec Paul Rudd et Emile Hirsch, 94 minutes, en salle le 30 octobre.
 

 

Romain Charbon.