Disons-le tout de suite : The Juliette Society n'est pas le roman de la rentrée. Écrit en mode sujet-verbe-complément, il a au moins la vertu de ne pas tomber dans des emphases stylistiques indigestes. Le bouquin se lit vite et s'oublie vite. Dès les premières pages, Catherine, la narratrice, nous allume avec son histoire de Juliette Society, sorte de société illuminati du sexe où s'envoient en l'air tous les gens de pouvoir. Il faudra cependant attendre le dernier tiers des 350 pages pour réellement pénétrer dans cette franc-maçonnerie de la partouze. Entre temps, Catherine est amoureuse de son mec mais se sent délaissée, se masturbe beaucoup, fantasme pas mal sur son prof de cinéma, rencontre une jolie blonde qui va la décoincer...  Sans grande surprise, The Juliette Society suit la trame du roman initiatique de cul où le personnage central évolue sexuellement et psychologiquement au fil de ses expériences.
 
Du 7ème Art, il sera également énormément question dans le livre, puisque Catherine l'étudie à la fac. Une bonne raison pour multiplier des citations cinématographiques allant de Eyes Wide Shut (évidemment) à Godard en passant par Belle de Jour de Buñuel. Avec pratiquement une référence toutes les deux pages, Sasha Grey n'en fait-elle pas trop ? Ne discernerait-on pas derrière cette avalanche de name dropping (Freud et Kinsey en renfort) une évidente volonté de «crédibilité cérébrale» ? C'est que Sasha Grey joue un jeu serré : comment va-t-elle en effet surfer sur son image sulfureuse d'ex-star du porno (qui lui amènera une bonne partie de son lectorat, soyons-en certains) tout en conciliant des aspirations plus «high-level» et un discours plus académique ? Au centre de ces contradictions, son parcours suscite in fine une bonne dose de curiosité et force, sans être pantois, au respect.
 
 
Une question revient souvent dans ton livre : «Que vaut mon expérience ? Et qu'est-ce qu'elle coûte ?» J'ai envie de poser de te poser cette question. Qu'a valu ton expérience dans le porno ? Que t'a-t'elle coûté ?
Sasha Grey : Difficile de résumer. Évidemment,  c'est quelque chose auquel j'ai pas mal pensé, notamment en écrivant ce livre. J'ai beaucoup réfléchi à mes relations, à la manière dont mon activité les a affectées. J’ai sacrifié ma vie sociale a partir du moment où j'ai quitté ma ville natale et déménagé à Los Angeles à l'âge de 18 ans. À l'époque, j'avais 2 ou 3 amis qui étaient artistes aussi. Aucun de nous n'avait vraiment une vie normale. On s'est jamais dit : «putain, c'est vendredi, allons faire la teuf et picoler !». Je ne savais pas ce qu'était un week-end, ou juste glander. Je me suis efforcée d’être une adulte, à un âge ou on n'est pas prêt pour ça. Normalement à cet âge, on sort tout juste du lycée, on part à la fac, et on pense juste à se mettre la tête, à faire des conneries. Cela, je n'ai jamais eu le temps de le faire. Quand je me suis lancée dans le porno, je l'ai fait sérieusement, parfois trop sérieusement. En général, quand je commence quelque chose, je m'y mets à 100%... Mais maintenant je sais que ça me laisse des perspectives. Et j'essaie de mieux équilibrer la balance entre travail et plaisir. Je veux continuer à me faire du bien. 
 
La Juliette Society est une évocation explicite du Marquis de Sade et de sa Juliette, héroïne de Juliette ou les prospérités du vice. Au début du livre, on retrouve aussi une référence aux 120 journées de Sodome. De vices et de sévices, il est question dans ton livre, mais les amateurs de sodomie pourraient rester sur leur faim, puisqu'il n'y a qu'une seule scène de cette pratique. Pourquoi avoir minimisé la sodomie ? Cette pratique sexuelle a pourtant été une de tes marques de fabrique lors de ta carrière dans le X... N'écris-tu pas d'ailleurs que «l'enculage est le caviar des positions sexuelles» ?
Je ne n’ai pas volontairement minimisé la sodomie. J’ai juste essayé de retranscrire quelques fantasmes qui me venaient en tête. Comme c’est la première fois que j’écrivais sur Catherine, je ne pouvais pas  mettre tous mes œufs dans le même panier. Je voulais montrer sa découverte de la sexualité, montrer comment elle se familiarise avec cela. Ça aurait été un peu foireux qu’elle connaisse tout dès le début. Le reste du bouquin n’aurait été que des descriptions explicites de ses ébats avec ses différents partenaires. La progression devait se faire naturellement. A posteriori, la seule chose que je n’ai délibérément pas intégrée était l’homosexualité masculine. J’aurais vraiment aimé que ça figure dans mon livre, parce que je tenais à ce que tout le monde puisse se retrouver dans la Juliette Society, et que cet univers n’intègre pas que les modèles dominants. J’ai fait pas mal de recherche sur la question et j’ai réalisé que l’homosexualité masculine était encore souvent mal assumée, je voulais en parler mais j’ai fait marche arrière. J’ai eu peur de mettre trop l’accent sur la Juliette Society alors que je voulais que l’attention soit portée sur Catherine.
 
 
Il y a de belles pages où Catherine disserte sur le sperme, et sur les différentes façons de le nommer. Catherine aime la semence, c'est un fait. Elle l'aime tellement qu'elle échafaude une théorie métaphysique dessus et met en relation le foutre et la Bible. Tu peux développer ? Ca nous intéresse.
Tout est dit dans le livre, les gens n’auront qu’à le lire ! Le truc, c’est que quand j’ai commencé à écrire ce chapitre, je l’ai fait lire à des potes. Ils m’ont tous dit que ça représentait vraiment un fantasme de mec. Je voulais vraiment que ce livre parle à tout le monde, j’ai donc essayé de relire le chapitre avec un œil neuf, celui d'une jeune nana qui n’aurait pas mon expérience. Du coup, j’ai repris l’idée en en faisant un truc marrant. C’était aussi la meilleure façon de décrire ce que Catherine pouvait ressentir. J’ai tenté d’amener de la légèreté et peut-être mes propres ressentis…(Rires) Bref, c’était un peu trop sérieux, maintenant je crois que c’est amusant.
 
On te connaît sous le pseudo de Sasha Grey. Tu as choisi «Grey» en référence à la grey scale d'Alfred Kinsey, échelle portant sur la diversité des orientations sexuelles (cette échelle est un continuum gradué de 0 à 6 entre hétérosexualité et homosexualité, et se propose d'évaluer les individus à partir de leurs diverses expériences et réactions psychologiques). Catherine se montre cependant critique par rapport à cette quantification des désirs, et par là même, aux théories freudiennes...
Effectivement. Mais il me semble que pas mal de femmes modernes, qui connaissent ses théories, ne les approuvent pas. Personnellement, j'ai un pote qui se remet d'un cancer et une partie de son traitement consistait à aller chez un psy. Toutes les thérapies étaient freudiennes. Il s'est senti un peu bloqué dans un truc étrange. À la fin avait une relation hyper-bizarre avec son psy... Du coup, même si j'ai vraiment apprécié le travail de Freud et que je pense que ses travaux sont inévitables dans notre société contemporaine, je voulais, à travers la sexualité de Catherine, essayer de démystifier certains de ces stéréotypes. Quand j’ai commencé le porno à tout juste 18 ans, j’ai découvert que les femmes pouvaient être excitées et tout aussi agressives que les hommes en matière de sexualité. C'est important d'encourager l'individualité. Du moins c'est ce que Catherine fait.
 
La grey scale de Kinsey
 
Penses-tu que résumer sa vie sexuelle par rapport au triangle Papa-Maman-Moi est réducteur ?
Exactement, la vie n'est pas juste manichéenne, tout comme les relations ou la sexualité. Je pense que les gens qui souffrent de certains complexes peuvent certainement se retrouver dans ce modèle. Mais je doute qu'on puisse tout résumer à ça. 
 
Le regard de Catherine sur le monde est réaliste et cynique. Le monde est tel qu'il est, il faut comprendre ses mécanismes et l'utiliser pour arriver à ses fins. Pas de place pour l'idéalisme, donc. Est-ce aussi ton regard de femme d'affaire ?
Non, c'est différent ! Je suis trop sensible pour le business. Je n'ai que 25 ans, je suis toute jeune dans ce monde. Perso, j'ai toujours été une idéaliste, même dans le porno. Je savais que le fric que je me faisais, c'était de l'éphémère. C'était cool pour une nana de 18 ans, mais je savais bien que je n'en vivrai pas toute la vie. Après 3 ans de taf intense, j'en avais vraiment assez de voir les gens se faire de l'argent sur mon dos. C'est aussi pour ça que j'ai arrêté. Même si la principale raison, c'est parce que j'ai ouvert ma boite qui a fait faillite. Je n’avais alors que deux choix : remonter une boite ou continuer à jouer et à écrire, et y dédier tout mon temps. J'ai choisi la deuxième solution. Pour résumer, c'est toujours une lutte pour moi de savoir quelle opportunité je dois accepter ou refuser. En matière de rôles, j'ai refusé plein de trucs où on me demandait juste de jouer la porn star. Il fallait que je me diversifie. L'idée, c'est de concilier mes envies avec ce que je dois faire pour gagner ma vie. On vit tous ça, on ne sait pas de quoi demain sera fait. J'ai joué dans des trucs juste pour le salaires, comme ce film indonésien chelou... Le top serait de faire un projet commercial pour pouvoir financer un truc plus créatif.
 
 
Un parallèle un peu maladroit est fait en quatrième de couv' par Grazia UK entre Fight Club et ton bouquin. Si Fight Club était une critique de la société de consommation, il proposait également une possible transformation sociale. Avec The Juliette Society, il n'en rien puisqu'elle est plutôt le lieu de jouissance du pouvoir, de sa conservation... The Juliette Society ne change en rien le monde dans lequel on vit, elle le consolide plutôt...
Ah c'est intéressant ! Bon évidement, Fight Club est un livre plus existentiel que The Juliette Society - et je suis très fan de ce bouquin. Je ne pense pas que The Juliette Society ait pour ambition de changer le monde. Je ne l'ai pas écrit pour ça, c'est du divertissement. Mais dans tout ce que je fais, j'essaie d’apposer ma patte, parfois j'exprime mon opinion, parfois non. Dans mon livre, j’ai voulu faire vivre un personnage auquel tout le monde peut s’identifier, même si Catherine vit dans un monde fantasmé et que la moitié du roman s'intéresse à son incapacité à faire la part des choses entre fantasme et réalité. Si les lecteurs apprennent quelque chose d’elle, mon but sera atteint. 
 
Oui... mais non. 
 
Le personnage de Catherine se montre acerbe par rapport au porno en ligne. Tu ressors également une théorie de Kinsey par rapport au stimuli sexuels féminins. Tu peux développer ?
C'est intéressant parce que je voulais que Catherine ait un regard différent sur le porno, pour que les gens ne me voient pas à travers elle. Mais ceci étant dit, quand je regardais du porno avant d'en faire, ça me plaisait, m'excitait vraiment et je pouvais m'envoyait en l'air dessus comme tout le monde. Mais  j'en ai eu un peu marre. Et en faisant des recherches pour mon bouquin et en discutant avec pas mal de nanas qui en regardent, je me suis rendue compte que le porno était souvent considéré comme un truc de mec ou de pervers. J'en déduis que je dois avoir pas mal de copines perverses ! (Rires) Donc comme je te disais, j'en avais marre du porno et de la routine, et je me suis aperçue que pas mal de filles étaient dans mon cas. Il semble que la cause de cet ennui n’est pas le contenu des films, mais plutôt la façon dont ils sont filmés. Je pense que le porno moderne est vraiment en retard, notamment au vu des moyens technologiques dont on dispose. On commence tout juste à voir des films en HD…
 
 
Tu fais dire à ton personnage à propos du porno en ligne que «ce qui [lui] vient à l'esprit, ce sont les jeux vidéo, les personnages de La Guerre des Etoiles, Marvel et la science-fiction, tous les trucs sur lesquels les geeks ado encore puceaux font une fixation pour dissimuler leur obsession suprême : se branler sur ce qu'ils ont googlé avec un mot-clé». N'est-ce pas cracher dans la soupe ? C'est pourtant cette industrie qui t'a rendue riche et célèbre, non ?
Ce n'est pas mon opinion, c'est de la fiction ! Et plein de gens pensent ainsi. Après en avoir discuté avec des fans des deux sexes, je me suis rendue compte que les mecs ont plus tendance à vouloir faire durer le plaisir. Ils partagent avec leurs potes, ils commentent sur internet. Leurs fantasmes sont tout aussi importants pour leur vie sociale que les jeux vidéos. Donc c'est juste un fait et je ne pense pas que ce soit une mauvaise chose.
 
Ce livre est-il programmé pour être adapté au cinéma ?
Evidemment que c’est le rêve de tout écrivain ! Je travaille avec plusieurs producteurs pour éventuellement mettre une option sur les droits. J’écris des scenarii depuis que j'ai 16 ans avec mon mentor et depuis toutes ces années, on n’a pas encore eu une adaptation au cinéma - enfin pas encore. Faire des films indépendants, c'est très compliqué aujourd'hui. Il reste les plateformes de crowdfunding avec lesquels tu peux te démerder pour faire des trucs seule. Spike Lee, par exemple, a fait appel à Kickstarter, mais bon, c’est Spike Lee. Je sais que c'est dur et je serai déçue de ne pas voir mon histoire adaptée au cinema, mais je ne le ferai pas seule. Si un producteur vient me voir en étant intéressé et qu'on partage la même vision de l'adaptation, je serai OK. Concernant The Juliette Society, je bosse déjà sur la suite. De coup je ne veux pas rester bloquée sur cette histoire d'adaptation. 
 
Nous aussi Sasha, on te fait un gros cœur avec les doigts. 
 
++ The Juliette Society de Sasha Grey est sorti en France chez Le livre de Poche.
 
 
MPK (merci à Loraine Dion).