J’ai lu que tu disais que pour toi, les textes sont moins importants que la musique. Peux-tu m’expliquer ce que tu entends par là ?  

Stromae : Je parlais plus de groove : pour moi, le groove passe avant le sens. En fait, les textes c’est pour moi un peu une corvée, ce n’est pas ludique. C’est le moment où je chante les mots que ça devient intéressant. Pour moi, c’est relou d’écrire. 

 

Tu te considères plus comme un compositeur alors ? 

Même pas, car je ne suis pas sûr d’avoir des super bases musicales, mais je me considère plus comme un grooveur. (Rires)

 

Donc ce qui t’importe, c’est plutôt que les gens dansent sur ta musique ? 

Deux ans après qu’Alors on danse est sorti, des potes de mon petit frère m’ont dit qu’ils ont réalisé que la chanson était triste ; comme le rythme est entraînant, ils pensaient que c’était «fun», ils étaient choqué. C’est marrant de voir comment les gens s’approprient ta musique, alors il m’importe peu de savoir si l'on préfère les notes ou les mots. L’idéal serait que les gens prêtent attention aux deux.  

 

 

Tu as déclaré aimer t’attaquer à des sujets qui fâchent : tu as donc des choses à dire, même si écrire des textes reste pour toi une corvée, non ?

Oui, mais je me force, je me dis que si je veux dire des choses, il faut bien le faire, il faut y passer quoi. J’exagère un peu, ça reste tout de même un plaisir, mais c’est plus un plaisir de chanter les morceaux que de les écrire. Ceci peut être douloureux car il s'agit de toutes les choses que je n’ose pas dire dans la vie, je suis hyper-timide et hyper-diplomate. Cela génère beaucoup de tabous, du coup. Je n’aime pas mettre les gens mal à l’aise, ni les froisser ou les décevoir.

 

Ainsi, tes chansons sont comme un défouloir ? 

Oui, mais ça reste un métier.

 

Est-ce à dire qu'il y a une dichotomie entre ta vie de tous les jours et ton métier ?

Ah oui, mais elle est abusée cette dichotomie, je te jure ! Je suis vraiment extrêmement timide dans la vie. En réalité, mon manager Dimi et moi sommes les exacts opposés, lui est un showman dans la vie de tous les jours mais il lui est impossible de s'exprimer devant une foule. Moi, c’est l’inverse. Là par exemple, on parle, mais si tu n’étais pas venue me parler, on n'aurait jamais pu discuter, je suis incapable d’engager une conversation, pour draguer ou pour n'importe quoi d'autre, je n’y arriverais pas. J'ai automatiquement l'impression d'être un loser.

 

Est-ce que le succès aide pour la drague justement ? Tu te fais draguer ? 

(Rires) Oui, ça m’est déjà arrivé, mais on peut pas dire que c’est la folie...

 

 

Il paraît qu’à Bruxelles, tu ne peux pas faire trois pas sans qu’on t’accoste. Tu confirmes ? 

Oui et non - ça dépend des jours, du quartier, de la manière dont je suis habillé... (rires). Mais oui, de manière générale on me reconnaît, et au niveau de la drague, c’est sûr que ça aide car je n’ai plus à accoster les gens, on vient beaucoup me parler, c’est un rééquilibrage dans la vie. 

 

En fait, tu as fait de la musique pour pécho.

(Rires) Non, pas pour pécho, mais en tous cas pour contrebalancer mon côté super timide ! A un moment donné, il faut se faire entendre dans la vie, et ma façon de me faire entendre c’est au travers de la musique. 

 

Du coup, dès que la lumière se pose sur toi, tu es exalté ?

J’aime que la lumière soit faite sur mon travail et non pas sur ma personne, et mon travail, c’est toute une équipe ; le label s’appelle Mosaert, évidemment que c’est moi qui écrit, qui interprète et qui défend le truc, mais je ne suis pas tout seul. La musique, ça se partage - j’ai appris cela sur cet album. En soi, il est possible de tout faire tout seul, ta musique, ta promotion etc., mais à un certain moment, il faut savoir faire confiance. Autrement, on peut tomber dans le culte de la personne, mais ça, c’est mauvais. Ma façon d’esquiver ce travers, c’est en faisant des trucs comme le clip pour Formidable. Mon frère est l’un des photographes de mon équipe, et la veille du tournage du clip, je lui ai demandé s'il était sûr que l'idée derrière était bonne, parce que j’avais peur que les gens pensent que je suis réellement un ivrogne. Là, mon frère m’a dit qu’il ne me reconnaissait pas, qu’il m’avait toujours connu en tant que quelqu’un qui n’en n’a rien a foutre de l’image qu’il donne et de ce que les autres peuvent penser. J’ai donc réalisé que si tu mets de la distance entre ta notoriété et l’image publique que tu renvoies, tu peux tout faire. Aujourd’hui, les gens ne font la promotion que d’eux-mêmes sur Facebook et Twitter. Moi je promotionne et je défends mon travail, et ceci me passionne. Quand je rentre chez moi, je ne suis pas le même que dans le clip de Formidable, même si tout ceci entraîne une certaine schizophrénie, cette dualité me permet de rester sain d’esprit. Enfin, on va voir comment je vais finir ! (Rires)

 

 

Il y a comme un consensus autour de ton travail, tu sembles toucher tout le monde, les jeunes comme les branchés. Comment réagis-tu par rapport à ça?

Je suis très reconnaissant pour le soutien et l’attention qu’on me porte.

 

Est-ce que le fait que tu sois aussi populaire provoque une certaine pression de la part de ta maison de disques ? 

Je n’en ai pas l’impression. Au sein de la maison de disques, mon contact privilégié c’est Romain, qui est le patron d’Island et un ami. Romain est serein, il sait faire la part des choses, il est un mec qui ne se laisse pas emballer par le succès. Ca aide, parce qu'on peut vite se laisser emballer justement. Le succès m’est déjà monté à la tête.

 

C'est-à-dire ? 

Avec le succès d'Alors on danse, j’ai senti à un moment donné que je commençais à me la péter à certains moments. Ce n’était pas très grave, mais c’était quand même présent, et pour redevenir sain d’esprit, il faut aller dans sa famille et se faire remettre à sa place. Aujourd’hui, quand je fais l’ahuri sur Formidable ou Papaoutai, c’est une façon de prendre de la distance par rapport à l’estime que j’ai de moi.

 

Formidable a touché un très grand nombre de personnes, sans doute car tout le monde a un jour vécu un chagrin d’amour. Et toi, quelles sont les chansons de rupture qui t’ont marqué ?

Evidemment, il y a Brel. Je pense que Jef m’a beaucoup inspiré pour Formidable - en écrivant la chanson, je me figurais que je parlais du point de vue de Jef. C’est Brel qui m’a permis de me rendre compte que ce n'est pas forcément cliché de parler d’amour ; auparavant, je pensais que ce thème était tellement évident qu'il était cliché, mais tout dépend de la forme qu'on lui fait prendre. Adèle aussi me touche beaucoup. Comment s’appelle sa chanson triste, là ?

 

 

Elle en a fait beaucoup des chansons tristes, c’est un peu son fonds de commerce d'ailleurs, je pense qu’elle a beaucoup souffert.

Adèle m’a beaucoup touché, mais je ne comprends pas bien l’anglais. Mon point de vue sur l'usage de la langue française et de l’anglais en chanson est assez extrêmiste...

 

Tu peux développer ? 

Ca m’énerve quand j’entends dire que l’anglais sonne mieux que le français, c’est le genre de phrase qui m’exaspère au plus haut point. Alors oui, l’anglais est groovy, mais en fait cette qualité peut exister dans toutes les langues : j’en tiens pour preuve le succès d’Alors on danse dans le monde entier, quand bien même les gens ne pigent que dalle aux paroles. Adèle me bouleverse alors que je n'en comprends qu’un mot sur trois. Je veux défendre le français dans les pays où l'on ne parle pas notre langue.

 

Oui, tu vas d'ailleurs jouer à Londres dans peu de temps…

Exactement, et en Hollande aussi où Papaoutai figure dans le Top 3 national. Je trouve ça super touchant, précisément parce que j'ai tellement entendu qu’en chantant en français, je ne pourrai jamais toucher tout le monde. Ah bon, et Piaf c’est de l’anglais ? Et Aznavour c’est de l’anglais ? C’est vraiment un argument à deux balles. On ne fait pas de l’aviation non plus !

 

 

Tu parlais de Brel tout à l’heure. C’est une référence qui revient très souvent quand on évoque ton oeuvre, mais si tu en parles de toi-même, c’est que la comparaison ne te pose pas de problème, non ?

C'est juste, mais je pense que s’il était vivant, lui, ça lui poserait un problème ! (Rires) Il se dirait "c’est qui ce pauvre type qui parle de moi tout le temps ?". Il a appris des choses à plein de gens, et notamment à plein de rappeurs. Quand j’étais ado, j’ai entendu très souvent des mecs qui écoutaient du hip-hop dire que Brel était l’un des leurs, un rappeur lui aussi.

 

Je trouve que tu as l'air un peu donneur de leçons dans tes chansons, comme un spectateur omniscient qui voit et sait tout. Tu es d’accord avec cette impression ? 

Oui, tu as raison, je suis entièrement d’accord, il y a un côté bonne morale. Je ne m’en rendais pas compte, et c’est Orelsan - qui est un ami - qui me l’a dit. Il me l’a dit quand je lui ai fait écouter le morceau Sommeil, il m’a dit que j’étais un peu moralisateur. Je possède probablement un petit côté "vieux avant l’âge" qui peut s'avérer très énervant, je le conçois tout à fait ! (Rires)

 

Tes influences apparaissent très variées sur Racine Carrée. Tu écoutais quoi pendant l'élaboration de cet album ? 

J’ai écouté de la trap ! Mais le but n’était pas d’imiter. On m’a par exemple conseillé de mettre plus de charley sur certains morceaux pour faire «plus trap», ça m’a rendu fou. J’aime le fait que la trap soit un mélange de hip-hop, d’électro et de musiques africaines, mais bon, ça fait dix ans que le genre existe, je n’ai rien inventé. Lil' Jon en faisait déjà il y a dix ans. J’ai écouté beaucoup de Buraka Som Sistema aussi, ça groove à mort, Diplo leur doit beaucoup je crois - mais à lui aussi, on doit beaucoup ! Il y aussi de la rumba congolaise, de la salsa... L'album est un hommage à l’africanisme, mais à l’africanisme du monde entier, je ne parle pas d’un trip pieds-nus sur la terre de mes ancêtres. C’est fini les huttes quoi, tu vas à Abidjan et tu vois que c’est un mini-Manhattan, il faut arrêter avec la vision arriérée de l’Afrique. L’Afrique est le continent du futur, s'il y a bien un continent qui va être le prochain à tout péter, c’est sans nul doute l’Afrique. Cette terre recèle un grand nombre de richesses - à tout le moins sur le plan culturel.

 

++ Le site officiel et la page Facebook de Stromae.

++ Sorti sur Mosaert, Racine Carrée est disponible depuis le 16 août dernier et est en écoute intégrale sur Deezer.

 

Sarah Dahan // Crédit photo : Benjamin Brolet.