(en revenant de l'expo Say Watt, nous palabrons gentiment autour du dernier album de Jay Z qu'il adore et nous enchainons naturellement sur cette question...)

Et le dernier Kanye West, tu l'as écouté ?
Lyle Owerko : Yeezus ? (Rires) Pas tellement. Je pense que les remix de cet album seront vraiment intéressants par contre. J'ai envie d'entendre le hip hop s'approprier cet album et voir comment il peut amplifier ça. Mais je préfère nettement le Jay Z.


Ha bon ?
Oui, je me sens vraiment proche de la conception de cet album. J'aime vraiment ce que Swiss Beatz a apporté. J'aime ce qu'il apporté ces deux dernières années dans le hip hop quoi qu'il en soit. Mais c'est un album où l'on entend vraiment le plaisir qui a été pris en le concevant. Et finalement, rien d'étonnant à ce qu'ils sortent un album en même temps, ces types là sont les branches droite et gauche du rap. Kanye sort un album, il est très bien mais ça ressemble à ce que les groupes de punks sortaient fut un temps et Jay Z lui répond quelques semaines après avec un album authentiquement hip hop. Ça me rappelle ce qu'il se passait entre les Beatles et les Stones ou les Beatles et les Who. Et Townsend était un génie, il pouvait sortir un album extrêmement vite sans le bâcler, c'était un génie et il savait détaillait le moindre morceau. Quelle détermination…

Je repense à Jay Z, ce qui a pu décevoir certains dans Magna Carta Holy Grail est ce gros teaser où Jay annonçait vouloir révolutionner le rap, repartir à zéro, redéfinir ses limites et puis cet album qui s'inscrit finalement dans le rap New Yorkais de ces quinze dernières annés… C'est ni plus ni moins le son de NYC.
Oui clairement c'est toujours ancré dans NYC. Mais c'est une bonne chose, ils sont si proches de NYC, c'est leur son. Et cet album retrace un peu leur histoire avec le son de NYC, c'est un album important pour ça. La prochaine étape sera de voir les remix.



Quelque chose qui me marque dans cet album, va comprendre, c'est qu'il annonce "I'm The New Jean Michel" dans Picasso Baby. Je ne pensais jamais entendre un truc pareil dans un album de rap. Dans la trajectoire "de la rue à la galerie", tu vois des similitudes entre Jay Z et Basquiat toi ?
Au-delà de la trajectoire, oui, c'est la rue qui les inspire. J'aime entendre le point de vue des rappeurs sur l'Art. Je viens de collaborer sur une peinture avec A$AP Rocky et Swiss Beatz. C'était dingue de voir à quel point le processus a été naturel pour ces mecs. Mais je crois que cette peinture aurait eu plus de sens il y a dix ans qu'aujourd'hui.


Qu'est ce que c'était ce projet avec Rocky et Swiss Beatz ?
Je les ai photographiés devant une reproduction géante d'une de mes photos de Boombox et A$AP a peint sa main sur la boombox, d'une façon très amérindienne et il a laissé son empreinte sur la boombox pour signifier clairement l'appartenance à sa culture.

Justement tant que tu parles de la relation à la boombox, abordons la tienne : quand est-ce qu'il t'est venu à l'esprit de faire un livre autour de la culture du boombox ?
L'idée du bouquin, ça doit être 2007 et j'ai du signer un contrat avec une maison d'éditions aux alentours de 2008. Mais l'idée est venue après avoir un atteint un certain stade dans ma collection de boombox, je me disais : "whouaow, cinquante boombox devrait faire un super bouquin". Il y a tellement de modèles différents.
 

Et comment l'idée de collecter et photographier des boombox est venue ?
Tu sais quand tu as mon âge et que tu as été enfant aux USA, tu as fatalement eu une boombox. Donc j'en avais une petite et quand je me suis installé à NYC, j'en voulais une plus grande donc je suis allé à Times Square et j'ai acheté ma grosse boombox. Et dans mon studio j'avais fait en sorte que tout soit connecté à ma boombox, les cassettes comme mon lecteur mp3 via câbles RCA. J'ai toujours voulu avoir un objet très visuel pour passer de la musique.


Donc ça c'était la première mais comment on arrive à cinquante boombox ?
En les collectionnant (rires). Surtout dans les marchés aux puces, tu trouves des merveilles, dans les thrift shops (boutique de charité, ndlr) aussi. Étant photographe, je travaille avec pas mal de modèles femmes et lorsque nous voyageons je les accompagne dans les fripes et dans des villes comme Detroit ou Charlotte, dans les fripes, tu trouves des boombox qui fonctionnent encore. Durant une certaine période c'était tout ce que je cherchais : des boombox. Non, des t-shirts de rock et des boombox pour être plus précis. Et je collectionnais les deux. Et puis en vieillissant en tant qu'artiste je me suis aperçu que les boombox étaient un parfait support pour beaucoup de mes idées. Ça représente tellement de choses à la fois : la rébellion, la liberté d'expression, la jeunesse, la créativité amplifiée… Et puis c'est relatif à une période d'évolution très marquée pour le hip hop, le punk…

 


C'est vrai qu'on oublie souvent que les deux sont nés dans un court laps de temps (le hip hop entre 73-78 et le punk en 77)...
Mais oui ! Et ils ont beaucoup plus en commun qu'on ne l'imagine. Le punk et le hip hop ont incubé à la même période, les Clash adoraient le rap. Et toute cette énergie m'a surement inspiré.

 

Ne le prends pas mal parce que je ne connais pas du tout ton âge mais tu as connu toute cette période Boombox ?
Non, j'étais trop jeune.


Mais tu as quelques souvenirs d'enfant de tout ça ?
Oui absolument. Je me souviens de gamins plus âgés, surtout dans la mouvance skate punk, emporter des boombox avec eux. Quand j'ai vieilli, les boombox faisaient toujours partie de mon paysage, à l'université, dans le studio d'Art où je peignais ou dans le labo photo. Il y a toujours eu une boombox avec moi.

Et selon toi, est-ce que la boombox était un moyen de marquer son territoire ou un moyen de lutter ?
Depuis ses origines la boombox est un outil pour amplifier ton point de vue. Tu pouvais être dans une équipe de sport, dans le punk, la salsa ou le hip hop, peut importe quel était ton point de vue, la boombox était un moyen de le diffuser donc si ton point de vue coïncidait avec tes opinions, oui ta boombox les rendait audibles pour une audience plus large. D'une certaine manière, la boombox c'était l'Internet avant l'heure : ta boombox c'était ta page Facebook (rires) et ses utilisateurs la customisaient, ils n'avaient généralement pas beaucoup d'argent et ils l'utilisaient comme d'autres utilisent une toile. Donc parfois ce que tu diffusais comme idée passait simplement par l'aspect que tu donnais à ta boombox.

 


Et c'était aussi un bon moyen de sociabiliser ? C'était aussi l'héritier des sound systems jamaïcains ?
Absolument. Les boombox étaient un héritier de cette culture là, du fait de l'immigration massive des Jamaïcains sur place. Quand je suis arrivé à New York je voyais pleins de types qui toastaient via leur boombox et ça c'est une idée qui remonte même à l'Afrique de l'Ouest avec les griots, tu emplois un griot et cet homme arrive avant toi et chante tes louanges, ton statut social, vante ta virilité… Et cette idée s'est déplacée en Jamaïque où le MC était l'élément introducteur du DJ. Ils parlaient des prouesses du DJ, de son agilité et de comment la soirée se déroulait. Puis la situation a évolué et c'est le type au micro qui a pris le devant de la scène en dansant verbalement.


À priori la boombox a pratiquement disparu mais est-ce que cet esprit de partage et/ou cette idée de clamer ce que l'on est/veut dans la rue a disparu ?
Oui clairement. Il y avait dans l'aspect visuel de la boombox cette idée de se réunir et de s'unir et qu'ensemble les choses pouvaient changer. C'est peut-être pour ça que beaucoup de mes photos sont achetées par des artistes et surtout des musiciens parce qu'ils veulent qu'on leur rappelle ça quotidiennement.


C'est curieux de remarquer comme les choses ont changé, fût un temps la boombox faisait en sorte que la musique rassemble, fédère et aujourd'hui via les casques, on fait en sorte que la musique isole. Qu'est que ça dit de notre époque ?
C'est assez irrationnel de voir comment nous évoluons et comment la technologie finit par nous séparer. La boombox faisait de toi le curateur de ta propre existence et c'était un magnifique véhicule d'opinions. Et maintenant nos moyens de curations deviennent très personnels. Nous avons notre propre casque avec notre iPhone, on détient là dedans une bonne partie de nos existences. Quelque part nos téléphones sont devenus les nouvelles boombox. La culture avance et dès que nous avons un nouveau moyen de nous faire les curateurs de nos existences, nous nous l'approprions. Souviens toi des premiers répondeurs sur téléphone portable, ce que ça pouvait dire de toi, en fonction de la voix que tu prenais, de ton message, du choix d'une musique… Donc la curation a toujours été importante pour les gens, la technologie a juste changé la manière de faire.



On dit beaucoup de bien de la boombox mais je me demandais si elle pouvait aussi être utilisée à des mauvaises fins selon toi ? En gros, est-ce que tu te souviens de la boombox comme vecteur d'emmerdements pour autrui ?
Oui évidemment. À chaque fois qu'une nouvelle technologie apparaît quelqu'un trouvera le moyen de l'utiliser à mauvais escient. Quand tu regardes dans les années 50, le blues, son message, son public, lorsqu'il a été investi par Elvis, il a commencé à changer de substance, ça n'était plus la même musique noire, il l'a réinterprétée, c'était beaucoup plus dansant, c'est devenu populaire, les gamins blancs adoraient ça tandis que leurs parents devenaient furieux. Lorsqu'il dansait en live, les cameramen avaient pour instruction de ne pas le filmer en entier parce que sa danse était considérée comme provocante. Regarde ce que fait Diplo aujourd'hui avec le Twerk…  Et c'est un garçon adorable, nous venons juste d'avoir une conversation ensemble la semaine dernière lors d'une émission de radio. Et je l'ai vu à Coachella avec Major Lazer, c'était vraiment un des meilleurs concerts de cette édition. Et tout ça semblait nouveau. Mais quelque chose de nouveau est toujours la déviation, le dérivé de quelque chose établi.


Et justement tant qu'on parle de revival, tu penses que la boombox peut en faire l'objet d'un ?
Ouais, tous les trente ans, cycliquement, quelque chose revient. Donc cela doit faire trente ans depuis le pic de la boombox et il se pourrait que la boombox revienne. Dans tout revival, il y a de la nostalgie et il est possible qu'un paquet de personnes regrette le tournant que nous a fait prendre une certaine technologie. Nos comportements sont devenus insulaires avec les casques, les iPods et c'est vrai que c'est incroyable de pouvoir faire tenir un sound system aussi complet dans un environnement aussi compact. Mais je suis persuadé que nous ne sommes pas très loin de voir quelqu'un souhaiter l'exact inverse, aller à contre courant et relancer le mouvement.

 



Je pense à quelque chose, les boombox étaient hyper onéreuses non ?
Ouais.


Et comment un truc aussi cher pouvait-il être aussi populaire ?
C'est intéressant de constater que les boombox les plus vendues n'étaient pas les plus performantes. Il y avait des boombox à 1200$ et c'était inimaginable pour moi d'investir ne serait-ce que 800$ dans un système audio… Donc les marques ont constaté ça et se sont mises à produire des boombox aux couleurs pétantes et surtout accessibles financièrement. Elles étaient vraiment faites pour être transportées partout même si le son était immonde, bien évidemment.  Mais c'est celles-ci que l'on a vu le plus dans la rue.


Celles que tu prends en photo sont plus jolies. D'ailleurs quelque chose d'étonnant dans tes photos est que contrairement à la grande majorité des photos les représentants, les boombox ne sont pas mises en scène. La plupart du temps, elles sont l'extension de quelqu'un, elles peuvent être la vedette de la photo mais jamais indépendamment d'un contexte. Pourquoi toi tu les prends sur fond blanc de manière très statique ? Tu voulais constituer des sortes de photos d'identités pour tes boombox ?
Ouais, je voulais vraiment les isoler. Je voulais que l'objet respire. Dans ma carrière je les ai photographiées de tas de manières différentes et ce que je voulais cette fois-ci c'était un instantané de ces boombox. Je voulais qu'elles existent en elles-mêmes pour leur forme, leur design, leur âme que tout ça parle de soi-même. Elles avaient besoin d'être éloignées du cliché habituel, de leur contexte. C'est comme prendre la photo d'une statue en oubliant le musée derrière ou la ville dans laquelle elle réside.

 


Tu es à Paris depuis hier et je me demandais ce que tu avais pris comme photo depuis ton arrivée.
Ho j'ai pris un tas de photos depuis que je suis arrivé tu sais. Avec mon téléphone.  

 
Ton téléphone ?
Ouais… Je ne voyage plus avec mon matériel professionnel maintenant à moins que ça soit un déplacement pro. Mes appareils sont beaucoup trop lourds pour voyager léger et rapidement donc… Et puis tu sais pour des photos à prendre rapidement, ces petits appareils sont fantastiques.


Mais tu peux bosser avec ça ? Un grand format d'une photo prise avec l'iPhone, c'est généralement assez merdique comme résultat non ?
Non non. Même pour mes photos les plus arty, je peux bosser avec. Tu feras pas des formats immenses avec mais jusqu'à 12x12 pouces (environ 30x30cms, ndlr) ça rend très bien. Tu n'imagines pas à quel point tu peux faire de belles choses avec l'iPhone. Et les applications sont géniales, tu as vraiment un beau potentiel avec ça.


Et tu ne veux pas me dire ce qui t'inspire vraiment à Paris ?
Ho si : la lumière. Elle est toujours fabuleuse. Spécialement le fait que la hauteur des bâtiments soit très homogène ici, avec le ciel, les arbres, ça peut donner quelque chose d'incroyable. Paris a toujours su être son propre curateur, c'est vraiment fabuleux.  

 

 

++ Le site officiel de Lyle Owerko
++ L'exposition Say Watt ?  dans laquelle Lyle Owerko expose ses photographies se tient à la Gaité lyrique à Paris jusqu'au 25 août 2013.
 

 

Mathias Deshours.