Aujourd'hui toujours pas rangé des voitures, nous l'avons suivi ces dernières semaines, au cours de ses multiples manœuvres pour faire parler de son dernier film Return to Nuke 'Em High durant le dernier festival de Cannes, en complément d'un entretien rétrospectif qu'il nous avait récemment accordé lors d'un passage à Paris.

 
 

Vous revenez de Cannes où vous avez tout fait pour vous faire remarquer : manifestations, mariage de lesbiennes, conférences de presse et diffusion gratuite à l'arrière d'une camionette, tout cela non loin des marches du Grand Palais...

Lloyd Kaufman : C'est le seul moyen que nous avons pour faire parler de nous. Le mouvement «Occupy Cannes» et le documentaire que nous y avons tourné : All The Love You Cannes, c'était notre manière d'attirer l'attention sur les inégalités des opportunités entre les conglomérats médiatiques et les artistes indépendants. Il faut rendre l'art aux gens !

 

Pouvez-vous décrire votre projet de documentaire Occupy Cannes ?

Avec les manifestations de «Occupy Cannes» durant le festival et le documentaire du même nom, Troma vise à uniformiser les règles du jeu et informer les artistes indépendants sur la façon de mieux coexister, contourner, et changer le courant dominant pour promouvoir l'art véritablement indépendant sous toutes ses formes. Occupy Cannes sera provocateur, idéaliste, tout en restant un documentaire très divertissant qui prend le festival de Cannes 2013 pour cadre et parle de la lutte des artistes indépendants qui viennent du monde entier pour promouvoir leurs projets.


Troma occupe Cannes, mais que font Christine Boutin ou Frigide Barjot ?

 

C'était d'ailleurs l'occasion de faire la promotion de votre dernier diptyque Return To Nuke 'Em High dont vous parlez largement dans votre documentaire et dont vous avez tourné des scènes du deuxième opus au cours d'Occupy Cannes. Rentable, le déplacement.

Oui, mais c'était surtout pour explorer le festival de Cannes de l'intérieur. Occupy Cannes se sert de Return to Nuke 'Em High: Vol. 1 et 2 comme sa pièce maîtresse. La caméra suit l'équipe de Troma cherchant à vendre et à promouvoir le film à Cannes. Nous rencontrons également de nombreux cinéastes venus encourager Troma et utiliser ce qu'ils ont appris pour promouvoir leurs propres projets. «Occupy Cannes» se donne l'objectif de réveiller les élites des médias qui ont détourné Cannes de son objectif premier. Montrer que les artistes indépendants et les grands studios peuvent coexister et travailler ensemble s'ils ouvrent leurs esprits.

 

Projection gratuite de Return to Nuke 'Em High sur la Croisette à l'arrière de la camionnette du festival indépendant Cannes in a Van. (copyright Cannesinavan.)

 

C'est si difficile pour vous aujourd'hui de distribuer vos films ?

Les temps ont changé. Nous n’avons pas de distribution en Europe. Désormais, il n’y a plus que de gros studios comme Warner, UGC ou Gaumont… qui bloquent toute la distribution.

 

La distribution est sûrement devenue plus complexe pour des indépendants comme vous, mais Internet fait un gros travail de promotion et de diffusion pour vos films.

Internet est un outil formidable parce qu’il y a des millions de gens qui peuvent, s’ils le souhaitent, voir Poultrygeist demain. Par contre, niveau retour en argent… rien ! (Rires) Mais pour moi ce qui est le plus important c’est que le monde voit mon film. Le miracle c’est que même si je suis véritablement invisible aujourd’hui, des millions de gens connaissent tout de même mes films. Dans l’industrie du film, tout a changé parce qu’il y a eu beaucoup de consolidation entre les studios et les distributeurs. Il existe une véritable liste noire des indépendants qui ne rentrent pas dans ce système. Mes films Return to Nuke 'Em High ou Poultrygeist sont certainement bien meilleurs qu’une grande partie de ce qui sort en salle chaque semaine, mais comme nous ne faisons pas partie des élus…

 

N’est-ce pas dû au fait que vos films sont particulièrement trashs et donc limités à une certaine audience ?

Non, puisque les autres imitent nos films avec beaucoup plus d’argent. Mother’s Day, l’une de nos dernières productions réalisée par mon frère va être refait par Brett Ratner prochainement. Toxic Avenger, qui n’a jamais connu de passage télé, qui a été interdit dans de nombreux cinémas aux USA va bientôt avoir droit à un remake à 100 M$. On nous a payé beaucoup, très cher, pour obtenir les droits alors que nous avons fait quatre épisodes autour du personnage qui n’ont pas connu la diffusion qu’ils méritaient. En tous les cas, sans Internet, le Toxic Avenger n’aurait pas la renommée qui est la sienne aujourd’hui.

Je suis tout à fait d’accord avec le partage de fichiers, le piratage c'est ok ; je trouve juste dommage que les internautes soient prêts à perdre autant de temps à chercher nos films sur Internet et à les charger alors qu’ils pourraient plus facilement nous les acheter...

 

Lloyd et son personnage fétiche, emblème de Troma Entertainment, Toxie, le Toxic Avenger, un agent d'entretien qui a muté après être tombé dans des barils radioactifs.

 

De toute façon, vous avez de vous même mis un très grand nombre de vos films en disponibilité gratuite sur le Web

Oui, comme nous sommes blacklistés de toute façon, autant rendre disponibles ces films rares et difficiles à trouver. Je pourrais passer par des distributeurs internationaux mais ils font très mal leur travail et ne nous donnent qu’une part ridicule de ce que cela leur rapporte. Alors à quoi bon ! Autant donner nos films gratuitement. Au moins on ne perd pas le respect du public. Il y a de petits distributeurs mais ce sont des voleurs. Même Sony ! Ils ont distribué une partie de nos films en DVD dans des copies dégueulasses. Ils sont dégueulasses ! Cela fait dix ans, je crois que nous n’avons plus rien distribué en France. Nous n’existons ici que par la ferveur des fans et le partage des fichiers Internet… On distribue un peu en Allemagne, très peu en Angleterre et rien dans le reste de l’Europe. En tous les cas, les fans nous donnent le respect. Pas d’argent, mais du respect. Ça me suffit. De toute façon, j’ai assez pour manger, pas besoin de limousine, ni de première classe quand je prends l’avion.

 

Vous aviez déclaré que Poultygest serait votre dernier film puisque vous aviez dû investir de votre argent personnel dans le film, mais vous allez bientôt sortir deux Return from Nuke 'Em High, suite-remake de votre film des années 80...

Oui, c'est un miracle ! Poultrygeist n’avait rien rapporté. Du coup, nous avions tout perdu. Nous avons mis 500 000 de nos euros dans ce film, directement dans les toilettes.

 

Vous voulez dire la scène des toilettes (ici, si vous avez l'estomac bien accroché) celle ou un type explose littéralement après avoir mangé du poulet pourri ?

Non, aux toilettes, vraiment ! (Rires) Nous avons investi cet argent, l'argent que ma femme avait mis de côté pour notre couple, dans le film et nous avons tout perdu. J’ai l’air aigri mais quand je dis que ce film est meilleur que la plupart des films qui sortent au cinéma, je dis la vérité ! Pendant les projections du film, les fans me disent les choses comme ils les pensent. Ils adorent le film. Si nous avions diffusé le film dans vos salles Gaumont ou UGC, il aurait sûrement trouvé son public. Mais, bon, je crois qu’il va falloir que je meurs pour qu’on commence à m’apprécier.

 

C’est un peu le lot des plus grands artistes. Vous en parlerez avec Van Gogh.

Exactement (Rires). Moi, en tout cas, je compte bien garder mes deux oreilles jusqu’au bout.

 

La Troma continue donc de produire des films et vous d'en réaliser.

Oui, nous continuons tout de même de produire - miracle ! Miracle ! - de nouveaux films. Des gens comme Eli Roth (Hostel) ou Trey Parker (South Park) sont sortis de Troma et aujourd’hui nous avons un nouveau réalisateur : Astron Six. Bon, en fait, il y a cinq réalisateurs sous ce nom unique mais ils se chargent, ensemble, de la réalisation de films pour nous. Je ne suis que producteur avec mon associé Michael Herz et je les trouve très bons. Une partie d’entre eux joue la comédie et réalise, une autre partie s’occupe des effets spéciaux. Ils sont très complémentaires.

 

Comment faites-vous encore pour trouver de l’argent pour financer de nouveaux films ?

J’ai des lèvres de femme.

 

… Des lèvres de femme ?

Oui, j’utilise mes lèvres pour sucer les gens dans les salles de bain, les toilettes... Un euro par ici, deux euros par là…

 

Donc, combien de fois avez vous dû utiliser vos «lèvres de femme» pour monter vos projets ?

Nous avons une collection de 800 films.

 

Ca fait beaucoup de pipes, quand même.

Non, ce que je veux dire c’est qu’il y a toujours des droits qui rentrent sur un film ou un autre. Et puis, récemment, un théâtre a acheté les droits de Toxic Avenger pour en faire une comédie musicale.

 

Musicale ?!

Oui, donc on a eu aussi de l’argent par là. J’ai écrit six livres également, sans compter les adaptations en comics de Toxic Avenger et le remake qui va être fait en Musical à Broadway. Il y a toujours de tout petits robinets par-ci, par-là, qui viennent alimenter notre flaque d’eau.

Nous avons produit une centaine de films et en avons acheté d'autres. De quoi faire un catalogue de 800 films ou un peu plus, aujourd'hui. Au lieu d’acheter une maison à Hollywood ou de nous payer des prostituées, nous avons acheté les droits d’entre 6 et 700 négatifs de films ce qui permet à Troma d’avoir le catalogue qui est le sien. Il y a toujours de petits pays qui quittent le communisme et du coup doivent acheter des films pour faire plaisir à leur peuple. Ils nous achètent des lots de films. Une cinquantaine, disons, pour un euro de chaque et on fait notre beurre avec ça.

 

 

Ah oui ! Les ex-pays communistes... Vous allez bientôt fêter les 40 ans de Troma. C’est quoi la date anniversaire, d’ailleurs ?

On a créé Troma en 1974. Pour la date exacte je ne sais plus il faudrait demander à mon associé. C'était le jour de l'anniversaire de mon mariage avec ma femme, je devrais m'en rappeler, 40 ans pour une société indépendante, c’est pas mal, non ?! Je crois que nous sommes les seuls à avoir duré aussi longtemps dans ces conditions. Mais tout cela nous ne le devons qu’aux fans qui achètent nos films sur notre site ou sur Amazon. Ils ne donnent pas encore d’argent pour que nous réalisions nos films mais ils en donnent pour la tournée de notre Tromadance Film Festival, quand ils payent leur place.

Cela fait treize ans que nous faisons ce festival que nous avons mis en place pour nous opposer au Sundance Film Festival qui veut se donner une image de festival indépendant mais qui, à notre avis, est tout à fait hypocrite. C’est Trey Parker qui m’a glissé l’idée de monter un festival. A la différence de Sundance, il n’y a pas besoin de payer pour soumettre un film.

Il faut faire partie des élus ou proposer de la nourriture pour bébé (?, ndlr) avant d’être sélectionné là bas… Godard serait refusé à Sundance aujourd’hui. Trop subversif, impossible ! A Tromadance on peut proposer des films, entrer au festival et voir les films, tout cela gratuitement. Pas de carré VIP chez nous ! Pour la treizième année nous avons proposé un Kickstarter. Ce site où les gens peuvent envoyer de l’argent pour monter un projet. C’est comme cela que nous avons pu soutenir le financement de notre festival, de notre documentaire sur Cannes. Au début, nous nous étions installés dans la même ville que le festival de Sundance afin de mettre nos doigts dans leurs yeux mais comme nous avons pris de l’ampleur, nous avons déménagé dans le New Jersey, la ville ou est né Toxic Avenger. C'est très symbolique.

 

Est ce vrai que les fans ont participé financièrement au tournage de votre précédent film, Poultrygeist ?

Non, ils n’ont pas donné d’argent mais ils ont beaucoup aidé à la distribution du film. Par exemple à Chicago, les cinémas sont snobs ou appartiennent à de grandes sociétés comme Disney ou Paramount. Les fans se sont rendus dans ces cinémas pour demander en masse à voir notre film ce qui a amené plusieurs de ces salles à nous demander des copies.

Avant de partir en voyage pour des festivals ou pour présenter mes films quelque part, je laisse toujours un message sur Tweeter afin de savoir si quelqu’un peut m’emmener en voiture de l’aéroport et j’ai toujours quelqu’un pour venir m’accueillir ! Pour Poultrygeist, grâce à Internet, des fans sont venus de France, d’Allemagne et même du Japon ou d'Australie… Jusque dans la ville où nous tournions le film, Buffalo (Etat de New-York, NDLR). Ils sont venus travailler sans être payés - la plupart de nos comédiens ne sont pas payés. Si vous voulez, vous pouvez venir jouer dans nos films. Ce serait un vrai plaisir !

 

Merci, c'est gentil ! Les rumeurs sur vos tournages sont nombreuses. Il paraît que les comédiens dorment sur place, qu’ils ne mangent que des sandwiches…

Oui c’est vrai. Beaucoup sont venus de l’autre bout de la planète pour dormir par terre dans le fast-food dans lequel nous tournions Poultrygeist, par exemple. Nous ne les nourrissions que de sandwichs au fromage, sans arrêt - d’ailleurs le fromage devient très cher il va falloir trouver autre chose. Une fois arrivés, les acteurs devaient apprendre une chose essentielle chez Troma : chier dans un sac en papier. C'est vrai, et ce n'est pas facile, croyez-moi ! Il y a un Making-of de 95 mn disponible sur le Net, Poultry in Motion, Truth is Stranger than Chicken. C’est un film formidable, qui montre vraiment comme il est difficile de faire un film et particulièrement pour Troma Entertainment. Il y a beaucoup de monde à l’image, des chansons, des effets spéciaux, des explosions. C’est très compliqué.

Nous avons fait ce film pour 500 000 $, ce qui est très peu dans l’économie actuelle. C’est grâce aux fans du monde entier, qui sont restés trois mois sur le plateau dans des conditions épouvantables, que nous avons pu le réaliser. Dommage qu’il n’ait rien rapporté. Mais je ne le regrette pas.

 

Heu, finalement je sais pas si je vais pouvoir venir... Il n'y a pas de problèmes sur des tournages de ce type ?

Le pire pour moi, c’est que tourner des films est très dangereux. J’ai toujours peur que quelqu’un meurt sur nos tournages. Il y a l’électricité, les véhicules pendant les cascades... Les gens dorment peu, pas mal sont plutôt toqués... iI faut faire attention à eux… Personne n’a été tué ou même blessé jusqu'ici, fort heureusement ! C’est arrivé à Spielberg sur Twilight Zone, mais pas à moi ! Mais je tremble. J’ai peur à chaque nouveau tournage.

Chez Troma nous avons trois règles : «Safety to Humans», «Safety to People Property». On ne salit pas, on ne casse rien. Pas de tâche chez les gens et enfin, en troisième, écrit en plus petit : «Make a Good Film». Ces trois règles, on les affiche partout. Sur les toilettes, les camions, les endroits où l’on mange... pour que les gens soient au courant dans leur âme de ce qui se passe.

 

Une partie du casting d’acteurs (fans) de Troma dans Poultrygeist.

 

C'est sérieux ! Des gens se sont déjà mis dans des situations dangereuses sur vos tournages ?

Tout le temps ! Il y a, régulièrement, des gens qui se font renverser par des voitures pendant des cascades, des gens qui brûlent, d’autres qui ont des irritations aux maquillages, aux prothèses plastiques. Des gens qui conduisent sans arrêt pour aller chercher des comédiens, des accessoires qui manquent. Ils ne font pas toujours attention parce que les conditions de tournage sont fatigantes. Et puis il y a les fous…

 

Les fous ?

Oui, il y a toujours des fous qui veulent participer à nos tournages. Il faut les repérer et les mettre rapidement à la porte avant que des problèmes n’arrivent. Ils pensent que tourner un film pour Troma c’est un peu comme une fête, une fête un peu sauvage alors qu’il faut être très sérieux, dévoué au film parce que c’est très intensif. Nous ne nous prenons pas au sérieux mais nous prenons nos films très au sérieux. Il le faut, sinon comment aurions nous pu durer aussi longtemps en restant à la tête de notre propre firme ! Mes lèvres de femme étant un plus pour survivre. Je vais aux toilettes de la Gare du Nord : un euros par ci, deux euros par là… Et on finit par pouvoir faire un film !

 

A part la gare du Nord, quelle est la chose la plus bizarre que vous ayez eu à faire pour un film ?

Depuis quarante ans, nous avons toujours fait en sorte que personne ne perde d’argent mais pour Poultrygeist, il n’y avait pas d’argent. Ma femme a dû me donner l’argent que nous avions mis de côté et nous n’avons pas été en mesure de le récupérer. C’est là qu’elle m’a dit : «Plus jamais !».

 

Mais vous continuez de tourner...

Le numérique change beaucoup de choses. La qualité de l’image de nos derniers films est meilleure que celle Poultrygeist qui était en 35mm et beaucoup plus cher !

L'été dernier, j'ai tourné le remake en deux parties de Class of Nuke 'Em High.

 

La bande annonce de Class of Nuke 'Em High.

 

Certaines sociétés de production comme Starz nous ont donné de l’argent et ont accepté que je sois le metteur en scène. Je suis très heureux parce que le scénario me paraît très intéressant. Ce n’est pas vraiment un remake, plutôt un Redux. Nous avons revisité l’idée du film plus que d’en faire une suite. Le budget était très léger mais nous avions une liberté totale pour le réaliser grâce à l’appui de Starz, une compagnie beaucoup plus grosse que la notre. Et puis il y a beaucoup de gens qui ont commencé chez Troma avant de travailler dans de plus grosses boîtes. Comme ils ont aimé travailler avec nous, ils profitent de leur position pour nous donner quelques miettes et nous permettre ainsi de continuer à travailler. Il y a beaucoup de gens aussi qui sont haut placés comme Elie Roth, Trey Parker, Tarantino ou votre réalisateur, Gaspar Noé (Irréversible, Enter The Void), qui sont inspirés par notre travail et qui veulent que Troma existe encore. Ils aiment ce que nous faisons, ils ont pitié de nous (Rires).

 

Justement toutes ces personnes inspirées par vous… (il sort un masque du Toxic Avenger qu’il met à côté de son visage)

Vous voyez nous n’avons pas de syndicat, de champagne ou de grandes vedettes. C’est ça notre vedette, notre Johnny Depp. On ne veut pas nous donner d’argent pour faire des films mais Hollywood est capable de mettre 100 000 dollars sur la table simplement pour faire, sans nous, le remake de Toxic Avenger en Musical à Broadway. Oui ?

 

… Je disais, des réalisateurs plus ou moins trashs comme Tarantino ou Takeshi Miike s’inspirent de vous. Vous n’auriez pas voulu avoir une carrière à leur manière ?

Takeshi Miike (Ichi the Killer, Audition) disait beaucoup s’inspirer de notre cinéma à ses débuts mais je peux dire que désormais nous sommes très influencé par son cinéma. S’il y a des chansons dans Poultrygeist, c’est grâce à lui. J’adore Broadway mais je n’aurais jamais pensé à insérer des parties chantées dans mes films si Takeshi ne me l’avait pas montré à travers ses films. Il m’a donné ce courage. Puisque je ne travaille pas pour une grande boîte et que je ne veux pas travailler pour des gens qui vont faire n’importe quoi avec nos films, les censurer ou appliquer ce qu’ils croient être mieux… je fais en sorte que Troma puisse tout contrôler. C’est un peu comme la masturbation, c’est souvent bien meilleur que le sexe.

 

Ah bon ?

Oui, je pense. Je suis très influencé par les Cahiers du Cinéma que je lisais dans les années 60, puisque je parle en français. Dans l’idée qu’ils développaient dans ces années-là, je veux être un auteur à part entière. Nous ne louons pas les murs de Troma et nous sommes propriétaires de nos négatifs. Nous sommes très pauvres mais nous avons le droit d’être libres et je ne regrette pas. Je ne regrette rien ! Comme Edith Piaf (Rires). J’ai pris beaucoup de drogue dans ma vie, comme elle. Vous en avez ?

 

Non, pas là. Si j’avais su que je pouvais me droguer avec Lloyd Kaufman... Croyez bien que regrette.

Je plaisante ! C’est trop tôt dans la journée. Quand j’allais à Yale, dans les années 60, j’ai pris beaucoup de drogue. J’en prends encore mais plutôt des champignons, des choses comme ça mais ma femme n’aime pas beaucoup.

 

Vous en prenez quand vous écrivez des scénarios ? Ils sont… très inventifs.

Non, pas du tout ! Jamais quand j’écris et encore moins pendant les tournages. C’est très sérieux ! Par contre, après les heures de boulot, quand on ne tourne pas, c’est bon !

 

Llloyd agressé par l'une des ses créations de Poultrygeist.

 

Le musical de Broadway, vous n’y avez pas du tout participé ? Vous êtes pourtant un fan de Musical, depuis toujours, c’est dommage…

Non, pas du tout. La musique a été composée par Bon Jovi et David Brian. Le Musical est formidable. Ils aiment beaucoup le travail, de Troma : l’atmosphère et l’humour de nos films et ils voudraient que Troma soit mainstream un jour mais ils ne voulaient pas que je participe à la création du projet. Ils ont conçu quelque chose de tout public à partir de notre film. Chapeau ! Peut-être qu’un jour, Troma récupérera un peu d’argent sur le projet, je ne suis pas sûr.

 

Troma ce sont deux personnes, deux associés : vous et Michael Hearz, votre partenaire.

Oui, nous sommes ensemble depuis le début. Près de 40 ans, c’est le plus long partenariat qui existe à part les Rolling Stones, qui ont tenu 50 ans.

 

Vous l’avez connu à Yale, c'était votre camarade de chambre ?

Non, j’aurais bien voulu l’avoir dans mon lit mais ce n’était pas possible.

 

Il ne faut pas mélanger le travail et le plaisir.

Oui, Michael était avocat quand nous avons commencé.

 

Cela peut être utile dans l'industrie du cinéma.

Oui, mais pas du tout ! Il était très mauvais là-dedans.

 

Qu'est-ce qui vous inspirait quand vous avez débuté. Il y avait les comédies musicales de Broadway...

Oui mais le film qui m’a le plus impressionné c'était L'Impératrice Yang Kwei-Fei de Mizoguchi. J’avais une forme de crise religieuse quand j’ai vu ce film et j’étais totalement ébloui. Je ne l’ai jamais revu. Il était tellement sublime que je ne veux plus le revoir, de peur qu’il soit différent à mes yeux aujourd'hui. Il a changé ma vie mais ce n’est pas ce film qui m’a décidé à en faire moi-même. C’est To Be or Not To Be de Lubitsch qui m’a donné envie de faire ce métier. Nous n’étions qu’une poignée dans la salle, quand j'ai eu la chance de poser mes yeux dessus, je me souviens (Sourire). J’étais très impressionné par le fait que le film soit tout à fait fou mais très organisé en même temps. Pendant ce film, j’ai décidé que j’allais essayer, moi aussi, de montrer ce qu’il y avait dans mon âme, dans mon cœur.

 

Pendant combien de temps encore pensez-vous faire des films ?

Je veux mourir vite mais si cela n’arrive pas, je vais continuer de faire des films pour m’occuper. J’ai honte parce que j’ai 68 ans et c’est trop vieux, je pense. Je crois qu’en devenant vieux, on n’est plus tellement utile. Regardez dans le Rock’n’Roll, des gens comme Rod Stewart, ils sont trop vieux ! Quand vous les voyez sur scène, ils sont comme des bouts de viande inutiles et dégoûtants. Ils sucent l’oxygène des jeunes plutôt que de leur laisser la place.

 

Vous en faîtes travailler, vous, des jeunes.

Oui ! Et j’espère que des films que nous produisons, comme Father’s Day vont permettre aux réalisateurs du film de monter dans la chaîne de nourriture.

 

Et de vous permettre de faire encore de nombreux films !

Oui, mais si je suis renversé par un bus demain, pas de problème. Parce que, vraiment, quand on atteint un certain âge, il n’y a plus grand chose à donner. Vivre devient un exercice narcissique. Je dis des bêtises mais il y a plusieurs siècles les gens ne dépassaient pas les 60 ans. Je ne crois pas que Dieu ait conçu les Hommes pour qu’ils vivent 80-90 ans ou plus. Regardez dans la rue, ces petites vieilles qui se déplacent, c’est n’importe quoi ! Enfin, n’utilisez pas ce que je dis là, c’est trop pessimiste. J’ai trop pris de LSD, je crois, dans ma vie.

 

(L’entretien se termine, une bande de geeks débarque déjà avec une caméra. Un type d'Allociné attend dans un coin. Je lui prends son masque du Toxic Avenger tout boursouflé). Au moins le LSD ne vous a pas rendu comme ça.

Oui, c’est sûr !

 

++ La page Facebook officielle de Troma.

 

Propos recueillis par Yves Le Corre.