Tu as l’habitude de sortir des disques chaque année, un rythme qui s’avère bien plus régulier que celui de la plupart de tes collègues. Comment fais-tu pour conserver cette productivité ? 

Jeremy Jay : Je ne travaille pas, je n’ai pas de job alimentaire donc j’ai tout mon temps pour me consacrer à la musique. Le processus créatif pour cet album a débuté en 2009, c’est là où j’ai commencé à l’écrire, puis j’ai commencé à aller en studio en 2010. C’est un processus qui fut assez long (depuis notre interview qui date de novembre 2012, la sortie du disque a été décalée car l’album a été modifié a de multiples reprises, ndlr).

 

Il se trouve que cet album sort plus de deux ans après que tu l'as enregistré. Est-ce que celui-ci te correspond toujours ?

La musique évolue constamment, et moi, j’évolue en tant que performer. Quand tu es en tournée, tu joues toujours la même chanson. Et donc chaque soir, la chanson se développe et évolue. Si la chanson représente quelque chose de fort pour toi alors tu la gardes - or toutes mes chansons représentent quelque chose de fort, donc je les garde. 

 

Ta musique a toujours été mélancolique, mais elle semble l'être plus que jamais sur ce dernier album. Qu'en penses-tu ? Tu en as bavé ces derniers temps ? 

Mmmh, pas vraiment : je crois que cet album a plus de souffle, il contient plus de silence ce qui permet à la musique de mieux respirer. Une musique peut prendre vie sans être inondée de paroles. Le silence parle de lui-même.

 

 

Tu as chanté en français sur la bande originale de Belle Epine. Comment cela s’est-il passé ? 

Est-ce que tu as vu le film avec Sean Connery où il est dans un sous-marin ?

 

Si tu parles d'A la poursuite d’Octobre Rouge, alors oui. 

Oui, voilà c’est ça ! Tu sais donc qu'il parle en russe dans le film ; hé bien c’est grâce à ce film et à Sean Connery que j’ai pu me résoudre à chanter en français. En réalité, je peux chanter dans une autre langue que l’anglais, ce n’est rien de spécial mais il faut arriver à se lancer. Je me suis donc mis dans la peau de Sean Connery qui a dû parler en russe dans le film. (Rires) Et dans le film, tu perçois qu’il fait quelques fautes, mais ce n’est grave car il n’est pas Russe. Du coup, moi aussi je fais quelques fautes, mais je ne suis pas Français alors ce n’est pas grave!

Mais honnêtement, c’est vraiment A la poursuite d’Octobre Rouge qui m’a convaincu de le faire. Je venais de regarder le film chez moi à Londres et ce fut une révélation. Belle Epine constituait un véritable exercice pour moi, et d’ailleurs, je travaille aussi sur le nouveau film de Rebecca Zlotowski avec Léa Seydoux (Grand Central, ndlr). Ces deux femmes sont absolument formidables : Rebecca est si talentueuse et Léa est si sensible, si belle et si charismatique... Je pense qu’on va beaucoup entendre parler de ces deux-là. 

 

 

Vous êtes amis ? 

Nous sommes devenus amis suite à notre première collaboration, on essaie de se voir régulièrement. On a dîné ensemble l’autre soir chez Davé, le restaurant asiatique, c’était très drôle. (Rires). Elle fumait ses cigarettes dans le resto car on a le droit de fumer à l'intérieur. Rebecca est très élégante.

 

En parlant d’élégance à la française, es-tu toujours aussi fan de Françoise Hardy ? 

Oui, je le serai toujours !

 

Tu nourris comme elle une passion pour l’astrologie, n'est-ce pas ?

Tout à fait, je suis capricorne, je suis né le 1er janvier.

 

Ah, juste après Noël, donc ça veut dire que tu te fais avoir chaque année et que tu ne reçois qu’un seul cadeau ?

Exactement ! (Rires) Chaque année, c’est le même terrible constat qui s'impose.

 

 

Tu disais autrefois que tu étais fortement influencé par Los Angeles, mais maintenant que tu vis à Londres depuis trois ans, en quelle mesure est-ce que tout ça a évolué ? 

A vrai dire, la ville où je vis n’a aucune influence sur moi, je peux vivre n’importe où. Mais j’avoue que la voiture, le simple fait de rouler, me manque.

 

Mais justement, en Californie tu as la mer, la météo est super et du coup les gens sont beaucoup plus détendus, ça influe forcément ton comportement, non ?

Oui c’est vrai, la mer et cet état d’esprit un peu laidback me manquent. Mais concernant L.A., il faut aussi préciser qu'au bout d'un moment, prendre la voiture tout le temps devient une vraie tannée : si tu veux boire des coups, ça devient chiant de prendre ta voiture, tandis qu'à Londres, tu peux te déplacer en métro même si la ville est hyper-grande... Toutefois, fondamentalement, je pense que Paris est la meilleure ville où vivre.

 

Tu as vécu à Paris, est-ce que tu aurais envie d’y retourner ?

Peut-être que j’y retournerai un jour. J’ai déjà vécu ici, mais c’était plus un port d’attache pour moi, c’était la période où je tournais tout le temps, neuf mois par an. Ceci dit, j’ai arrêté ce rythme de dingue parce que je n’avais plus de vie, plus le temps de composer…

 

 

Tu ne composes pas quand tu es en tournée ?

Non, c'est compliqué pour moi étant donné que je joue les mêmes chansons tous les soirs. En fait, j’ai réalisé que si tu tournes moins, tu as la possibilité de grandir, non seulement en tant qu’être humain mais aussi en tant qu’artiste. Je passe huit heures par jour à écrire, j’ai ma petite routine.

 

Et quelle est-elle, cette routine ?

Je me réveille, je me fais du café et j’écris toute la journée. (Rires)

 

Ca laisse présager un grand nombre de chansons. Est-ce que tu dois beaucoup faire le tri parmi ta production, en n'en conservant qu'une partie par exemple ?

Je garde tout, je retravaille les choses. Je mets les chansons dans un coin et je les ressors le moment venu. J’ai des petits dossiers dans mon ordinateur dans lesquels je classe mes chansons, et il m’arrive pafois de ressortir certaines d'entre elles deux ans plus tard. De temps en temps, tu peux écrire une super chanson en trente minutes. En gros, il n'y a pas de règles spécifiques auxquelles je me plie.

 

Est-ce que tu ne serais pas plus Européen qu’Américain au final ?

Hé bien non, je me considère comme 100 % Américain.

 

 

Ah bon ? En tout cas, tu cultives une certaine élégance européenne. Tu aimes beaucoup la mode - te passionnes-tu d'ailleurs toujours autant pour les chaussettes ?

Oui, je les collectionne ! (Rires) Tu sais, la différence ne se fait pas sur le pantalon ou la chemise mais sur les accessoires. Le style se joue sur les chaussettes, les bijoux, les chaussures. Tu demandes à une femme combien de chaussures elle a, elle te répondra une centaine. Tu lui demandes combien elle possède de robes, elle te répondra une vingtaine.

 

Tu as des bonnes adresses mode à Londres ? 

Ce que j’aime à Londres, c’est que les gens s’intéressent à la mode. Et encore, je ne te parle même pas de Paris où la mode est vécue comme une religion ! Mais les gens à Londres, c'est en façade seulement qu'ils sont plus «foufous» : ils ont l'air plus excentriques, mais ils le sont de manière superficielle parce qu'au fond, ce sont des puritains. Les Français sont plus dans le «laissez-faire», je dirais. Quoi qu'il en soit, à Londres, il y a une boutique qui s’appelle The Shop, une autre qui se nomme Beyond Retro, puis il y a tous les magasins Rokit, à Brick Lane... Enfin, il y a aussi des boutiques super chouettes à Soho, donc bref, il y a le choix à Londres.

 

Et en quoi es-tu «100 % Américain» alors ? 

Je ne suis peut être pas Américain au sens politique. Mais en termes de culture, je suis 100 % Américain, je pense comme un Américain.

 

Est-ce à dire que tu te perçois constamment comme un étranger ? 

Non, pas vraiment, je suis quand même partiellement Européen par le biais de ma mère, qui est Suisse. Le français est ma langue maternelle et, logiquement, je dispose d'un passeport suisse. J’entretiens des liens très forts avec l’Europe. Mais il est vrai que le lieu où tu grandis et où tu te construis joue beaucoup sur ta psyché, donc j’ai conservé un point de vue d'étranger sur l’Europe.

 

 

++ La page Facebook, le compte SoundCloud et le MySpace de Jeremy Jay.
++ Abandoned Apartments, son dernier album, sort le 23 septembre chez Grand Palais/Modulor.


Sarah Dahan // Crédit photos : Heather Lux.