Comment était ton enfance en Italie ?

Gala Rizzatto : Mon enfance était vraiment super. J’ai grandi dans une énorme maison avec ma grand-mère, ma tante, mon oncle, mes parents et trois cousins. On était donc tout le temps ensemble. Mais ce qui était bien, c’est que ma famille avait un mode de vie incroyablement alternatif, certainement dû aux valeurs de gauche prônées par mes parents. D’ailleurs, par rapport à mes trois cousins, j’étais certainement la plus ouverte, eux étaient plus rigides et se rendaient régulièrement à l’église.

 

Dans quel environnement culturel as-tu grandi ?

Comme je le disais, mes parents avaient un mode de vie extrêmement alternatif. Ma mère avait des idées très portées sur le féminisme et mon père s’est forgé idéologiquement en côtoyant les révolutions étudiantes des années 1960. J’ai donc grandi dans un environnement où tout était un peu permis, où l’on s’asseyait et mangeait sur le sol. Ca ne plaisait pas toujours à ma grand-mère d’ailleurs (rires). Je me souviens qu’elle reprochait à ma mère d’avoir engagé comme baby-sitter un jeune homme avec de très longues tresses. Pour elle, c’était inadmissible (rires). Sans compter les nombreuses personnes qui étaient souvent à la maison.

 

Ton enfance a l’air d’avoir été heureuse sous tous rapports. Pourquoi avoir décidé de quitter de l’Italie dans ce cas ?

Tout simplement parce que je n’étais vraiment pas en adéquation avec les règles imposées par le système scolaire européen. C'est cela qui me rendait malheureuse. Et même si j’étais vraiment bonne à l’école, mon parcours scolaire me semblait particulièrement difficile et ennuyeux. Certes, j’étudiais beaucoup, mais j’avais besoin de m’imposer un challenge. Et quitter l’Italie paraissait être le défi le plus excitant à relever. J’ai été la première personne de mon entourage à quitter l’Italie pour rejoindre Boston. Là bas, je me suis inscrite dans une école d’Art. C’était tellement différent de l’Europe, tout paraissait si extrême. Contrairement à Milan où les enseignants étaient très rigides, très stricts, à Boston, tout paraissait plus simple, c’est comme s’il n’y avait pas de règles. Mais ce sentiment m’est peut-être propre. Après tout, lorsqu’on débarque dans un nouvel endroit, on se sent toujours plus à l’aise. Ne connaissant pas les règles, on se les invente.  

 

 

En 1993, tu déménages à New-York pour photographier la scène underground de l’époque. C’était quoi le but ?

Je voulais étudier la photographie et me suis logiquement inscrite à l’Université de New-York. Déjà, lors de ma dernière année en Italie, j’étais assistante d’un photographe. Mais ca ne se passait pas bien du tout. A chaque fois que je retournais au bureau pour développer les photos, le gars me faisait toujours la même blague "eh, tu sais que je pourrais te violer dans cette pièce." A force d’entendre cette phrase chaque jour, je n’en pouvais plus. Je le haïssais. Je l’ai donc laissé tomber pour tenter ma chance au Superstudio (le plus gros centre photographique de Milan, ndlr). Là-bas, j’étais l’assistante de l’assistante de l’assistante. Jusqu’au jour où le directeur me dit que "photographe, ce n’est pas un travail pour les femmes." C’était tellement dur d’entendre régulièrement ce genre de phrases que j’ai décidé que je ne travaillerai plus en Italie. Même si le pays a beaucoup changé depuis, à l’époque, il était beaucoup trop chauviniste. C’est sans doute pour ça que j’ai adoré mes études en Amérique. Le système y était beaucoup plus flexible et les opportunités plus ouvertes.

 

Comment étaient les nuits new-yorkaises dans les années 90 ? En quoi étaient-elles si attrayantes à tes yeux ?

Les nuits étaient très cool (rires). Mais pour tout dire, je n’avais pas beaucoup d’amis, je ne faisais partie d’aucune communauté. Il faut dire que j’étudiais beaucoup et que je ne parlais pas encore très bien l’anglais. Mes amis en cours de photographie n’aimaient pas les clubs alors que moi, j’adorais danser. Je n’avais donc pas vraiment besoin d’amis pour me rendre en boite. D’autant que les Etats-Unis sont un pays très dur, il est difficile de s’y faire des amis rapidement. En France ou Italie, on se retrouve vite à 20 autour d’une pizza, simplement pour faire connaissance, mais là-bas ce n’est pas le cas. J’allais donc en club toute seule et passait la majeure partie de la soirée seule. Je prenais toujours ma caméra, qui était sans doute ma meilleure amie à l’époque, et filmais les situations étranges, les conversations entre les gens et en profitais pour prendre quelques photos. Pour moi, ma caméra me servait d’ouverture sur le monde, je me servais d’elle pour comprendre ce qu’il se passait autour de moi. C’est comme ça qu’un DJ est venu me voir et m’a demandé de le prendre en photo. Je lui ai dit OK, mais en échange je t’écris une chanson.

 

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On va revenir sur cette histoire très vite, mais peux-tu nous dire quels étaient tes lieux favoris à New-York ?

Brooklyn, inconditionnellement. C’est mon quartier depuis plus de 10 ans. Personne n’y vivait à l’époque, excepté quelques amis musiciens. On se connaissait tous. Maintenant, il y a tellement de monde ici, et puis il faut dire aussi que le quartier est beaucoup plus dangereux. Mais bon, je l’aime toujours autant, ce côté populaire me va parfaitement. Peut-être parce qu’il y a une réelle énergie ici, tout semble bercé par la musique, même s’il n’y a qu’un club, le Stinger. J’y ai d’ailleurs joué une fois, avec le guitariste de The Roots. Je ne savais même pas qui il était. Bon, je dis tout ça, mais tu connais peut-être ?

 

Non, je ne suis jamais allé aux Etats-Unis….

Ah, dans ce cas, ne viens jamais (rires). Non sérieusement, tu devrais y venir en été. Tout y est très coloré, ça respire la vie. Alors que l’hiver y est affreux, c’est comme Paris (rires).

 

Comme tu le disais tout à l’heure, c’est en échange d’une photo pour un DJ que tu as enregistré ta première démo. Tu peux nous en dire plus ?

A chaque fois que je rentrais en Italie pour passer l’été, je demandais à mes amis "Où sont les DJ’s, où sont les gens ?". C’est comme ça que j’ai rencontré le gars pour lequel j’ai pris énormément de photos. Un soir, il avait un micro avec lui, j’en ai profité pour lui demander si je pouvais essayer. Je ne sais pas pourquoi, mais je sentais que c’était le bon moment. Je ne dirais pas que c’était maintenant ou jamais, parce que j’étais bien trop jeune, mais je sentais qu’il se passait quelque chose d’important. Et même si je n’avais jamais chanté, je n’avais pas peur. Je voulais juste chanter quelques chose, quelque chose de bien. Et cette chanson était ma première chanson, Everyone Has Inside. Elle a été classée numéro un en Italie.

 

Suite à cette chanson, tu enregistres Freed From Desire, ton premier tube international. Comment as-tu vécu ce succès ?

Je suis une artiste de musique pop, c’est ce que je fais. Je pourrais très bien écrire une chanson de rock ou de reggae, mais ça, les gens n’arrivent pas à le comprendre. Ils ne me connaissent que pour une chose, et c’est vraiment difficile. Mais bon, je fais de la pop, et,  dans ce domaine, la plupart n’écrivent pas leur musique. Rihanna, Britney Spears, elles ne sont que des interprètes. En revanche, moi, j’écris tout et je compose tout toute seule. Si je n’avais pas écrit ces titres, je m’en serais voulu car je pense que je n’aurais pas réussi à changer.

 

C’est un peu ce qui s’est passé malgré tout, non ? La majorité des gens pensent que tu as arrêté la musique…

Oui, parce que pour la plupart des gens, Gala est le synonyme des années 1990. Mais je tiens à le dire, je suis en vie (rires). Je ne comprends pas les programmateurs qui refusent de me programmer sous prétexte que je représente les 90’s. Peu importe, merde ! Qu’est-ce que ça change après tout ? Je suis fière de ma discographie, parce que je l’ai écrite. Et ça me rend fière d’entendre encore aujourd’hui des gens se souvenir de mes mélodies. Ca prouve que ces chansons étaient universelles.

 

L’écriture de ton premier album, Come Into My Life, a-t-elle été facile ?

Je ne dirais pas "facile", car j’ai l’impression de n’avoir jamais fait les choses en pensant à la facilité. Pour cet album, il y a eu un long processus au cours duquel j’expliquais au producteur ce que je voulais, lui me disait la même chose, puis on débattait et ainsi de suite. "Facile" n’est donc pas le bon mot. En revanche, "naturel" s’applique plutôt bien parce que cet album est l’expression parfaite de qui j’étais à ce moment-là.

 

Let A Boy Cry est devenu un tube universel. Quelle est l’histoire derrière ce titre ?

En parallèle à mes études de photographie, j’étudiais également le rapport entre les sexes. C’est quelque chose qui m’a toujours intrigué à vrai dire. Au cours de ces études, j’ai eu l’occasion de lire un livre de Naomi Wolf, nommé The Beauty Myth. Ce livre a complètement changé ma façon de voir les choses. Par chance, quelques années plus tard, j’ai fini par diner avec l’auteure de ce livre, c’était extraordinaire. A ses côtés, j’ai tenté de comprendre pourquoi on nous mettait dans des boîtes du genre "les filles aiment jouer à la poupée, les garçons aux soldats." Je n’ai jamais compris pourquoi, mais j’ai tenté de l’étudier pour comprendre comment le monde nous incitait à prendre certaines directions. Les paroles de Let A Boy Cry évoquent donc une personne qui ne jouerait ni à la poupée, ni aux soldats, mais jouerait à des choses qui lui correspondent au plus profond d’elle-même. 

 

 

Dans ce cas, pourquoi avoir chanté en tant qu’homme ?

Parce que je ne voulais pas écrire une chanson de femmes. Si j’avais fait ça, personne ne l’aurait écoutée. J’ai donc écrit une chanson en tant que garçon, parce que la vie est si difficile lorsqu’on est un homme. Et pourtant lorsqu’un homme se met à pleurer, la honte s’abat sur lui. C’était pareil avec mon copain du lycée, il refusait de pleurer devant un film triste. Je lui disais "c’est quoi ton problème mec ? Pleure, tout simplement". Mais il n'y arrivait pas car il se mettait trop de pression par rapport à ça. La chanson encourage donc les hommes à retrouver leurs sentiments profonds, à se reconnecter avec eux-mêmes finalement. Et cet esprit de liberté, je pense qu’on le retrouve dans chacune des compositions de mon premier album.

 

Justement, quelle est ta définition de la liberté en 2013 ?

C’est difficile parce que la liberté est quelque chose de différent pour chacun de nous. Je ne comprends tout simplement pas pourquoi on nous interdit des choses qui sont naturelles. Par exemple, si tu souhaites voyager, tu dois d’abord te munir d’un passeport afin d’être identifié. Ce genre de barrières est vraiment difficile à comprendre. Après tout, cette terre est la nôtre, nous y sommes tous nés.

 

J’ai l’impression que ton succès est principalement européen. C’est vrai ?

Oui, mais c’est simplement parce que mon premier album n’est pas sorti ailleurs qu’en Europe. Mon label était trop petit. Les sorties en France, en Angleterre ou Espagne étaient tellement mal gérées qu’il était impossible de sortir Come Into My Life aux Etats-Unis. Mais ça n’a pas empêché les singles de tourner ici. On entend encore régulièrement Freed From Desire dans les clubs. Et dans un sens, ca m’est plutôt bénéfique à l’heure actuelle car, ici, je peux être qui j’ai envie d’être. Je ne suis pas cataloguée comme je peux l’être en Europe.

 

C’est pour cela que tu continues de vivre à Brooklyn, en dépit d’un succès moins important ?

Oui, c’est un peu ça (rires). Je n’ai jamais essayé de revenir vivre en Europe, mais pourquoi pas. Je pense que ça ne me déplairait pas. Le problème c’est qu’à l’heure actuelle, je pense que je n’y ai pas ma place musicalement. Il faut avoir un gros nom ou un gros producteur derrière pour pouvoir faire carrière. La sortie de mon dernier single, Lose Yourself In Me, a d’ailleurs été très compliquée à cause de ça. Les producteurs pensaient que ça irait mieux si je me faisais remixer, mais pour ça, il fallait payer 30 000 euros et je n’ai tout simplement pas cet argent. Les gens pensent que je suis riche grâce aux succès de Freed From Desire et Let A Boy Cry, mais c’est faux. Comme tout jeune artiste, je me suis faite arnaquer sur mon premier contrat. Entre 1995 et 1998 je me battais pour survivre en tant que musicienne. J’ai même fait d’autres jobs pour parvenir à joindre les deux bouts. Mais je me suis toujours battue et j’arrive à m’en sortir. Ce qui était d’autant plus difficile en tant que femme. Une musicienne devra toujours se battre contre son âge, en plus de tout le reste. Il n’y a que Madonna qui peut se permettre de réinvestir des millions pour rester au sommet (rires). Pour ma part, j’ai besoin de faire des spectacles pour financer mes albums. Certains concerts me financeront ma pochette, d’autres ma production et ainsi de suite.

 

 

En 1998, tu places quatre singles dans le Top 20. C’était quoi ta recette du succès ?

Je pense que le succès est une combinaison de timing, d’honnêteté - même si beaucoup sont célèbres sans être honnêtes - et d’énergie. Je pense que Freed From Desire a fonctionné car la chanson collait à l’époque, elle sonnait vraie. Et c’est important pour se démarquer de toutes les chansons qui passent à la radio. Moi, même si j’allais constamment danser dans les clubs, je ne me contentais pas de la dance music, j’avais besoin de plus. C’est pourquoi j’écoutais du blues, Bessie Smith particulièrement. Prince aussi. Et la combinaison de ces différents styles a incontestablement inspiré ma démarche, à la fois commerciale et non-commerciale. Quelque chose de centré sur l’énergie.

 

Après Come Into My Life, il ne se passe plus grand-chose te concernant. Comment as-tu vécu cette transition de la célébrité à l’anonymat ?

Je n’ai jamais vécu la vie de célébrité. Lorsque mes chansons étaient numéro un dans les charts, je continuais à aller seule dans les clubs, à faire la queue pour prendre mon ticket. Je ne me suis jamais dit "oh, ma chanson est en train de passer, venez me voir pour un autographe(rires). Au contraire, j’ai toujours vécu pour ma passion et mon travail. Les gens ne comprennent pas ça, ils pensent que je mène une vie de luxure. Alors que non, tous les matins je me lève et je travaille. Je compose, je fais des photos ou des vidéos. Tout cela demande un temps fou. Il y a aussi les concerts. L’année dernière, par exemple, j’ai joué dans un festival à Beyrouth devant 80 000 spectateurs. Les gens l'ignorent, ça.

 

Entre 1999 et 2009, tu ne publies rien, hormis le titre Faraway. Que s’est-il passé durant cette période ? Tu as continué à composer ?

En fait, l’album sorti en 2009, Tough Love, est une collection des meilleurs morceaux que j’ai pu créer depuis le début des années 2000. Chaque année, j’écris environ 50 chansons, pour les autres ou pour moi. Mais j’ai besoin de ressentir quelque chose en les écoutant, qu’il y ait un déclic. A ce moment, je décide les garder. Tous les morceaux que j’ai composé à partir des années 2000 ne sont donc jamais sortis parce que jusqu’en 2003 ou 2004, on m’a mise dans une catégorie, je ne pouvais plus rien sortir. J’étais bloquée. Cet album est donc aussi un énorme fuck envoyé à tous ces gens.

 

 

Pourtant, en 2011, tu participes à la tournée Dance Machine en France. Pourquoi ? Tu es nostalgique ?

Non, pas du tout. Pour être honnête, je détestais les organisateurs, très peu fiables pour la plupart. Je pensais même que cette tournée n’était qu’une immense connerie, mais j’avais besoin de cet argent pour enregistrer mon nouvel album. En plus, ça m’a permis de me reconnecter avec mes fans et de faire plusieurs concerts. Tu sais, ma passion, c’est de jouer ma musique en concert, donc peu importe qui me le demande. Si je prends plaisir à le faire, j’y vais. Il y a peu de temps, j’ai joué dans un bar gay de Brooklyn. Il devait y avoir vingt spectateurs, tout au plus, mais je l’ai fait et j’en ai retiré énormément de plaisir. Pour la tournée Dance Machine, ils ne voulaient pas que je vienne avec mes nouveaux musiciens pour interpréter mon nouveau répertoire. Il fallait absolument que je chante toutes mes anciennes chansons, mais je ne voulais pas. Ils ont fini par accepter, mais une fois arrivée en France, ils n’ont pas tenu leur promesse. Je me suis donc battue pour chanter au moins une ou deux nouvelles chansons. Le contrat disait pourtant que je pouvais en chanter plusieurs, mais je ne voulais pas qu'on en finisse aux mains pour une histoire de comptabilité. Je me souviens qu’au Zénith de Lille, lorsque j’ai chanté cette nouvelle chanson, tous les spectateurs ont commencé à lever les bras et à chanter avec moi une chanson en anglais qu’ils n’avaient pourtant jamais entendu. C’est ce qui m’a motivé à poursuivre la tournée. D’ailleurs, les organisateurs ont finalement décidé de me laisser interpréter plusieurs de mes nouvelles chansons. J’avais prouvé à tout le monde que je pouvais le faire. Et j’étais la seule de la tournée à pouvoir me permettre de chanter 5 nouvelles chansons avec un groupe live en accompagnement.

 

Tu te souviens de ton premier concert ?

Non, mais je me souviens de mon premier concert à Bercy. J’y étais déjà venue quand j’avais 14 ans pour voir Prince, il y avait tellement d’intensité et d’émotion que je me souviens m’être dit que je n’irai plus jamais voir d’autres concerts. J’avais forcément atteint l’apogée.

 

As-tu déjà envisagé d’arrêter la musique ?

Oui, parfois c’est si difficile qu’on a envie de tout arrêter. Mais bon, au final, la musique, c’est ce que je suis. Je ne peux pas m’empêcher d’être qui je suis.

 

 

Créer ton propre label, Matriarchy Records, était donc primordial ? Y avait-il un besoin de revanche derrière tout ça ?

Non, pas une revanche, mais un besoin, forcément. J’ai toujours rêvé de monter mon propre label, démonter le schéma-type de l’industrie musicale. Par expérience, je sais que les patrons de labels sont toujours des hommes, les agents également. Je pense que tout ça peut compliquer un peu la carrière d’une jeune artiste. Sur les conseils d’un ami DJ qui me disait que les filles adoraient mes chansons, j’ai donc décidé de monter ce label en rêvant que derrière les musiciens sur scène, ce seraient désormais principalement des femmes qui s’occuperaient de tout (rires). D’autant qu’avec internet, tout a un peu changé à présent. Derrière un ordinateur, on peut être n’importe qui, et c’est quelque chose de bien.

 

Comment considères-tu ton rôle de directrice de label ?

Comme une activité tout-à-fait basique. Je n’ai pas signé d’autres artistes sur Matriarchy car je me concentre à 100% sur mes projets. Ce label m’est donc entièrement dédié. C’est un putain de job à plein temps. Je ne suis pas de ces artistes qui, comme Kylie Minogue, travaillent accompagnés d'un manager, d'un producteur, d'un tourneur et qui génèrent des millions de dollars pour tout ça. Moi, je fais tout toute seule. J’écris mes chansons, j’organise mon book, je publie mes albums ou mes singles. C’est pour ça que je n’aime pas qu’on me compare à ces artistes sous prétexte qu’on fait toutes de la dance music alors qu’on vit dans un monde extrêmement différent.

 

Ton dernier album, Tough Love, n’est d’ailleurs sorti qu’en téléchargement. Pourquoi ?

La raison est que c’est devenu vraiment dur de sortir son propre album dans les bacs. Pour cela, il faut qu’il y ait des gens qui croient en vous et qui financent le projet derrière. Mais face aux millions de musiciens qu’il y a dans le monde, c’est un peu comme jouer à la loterie. Ce n’est plus une question d’être douée ou non, d’être au bon endroit au bon moment, c’est encore autre chose.

 

 

Ce n’est donc pas parce que le format physique n’a plus d’intérêt à tes yeux ?

Non, parce que j’aurais aimé le sortir au format physique, mais pour cela il faut qu’il y ait un gros label derrière qui accepte de le distribuer. Mais c’est vrai aussi que je considère le format digital comme le futur de la musique, ça permet à l’artiste d’être plus libre et de produire plus facilement son album. Je ne veux pas forcément des millions de dollars dont peuvent bénéficier Katy Perry ou Depeche Mode pour produire leurs albums, car je sais que ce n’est pas ça qui permet d’avoir un bon son ou une bonne production. Cet argent permet juste d’être prioritaire par rapport à tout. Par exemple, il y a peu de temps, j’enregistrais un nouveau morceau dans le studio de Beyoncé. Avec mon équipe, nous n’avons pas pu commencer avant 4 heures du matin. L’ingénieur travaillait d’abord avec Beyoncé et venait vers nous une fois qu’elle avait terminée. En gros, il ne nous reste que les miettes de ces artistes.

 

En marge de tous ces projets, tu as également composé des morceaux pour des artistes de musique classique, en l'occurrence des chanteurs d'opéra. Comment est-ce arrivé ?

En fait, mon manager, Miles Copeland (également manager de Sting, ndlr), avait déjà travaillé avec ces artistes. Il m’a donc mis tout naturellement en relation avec Salvatore Licitra et Marcelo Alvarez.

 

Comment passe-t-on de la dance music à la musique classique ?

Je vais te dire : si tu es une vraie musicienne, tu ne te soucies pas de ce que les gens peuvent penser de toi. Tu vas là où les projets te paraissent intéressants. Pour le coup, j’avais envie d’écrire de la musique classique, je m’en sentais capable. Ce n’est pas un caprice, j’ai grandi avec de la musique classique. Je savais donc comment m’y prendre. D’ailleurs, si tu me demandes d’écrire une chanson reggae, je pourrais probablement t’en écrire une (rires).

 

A quoi correspond ta vie en dehors de la musique ?

(Elle hésite). Je ne sais pas trop, il y a une vie en dehors de la musique ? (Rires) Je pense que les deux choses qui m’intéressent le plus en dehors de la musique, de la création ou de la production sont la nature et les animaux. Je me souviens d’une fois où j’étais allée jouer à Dubaï, et j’en avais profité pour nager avec les dauphins, pour leur faire des bisous et des câlins (rires). Une autre fois, j’étais aux Iles Galapagos en Equateur pour rendre visite à un ami et j’ai dormi au milieu de six lions. C’était certainement la plus grande expérience de ma vie. Cette connexion avec la nature est vraiment essentielle.

 

 

Selon toi, quelles sont les personnes essentielles à ta carrière ?

Je n’ai jamais trouvé le partenaire idéal au cours de ma carrière. Je n’ai pas, par exemple, "mon David Stuart à moi" qui me permettrait, à l’instar d’Annie Lennox, de monter Eurythmics. Il y a très longtemps, j’ai travaillé pour un producteur qui était un très bon ami à moi : on a fait des trucs chouettes ensemble, mais on avait des idées trop divergentes sur certaines choses pour monter un projet commun. Ceci étant, il a continué de travailler pour moi. A part lui, la personne la plus importante de ma carrière est certainement mon manager de la fin des années 90, Steve Fargnoli, qui était aussi le manager de Prince. Je ne comprends toujours pas comment une petite fille débarquant d’Italie a pu se retrouver à faire de la musique avec le manager de Prince pour la guider. Je l’avais rencontré un soir à Taratata et, quelques heures après, je me suis rendue à son hôtel pour lui dire que j’avais envie de travailler avec lui, que j’en rêvais. Il m’a tout de suite prise sous son aile et m’a emmené voir les plus gros labels américains. Malheureusement, il est mort d’un cancer durant les négociations. C’était le plus gros désastre de ma vie. Je touchais enfin à mon rêve, et je l’ai perdu. J’étais complètement seule, sans manager, ni producteur. Je n’avais plus rien. Mais j’ai eu l’humilité de me remettre en cause et de remonter chaque étape petit à petit.

 

Aujourd’hui, quelle image penses-tu avoir auprès du public ?

Comme partout, il y a les gens qui vous connaissent, ceux qui vous aiment et ceux qui ne vous aiment pas. Mais l’important, c’est de comprendre les gens. Je veux dire par-là que tous les gens qui chantent Freed From Desire et qui ne connaissent que ça de moi, je ne m’en préoccupe pas trop. Si tu me connais, si tu connais mes chansons, si tu connais mon histoire, alors tu sais que je me fiche des critiques. Je sais que des gens me comprennent vraiment, je le vois dans les commentaires sur Facebook ou sur YouTube. Je reçois aussi beaucoup de lettre d’amour de gens de Pologne ou du Brésil. Si tu penses que je suis trop nineties, c’est que tu es dans le marketing, c’est que tu ne penses pas musique. Et dans ce cas, je n’ai aucun intérêt à te parler.

 

Je suppose que tu écoutes beaucoup de groupes actuels avec plaisir…

En fait, j’ai toujours adoré Joy Division, The Cure, Depeche Mode ou Prince, mais aujourd’hui, plus que les groupes, j’aime surtout les singles. Par exemple, Get Free de Major Lazer est une chanson magnifique, je l’adore, mais le reste de l’album m’emballe un peu moins. Je ne voue pas un culte à ce groupe. De même pour Wildfire de SBTRKT ou Lovesick de Lindstrom et Chrysta Bell.

 

 

Tout ca peut tout de même être regroupé au sein d’un même style de musique, la dance music. C’est le genre le plus présent dans ton iTunes ?

Non, j’écoute vraiment de tout. Peut-être un peu plus de rock. C’est peut-être parce que lorsque je suis sur scène, je me considère vraiment comme une rockeuse (rires).

 

Pour finir, c’est quoi tes plans d’ici peu ?

Pour le moment, je sais juste que je vais faire pas mal d’allers-retours en Allemagne pour développer mon label. Le reste est encore flou. C’est difficile de lutter contre toutes les tentations qu’on peut avoir. D’autant plus quand tu as en permanence des gens qui te disent "tiens, tu devrais faire un morceau rock", que d’autres sont pour un morceau pop, et ainsi de suite. J’espère simplement que je serai toujours en mesure de produire ma musique de la façon qui me plaît.

 

++ Le site officiel de Gala.

 

 

Maxime Delcourt.