Salut Archy. Si on te demandait tout d'abord de te décrire toi-même en quelques mots, que dirais-tu ?

King Krule : Je dirais que… je suis un jeune musicien qui parle des choses de la vie. Je conçois ma musique comme quelque chose d'apaisant, un échappatoire à la réalité - je dirais même qu'elle est un sédatif. Mais en même temps, ce qui me préoccupe essentiellement à travers elle, c'est de livrer un témoignage d'une réalité sociale. Je porte un regard documentaire sur ce qui se passe autour de moi.

 

Tu es un peu le Ken Loach de la musique, quoi.

Ouais mec, grave ! (Rires) J'adore Kes, par exemple ! Attends, ce film avec le faucon là, c'est bien de lui non ? J'adore tellement ce film…

 

Oui, c'est bien de lui.

Alors oui, je dis "témoignage", mais en fait, je cherche surtout à livrer un témoignage sur des émotions. C'est pour ça que j'écris des paroles très descriptives, très imagées.

 

 

King Krule, Zoo Kid, Edgar The Beatmaker, DJ JD Sports... on s'y perd un peu avec tous ces pseudos que tu te donnes. A qui suis-je en train de parler en ce moment-même ? Y aurait-il une différence si je t'interviewais en tant que Zoo Kid, plutôt qu'en tant que King Krule ?

Tu parlerais dans tous les cas à la même personne, Archy Marshall. (Rires) Il n'y a pas vraiment de différence entre Zoo Kid et King Krule à proprement parler : tout ça, c'est juste moi. Je n'endosse pas de différentes personnalités sur scène, justement. La différence réside plus dans les ambiances que je développe sous chacune de mes identités.

 

Tu n'es donc pas dans un trip à la Beyoncé versus Sasha Fierce.

Tout-à-fait, je ne cherche pas à changer de personnalité, je suis toujours le même sur scène malgré mes différents pseudos. Mais le nom, ça reste quelque chose d'important symboliquement. Pour moi, m'appeler King Krule, c'est en quelque sorte un geste politique. Ce que je veux dire, c'est que je suis le King Krule de la ville : un aristocrate de la plèbe. King Krule, c'est un roi prolo !

 

Si à chacun de tes noms correspond un type de musique spécifique, est-ce que ça veut dire que quand tu produis, tu te dis "tiens, ce type de son-là, je vais le sortir sous tel pseudo, parce qu'il y correspond mieux qu'à un autre"?

J'aime bien qu'il y ait une continuité dans ce que je fais, mais effectivement, le concept derrière mon identité en tant qu'Edgar The Beatmaker est, par exemple, bien différent de celui qui sous-tend King Krule. Edgar fait des choses plutôt hip-hop, il est presque une version alternative voire bipolaire de moi-même, comme une personnalité secondaire. "Edgar The Beatmaker", c'est un nom qui m'est venu comme ça d'un coup alors que je cherchais un nouveau pseudo. J'aurais pu m'appeler "Edgar The Peacemaker" aussi, mais je crois que… (il réfléchit) Oui, tout dépend vraiment de la musique que je fais. Si après avoir produit une instru, mettons, je me rends compte que je veux un MC pour rapper dessus, j'en fais un projet "Edgar The Beatmaker". Si je chante moi-même sur le titre, je vais faire sortir le morceau sous le nom de King Krule. Et si je produis plusieurs titres à base de samples… hé bien j'en fais une mixtape que je balance sur internet. Ce qui m'intéresse, c'est de combiner des éléments, associer par exemple l'énergie du punk à l'ambiance du grime, prendre un piano jazz et le caler sur un rythme dub… Fabriquer des sonorités nouvelles à partir de petits éléments faits de bric et de broc. Et si j'ai changé de nom en passant de Zoo Kid à King Krule, c'est parce que c'était devenu un impératif pour moi de changer d'identité musicale. Je n'avais pas envie de passer ma vie à être connu comme Zoo Kid : je voulais changer rapidement de nom avant de devenir plus âgé ! J'aimais bien ce nom de Zoo Kid, mais ça correspond à une période où le public ne me connaissait pas encore vraiment. J'ai sorti un premier single associé à un certain type de son sous ce nom, et dès que j'ai eu un peu de succès, je me suis dit que désormais, je pouvais passer à King Krule. 

 

 

Tu fais un peu comme Devendra Banhart alors ? Lui aussi a changé plusieurs fois le nom de ses formations, il a d'ailleurs déclaré que tous leurs noms étaient temporaires, et qu'ils étaient voués à changer dès qu'ils "trouveraient quelque chose de mieux".

Oui, c'est pareil. Et je vais encore changer ! Je prépare une autre sortie qui ne ressemble ni vraiment à du Edgar, ni vraiment à du King Krule, c'est un peu un équilibre entre les deux, un point médian qui donne quelque chose de différent musicalement.

 

Tu n'as pas peur de perdre ton public à force de le dérouter, si on ne sait même plus ce que tu fais sous quel nom ?

Si, effectivement, c'est une bonne question… Peut-être que je recherche d'ailleurs l'anonymité dans le dédoublement perpétuel, en fait. Je suis probablement un peu schizophrène. J'aime bien me perdre moi-même. Et au final, peu de gens savent ainsi qui je suis, et j'aime cette idée. C'est cool. 

 

Tu parles de "livrer un témoignage", "d'aristocratie prolo"... tu as l'impression que ton environnement et tes origines sociales sont pour beaucoup dans la musique que tu fais ? Ca a un sens, de dire de toi que tu es "un musicien de Forest Hill" ?

Oui, à fond. J'ai passé tellement de temps à Londres, tellement de temps là-bas - à Forest Hill en particulier - que oui, ça m'a conditionné… Et d'ailleurs j'adore Londres. J'ai grandi entouré de meilleurs potes africains, nigérians, indiens, caribéens, français... tu vois ce que je veux dire ? A Londres, on a une réelle ouverture sur le monde entier, tellement la ville est cosmopolite, et ça, ça a évidemment joué un rôle énorme sur ma découverte de la musique. On est confronté à tant de choses variées dans cette ville.

 

 

Tu as envie d'y passer le restant de tes jours ?

Non, j'en ai un peu marre de Londres à vrai dire. J'aimerais bien m'installer ailleurs en Europe, c'est sûr, mais je ne sais pas encore vraiment où, à mon âge… Je voudrais partir d'Angleterre en tout cas, parce qu'au final, Londres est une ville épuisante. Et puis quand on a passé toute sa vie dans un quartier précis comme moi, on finit par y connaître absolument tout le monde. On finit un peu claustro, tout le monde est super occupé, enfermé dans son petit monde, agressif… Moi, je veux vivre bien et longtemps, et pour ça, il faudra que je me barre ! (Rires)

 

Beaucoup de gens disent la même chose de Paris ceci dit, je crois pas que ce soit une particularité de Londres…

Ouais, je comprends. Moi, j'ai envie d'être libre sur tant de plans… c'est pour ça que je voudrais probablement m'installer à la campagne en fait. J'ai envie de grands espaces, d'être entouré d'arbres… Je crois qu'en vrai, je kiffe cet idéal hippie à la con : ouais, ça me fait tripper de devenir un babos ! (Rires) C'est bizarre. C'est probablement parce que j'ai grandi en ville. Mais même en grandissant dans un grand centre, on peut  tout le temps tomber sur des petits espaces insoupçonnés : il suffit parfois de se faufiler à travers un trou dans une clôture ou un quelconque grillage pour déboucher d'un seul coup sur un immense terrain à l'abandon. Ca me fait un peu rêver ce genre de trucs, et je crois qu'étant enfant, ça m'a donné un avant-goût de la vraie liberté. C'est ça qui me fait fantasmer, dans l'idée de partir loin.

 

 

Elle était comment ton enfance, du coup ?

Elle était assez intéressante, je dirais. Mon père faisait typiquement partie de la classe moyenne, et ma mère des couches populaires. Ma mère faisait tout un tas de petits boulots, elle bossait pas mal dans l'industrie textile. Elle a aussi travaillé avec des enfants pour qui elle proposait des ateliers, par exemple. Mon père travaillait en free-lance dans la télé, il bossait pour diverses émission. Je viens d'un environnement qui est assez pauvre, mais la famille de mon père appartient à une sorte de classe moyenne tout ce qu'il y a de plus traditionnelle, avec les valeurs qui vont avec : tout le monde se soutient, on travaille bien pour s'offrir une maison correcte avec un joli petit jardin, quand on se marie, c'est pour longtemps etc. Quant à ma famille du côté maternel, elle est éparpillée aux quatre coins du monde. J'ai de la famille qui vit à Paris, à New-York, en République Tchèque, en Irlande, en Ecosse… Je ne suis vraiment pas très Anglais, d'ailleurs, une bonne partie de mes parents plus ou moins proches sont en Europe de l'Est.

 

Ta famille était très versée dans la musique ?

Partiellement. Mon oncle qui, par exemple, vit à Paris, est un guitariste absolument exceptionnel. Mais un guitariste vraiment dingue. Il a grandi à Londres, a appris la guitare tout seul, a déménagé en France, s'est rendu compte qu'il y avait plein de choses à faire à Marseille, puis est revenu à Paris. Mais malgré tout, il est au chômage, il ne vit pas de la musique. C'est difficile de se faire de l'argent avec ça… Mais on peut vraiment vivre de tout et n'importe quoi : ainsi, je travaille maintenant avec toute ma famille. Désormais, c'est ma mère qui fabrique les t-shirts "King Krule" et fait les produits dérivés, c'est mon frère qui fait les visuels… c'est chouette, on est tous ensemble sur mon projet, et je suis super heureux d'être entouré de gens aussi aimants, intelligents et dévoués.

 

Tu bosses avec beaucoup de collègues londoniens aussi ? Je suppose que tu évolues au beau milieu d'un entourage très large de musiciens.

Oui, tout-à-fait. Londres a une énorme scène musicale, et elle dispose en particulier d'une scène "alternative"dont les contours deviennent de plus en plus nets au fil du temps, principalement parce qu'elle déborde de petits jeunes qui sont en ce moment-même en train d'exploser sur la scène internationale. Au quotidien, je fréquente - enfin je traîne, je chille avec - des mecs qui font pas mal de hip-hop, ou avec des artistes en tout genre comme Metro Zu, Jesse James, Rejjie Snow… Et puis il y a tous les types avec qui j'ai grandi comme Jamie Isaac et les membres du groupe de mon frère.

 

 

Ton frère fait aussi de la musique ?

Ouais, il a vingt et un ans, c'est de la balle ce qu'il fait, mais il ne touche pas un rond. Il a zéro thunes, il vit à la maison. Mais comme je le disais tout à l'heure, il fait aussi les artworks pour mon projet.

 

Et toi, comment as-tu appris à faire de la musique ?

J'ai étudié à la Brit School où ils enseignent pas mal tout ce qui touche à la world music et à la production musicale, ça m'a pas mal aidé. J'en ai fait pendant deux ans, puis je suis allé aux Beaux-Arts, mais j'ai laissé tomber… Mais niveau musique, c'est surtout mon père et mon oncle qui ont fait mon éducation. On jouait beaucoup de guitare ensemble quand j'étais gamin, on improvisait, et au fil du temps, c'est comme ça que je me suis amélioré. J'ai pris un an de cours de guitare où je me suis mis à fond sur les trucs de Jimi Hendrix, puis j'en ai fait encore 5 ans avec un prof. C'est à peu près tout.

 

 

Aujourd'hui, c'est quand même un sacré pari sur l'avenir de décider si jeune de bâtir toute sa carrière sur un projet musical en solo, non ? Ce n'est pas trop stressant comme perspective d'avoir laissé directement tomber tes études en ayant tout investi dans ta musique ?

Sur un certain plan oui, c'est très risqué. C'est à dire que c'est surtout beaucoup de boulot si on veut gagner sa vie avec la musique. On est vulnérable. Mais comme je suis vraiment passionné par tout ce qui touche à la musique, c'est plutôt facile pour moi. A vrai dire, le projet King Krule peut s'arrêter d'un moment à l'autre, mais ça signifiera simplement qu'à ce moment-là, un autre projet musical viendra prendre le relai, donc je ne compte pas changer de voie, non.

 

Tu n'as jamais considéré vivre d'autre chose que de la musique ?

A part aller en école d'Art, ce qui revient franchement à peu-près au même, non… Sinon, j'adore peindre et dessiner, comme mon frère. Mais justement, c'est bien que moi, je fasse de la musique, parce qu'avec lui qui fait toutes les illustrations, on se complète. Il m'écoute et ça l'inspire, et inversement.

 

A ton avis, qu'est ce qu'on apprend réellement en école d'Art ?

Hmm… En école d'Art, je ne sais pas trop. Je peux surtout parler de ce que j'ai appris pendant mes premières années d'études. Personnellement, à la Brit, j'ai étudié l'Histoire et la sociologie, et dans ce domaine-là, j'ai énormément appris. J'ai eu de très bons profs, et ils m'ont enseigné des choses qui, d'une manière générale, ont changé ma perception de la vie. Musicalement par contre, j'ai toujours été une espèce de petit punk, ce système de notations des devoirs scolaires qu'on devait rendre en classe de musique ne m'a jamais parlé, j'ai toujours fait mon truc dans mon coin, je voulais me barrer.

 

Le succès t'est tombé dessus très, très jeune. Ca fait quoi d'être découvert à 16 ans ?

Ouais, c'est étrange comme situation, mais ce que j'en retiens, c'est surtout que c'est du boulot. C'est cool, mais c'est pas mal de pression à gérer aussi. Je ne me rappelle d'ailleurs plus comment tout ça a commencé… Je joue de la musique depuis des années à droite et à gauche, ça n'allait pas vraiment où que ce soit, puis un jour, je crois que j'ai reçu un email de types qui voulaient me produire. Je ne me souviens plus trop, mais c'est comme ça que je suis entré dans le circuit.

 

Comment est-ce que tu composes et produis, techniquement parlant?

Au début, au moment où j'ai été "découvert", je travaillais avec un enregistreur quatre-pistes à bandes magnétiques. Je transférais le tout sur ordi, et je chargeais mes boucles de guitares sur FruityLoops.

 

C'est un grand classique de commencer avec FruityLoops

(Rires) Ouais, jusqu'au jour où le label m'a payé un ordinateur portable ! Ils m'ont acheté un MacBook et j'ai installé Logic dessus, qui est le logiciel avec lequel je travaille aujourd'hui. J'ai commencé à bidouiller dessus tout seul, on m'a donné trois quatre conseils et je me suis lancé dans la production. Pas évident au début…

 

 

Oui, c'est presque un job d'ingé-son à part entière d'apprendre à se servir correctement d'un logiciel aussi complexe.

Oui, mais comme j'utilise beaucoup d'instruments analogiques, je me base énormément sur le son brut qui en sort. J'enregistre avec des pédales d'effets, des claviers, des basses, des micros ; une fois que tout ça c'est fait, je balance le tout sur Logic, je fais un peu de mixage, d'égalisation et de mastering, mais pas plus. Pour l'instant, je ne suis pas tellement entré dans le détail en ce qui concerne la MAO, je n'ai pas trop approfondi mon utilisation du logiciel. Mais bon, je commence à me faire quelques presets, j'utilise quelques plugins…

 

Donc tous les instruments qu'on entend sur ton album en plus de ta voix, c'est toi qui en joues ? Le piano aussi ?

Oui, toutes les guitares et les claviers, tout ce qui peut produire du son, quoi. Je travaille toujours dans une optique très DIY.

 

Ta production me fait d'ailleurs un peu penser à ce que fait Tricky, par pas mal d'aspects. J'imagine que ce n'est pas la première fois qu'on te compare à lui. Qu'en penses-tu ?

Ah oui, je vois ce que tu veux dire. Hé bien ça me fait très plaisir ! J'aime beaucoup Tricky. Je suppose que la filiation se perçoit surtout par rapport à des titres comme Aftermath, par exemple. J'aime beaucoup toute sa période années 90, c'est celle que je trouve la plus intéressante. Je m'y suis beaucoup intéressé quand j'étais jeune : j'ai vu un documentaire sur lui sur la BBC à l'époque, ça m'avait beaucoup marqué, et donné envie de vivre sa vie...

 

 

Et quand tu ne fais pas de musique, qu'est-ce que tu fais ?

Quand je ne fais pas de musique, j'enregistre celle de mes potes ! Je fais de la musique vraiment tout le temps, tous les jours, à fond. Et le reste du temps… j'essaie de tomber amoureux de femmes magnifiques. (Rires) Voilà, c'est à peu près tout… Je ne suis pas un geek, je ne passe pas mon temps sur internet et tous ces trucs-là. J'ai un compte Facebook que j'utilise comme un carnet d'adresses téléphoniques, parce que je n'ai jamais de crédit sur mon mobile pour appeler les gens. (Rires) Pareil pour les e-mails…. Si je vais sur YouTube, c'est presque uniquement pour mater des clips et écouter de la musique. En fait, je passe ma vie à enregistrer, à sampler tout et n'importe quoi : j'enregistre ce que j'entends de ma fenêtre, les bruits de la rue, les tarés qui passent devant chez moi… Je crois que c'est tout ça qui fait qu'en somme, mon album penche définitivement du côté du punk.

 

Bon, en tant que rouquin, il faut quand même que tu m'expliques un truc : c'est vrai que vous n'avez pas d'âme ?

Moi en tout cas, c'est sûr que non ! (Rires) Non, moi je marche sur mon âme… Oui, je vagabonde sur mon âme, mec... 

 

Alors je suppose que tu as vu le clip de M.I.A. qui met en scène un génocide de roux ?

Absolument, et j'ai carrément l'intention d'en faire ma propre version. C'est simple : à la place des rouquins, on mettrait des putains de hipsters !

 

++ Le site officiel, le compte SoundCloud et la page Facebook de King Krule.

++ Six Feet Beneath The Moon, son premier album solo, vient de sortir chez XL Recordings. Déja disponible, il est en écoute sur Deezer et sur Spotify.

 


Scae // Crédit photos : Mikael Gregorsky + D.R.