Quand et comment t’es-tu lancé dans un domaine aussi confidentiel en France que le murderabilia ?
David Brocourt : J’ai découvert ce milieu début 2010 lorsque j’ai acheté le bouquin de Nicolas Castelaux, Je tue donc je suis. Dans ce livre, il parle de ses correspondances avec des tueurs en série, surtout américains, ainsi que des dessins et tableaux qu’ils réalisent en prison. Il a lui-même fait de la prison pour deux homicides. Dans les dernières pages, on pouvait trouver les adresses de sites web comme murderauction.com où les collectionneurs vendent et échangent tout ce qui est en lien avec les tueurs en série.

Sur ce genre de site, on peut acheter pour 15 ou 20 dollars des listes de 500 noms et adresses de prisonniers célèbres. On y trouve surtout des tueurs en série mais aussi des criminels de guerre, l’ex-dictateur du Panama Manuel Noriega, l’assassin de Robert Kennedy, l’escroc Bernard Madoff et même, à l’époque, l’adresse de Roman Polanski en Suisse. Je lui ai d’ailleurs écrit mais il n’a jamais répondu, ça a dû le vexer ! 
 
Jeremy Brian Jones, Jeune Fille Nécrophile
(Cliquez sur les images pour les afficher en grand)
 
Avec qui corresponds-tu le plus ?
Sans hésitation avec Patrick Wayne Kearney : nous avons échangé plus de trois cents lettres. Il fait partie de ceux que j’ai contactés en premier car je savais qu’il s’exprimait en français. Je balbutiais encore en anglais à ce moment et, par ailleurs, son profil m’a beaucoup intéressé.
Patrick Kearney était très bien intégré socialement. Il vivait en couple avec un autre homme, David Hill, dans un joli pavillon avec un mignon petit jardin. Avec son QI de 180, il était ingénieur dans l’aéronautique, consultant pour l’armée de l’air… C’était loin d’être un imbécile contrairement à certains, mais ça ne l’a pas empêché de tuer 28 personnes. Aux Etats-Unis on le surnomme le trash bag killer à cause de son mode opératoire.
Il sillonnait les routes en 4x4 et prenait dans son véhicule des auto-stoppeurs mâles qu’il mettait en confiance. Hippies, marginaux, fugueurs, fêtards, Patrick Kearney discutait calmement avec eux et, quand il s’était assuré que sa future victime n’était pas attendue, il lui tirait sans sommation une balle dans la tête.
Il louait alors une chambre dans un motel. Grâce à leur agencement avec une place de parking disposée juste devant la porte d’entrée, il pouvait amener discrètement le cadavre dans sa piaule. Il se livrait alors à des actes nécrophiles sur la carcasse. Une fois satisfait, il amenait le corps dans la baignoire pour le dépecer.
Il faut dire qu’il a eu une formation militaire chez les marines et que c’est un maniaque de la propreté. A la fin, il empaquetait tout dans des sacs poubelle et laissait la chambre plus propre qu’elle ne l’était à son arrivée. Il balançait ensuite les sacs le long des autoroutes. Il a commis son premier meurtre en 1968 et a été appréhendé en 77.
 
Lettre de Marc Dutroux à Patrick Kearney
 
Comment fais-tu pour gérer tes correspondances, aussi bien d’un point de vue logistique qu’émotionnel ?
Je me suis toujours limité à cinq correspondants en même temps. Au début, j’ai envoyé une bonne dizaine de lettres et j’ai gardé contact avec les cinq premiers qui ont répondu. Au total, j’ai eu des échanges avec une quinzaine de tueurs en série mais je ne cherche pas à avoir juste une lettre d’eux. Je veux un vrai échange, un contact sérieux.
Je m’arrange aussi pour bien me renseigner sur eux avant de leur écrire, histoire toujours garder une longueur d’avance. Comme ça, je me rends tout de suite compte quand ils mentent ou essayent de me mener en bateau. Francis Heaulme par exemple m’a affirmé que, comme par hasard, il avait vécu deux ans dans la même petite ville que moi. En fait il était à Metz à l’époque… Chez certains d’entre eux, la mythomanie est vraiment pathologique.
 
Photo dédicacée à David par Francis Heaulme
 
Au niveau mental, ce n’est pas la peine d’être dans le jugement, sinon c’est fichu. Il faut savoir prendre de la distance et je n’ai, par exemple, pas franchement les tueurs d’enfants et les violeurs en odeur de sainteté. Si je corresponds avec ces prisonniers c’est que je suis en bonne forme psychologique. Je lève le pied quand je n’ai pas le moral et je m’écoute vachement.
Cela me permet de mieux connaître mes limites. Ce n’est jamais anodin quand quelqu’un te raconte les atrocités qu’il a commises avec autant d’émotion qu’il te décrirait comment il était allé acheter du pain. Il y a une forme d’empathie mais pas de compréhension : les victimes sont bien les victimes, pas les tueurs en série.
 
De quoi discutes-tu avec les tueurs en série ? Qu’est-ce que ça t’apporte ? 
Avec Patrick Kearney, on parle de politique internationale, de musique… Il m’a aussi copié le Dragon Rouge, aussi connu sous le nom de Grand Grimoire, presque en intégralité. On s’intéresse tous les deux à l’ésotérisme et à la théosophie. Mais bon, s’il m’a parlé une fois de «l’étendue de ses pouvoirs», il n’a pas commis ses crimes pour des raisons mystiques, il cherchait juste un sentiment de contrôle et de puissance.
Sinon, les détenus me racontent surtout leur quotidien en prison et, au final, ils ne me parlent pas tant que ça de leurs crimes. J’oublie des fois même que j’ai affaire à des tueurs en série.
C’est ce qui fait tout l’intérêt - on se rend compte qu’ils ne sont pas si différents que ça de nous. Malgré leurs actes horribles, ils ne sont pas des monstres, ils font toujours partie de l’humanité. Commettre des horreurs n’empêche pas d’écouter du Wagner ou de citer Goethe, les nazis nous l’ont déjà prouvé.
Enfin, quand on se lance dans le murderabilia, il ne faut pas le faire pour s’enterrer dedans et moisir. J’essaye de mieux comprendre certains aspects de la nature humaine. On voit aussi que si ces personnes ont souvent eu des épisodes traumatisants dans leur jeunesse, de nombreux autres adultes ont vécu le même type d’enfance sans avoir suivi le même parcours après.
Aux Etats-Unis, le murderabilia peut prendre également une dimension sociale et historique. Matthew Aaron a, par exemple, installé chez lui une sorte de musée du crime. Les tueurs en série sont l’un des aspects de la violente histoire de l’Amérique.
 
Dessin de Hadden Clark
 
Le murderabilia est bien plus présent aux USA qu’en France. Comment expliques-tu cela ?
En effet, aux Etats-Unis, les tueurs en série font partie de l’histoire mouvementée du pays et sont de vrais icônes de la contre-culture. En France il n’y a aucune glorification du serial killer, on ne verra jamais des t-shirts à l’effigie de Francis Heaulme, de Guy Georges ou de Patrice Alègre. On a également considéré que les tueurs en série formaient un phénomène purement américain, alors qu’il y en a toujours eu en France.
Notre pays a été très en retard pour admettre leur existence et c’est sûrement pour ça que Francis Heaulme a pu tuer autant de monde. Les enquêteurs n’imaginaient pas que tous ces meurtres pouvaient être liés. Il a fallu attendre Jean-François Abgrall, le gendarme qui s’est occupé de l’affaire Heaulme, pour voir quelqu’un arriver à cerner la personnalité d’un tueur en série. Il a clairement aidé, ainsi que l’auteur Stéphane Bourgoin, à mieux comprendre le phénomène en France.
 
Lettre de Guy Georges
 
Le Japon est également un cas intéressant. Ainsi, Issei Sagawa a d’abord été considéré comme la honte du pays lorsqu’il a tué et partiellement dévoré une étudiante à Paris en 1981. Il a été libéré après un bref passage en hôpital psychiatrique dans son pays natal. Il faut dire que son père est un industriel extrêmement riche. Alors qu’Issei Sagawa continue d’affirmer qu’il a toujours des pulsions cannibales, il a participé à des émissions de cuisine, il publie des livres et a même tourné dans des pornos. Il est devenu une icône de la contre-culture japonaise à part entière.
 
Issei Sagawa, Autoportrait
 
Certains tueurs en série sont à présent de véritables artistes côtés sur les sites de vente aux enchères. L’art est-il devenu une facette inévitable du murderabilia ?
On parle de killer art, il y a d’ailleurs un livre du même nom qui montre pas mal d’œuvres. J’accorde à ces personnes un intérêt aussi psychologique qu’artistique. Les dessins et les peintures renseignent énormément sur la psyché des tueurs, il y a un côté art maudit je trouve. Ils y transfèrent leurs fantasmes de domination et de soumission comme Gary Ray Bowles qui a tué six homosexuels en Floride. Il représente toujours un homme démembré et enchaîné sur ses dessins. La peur et la fascination pour la mort sont bien sûr très présentes chez ceux qui sont en attente d’être exécutés.
Il ne faut pas pour autant se leurrer, certains n’ont pas de talent. C’est rigolo et mignon quand ils recopient Mickey ou des personnages de bandes-dessinées, mais bon… Keith Hunter Jesperson peint par contre des choses plus intéressantes. J’ai par exemple dans ma collection une surprenante copie du Cri de Munch qu’il a réalisée.
Nicolas Castelaux a quant à lui peint de nombreux portraits de tueurs avec lesquels il correspondait, et il a une certaine renommée aux Etats-Unis. Maintenant qu’il s‘est rangé, il peint et il écrit. C’est un sataniste revendiqué et il a une vision intéressante du murderabilia, une approche assez métaphysique qu’il faut tout de même prendre avec mesure.
 
Keith Hunter Jesperson, Paysage
 
En parcourant ta collection, on voit souvent revenir des dessins de tracé de main. D’où ça vient ?
La mode a été lancée par Charles Manson qui envoyait le contour de sa main à ses correspondants. Cela permet de sortir symboliquement de la prison. Certains expédient des mèches de cheveux, des ongles, mais aussi parfois des photos tachées de sperme. Je prie pour que je n’en reçoive jamais, mais si c’était le cas, je mettrais immédiatement fin à la correspondance !
Pour en revenir au motif de la main, c’est vraiment devenu très populaire même s'il s'agit bien souvent de simples tracés comme à l’école maternelle. De nombreux fans lambda aiment poser leur main dans le tracé d’un tueur, ça leur donne l’impression d’être paume contre paume avec Satan, de ressentir un frisson. Mais certains prisonniers partent de ces simples tracés pour aboutir à quelque chose de bien plus élaboré, voire de véritables dessins ou peintures.
 
Lettre de la part de Charles Manson décorée par ses soins
 
Tu es également plasticien et tu as par exemple peint un tableau représentant le corps de la victime d’Issei Sagawa. Les tueurs en série et leur art t’inspirent beaucoup ?
Ce tableau est le seul à avoir un rapport avec eux. Je traite plutôt du corps humain, j’ai un grand intérêt pour la chair que je représente toujours dans un décor minimaliste. J’aime ce côté organique. Quand je peins, j’aime bien imaginer que je créé une vie comme le docteur Frankenstein.
J’envoie des photos de mes peintures aux détenus et j’ai de bons retours. J’ai même retrouvé par hasard sur un site de vente aux enchères de murderabilia une copie d’une de mes toiles par Phillip Jablonski. Il aurait quand même pu me prévenir ou me la donner, mais bon…. Je mets mes œuvres en ligne sur mon site mais je ne cherche pas à les commercialiser à tout prix.
J’ai aussi fait un peu de sculpture mais j’ai arrêté car ça prenait trop de place. J’avais en particulier fait une sculpture de tête anatomique un peu flippante. Je l’ai laissée exprès près du ballon d’eau chaude de mon ancien appartement après l’état des lieux, j’espère que ça a fait tripper les nouveaux locataires !
 
Phillip Carl Jablonski, Sex Skull
 
Quelles sont les limites légales du murderabilia ? As-tu déjà eu des problèmes à ce niveau-là ?
Je mets un point d’honneur à ne jamais rien acheter à un tueur : j’ai établi ma collection grâce à des cadeaux de ces derniers ou des pièces achetées à d’autres collectionneurs. Personne ne devrait profiter de son crime. Aux Etats-Unis, il existe d’ailleurs une loi dite de Son of Sam, surnom donné à David Berkowitz qui a tué six personnes en 1976. Cette loi interdit aux condamnés de tirer un gain financier de leurs crimes par le biais de leurs dessins, de livres etc. En plus de Berkowitz, cette loi visait également Mark David Chapman, l’assassin de John Lennon.
Au niveau du courrier, en France, tout détenu a le droit d’avoir une correspondance même si l’administration pénitentiaire lit les courriers. C’est d’ailleurs une bonne chose que le personnel puisse vérifier les lettres, cela permet d’éviter les dérives.
Certaines personnes à la santé mentale fragile pourraient être influencées par certains tueurs. Sinon la majorité des correspondants des tueurs en série sont en fait des femmes. Ils reçoivent tous un abondant courrier féminin et des demandes en mariage, même les plus laids et les plus idiots d’entre eux.
 
Lettre de Son of Sam
 
Après, même si je ne fais rien d’illégal, j’ai quand même été convoqué pendant quatre heures à la gendarmerie de Parthenay suite à une demande de l’administration de la maison centrale d’Ensisheim. Selon eux, correspondre avec Francis Heaulme pourrait nuire à sa «réinsertion» ! Je ne me suis jamais caché et ai toujours donné mon vrai nom et ma vraie adresse dans mes lettres, ils m’ont retrouvé facilement.
Le passage à la gendarmerie s’est bien passé, je ne me suis pas senti jugé. Ils ont vu que j’avais la tête froide, que je n’étais pas un illuminé. Ils m’ont ensuite ramené chez moi en voiture pour que je leur rapporte une lettre de chaque personne avec qui j’ai correspondu afin d’en faire une photocopie pour le dossier. Ils ont été très correct et m’ont fait confiance, ils m’ont attendu à ma porte sans rentrer.
Ils ont ensuite bien halluciné quand ils se sont retrouvés avec des lettres originales de Richard Ramirez et Ian Brady, ils ne s’attendaient pas à voir de tels trésors dans une ville de 15 000 habitants ! Il y avait une bonne ambiance, et l’un d’eux m’a même fait un sourire complice que je ne saurais toujours pas pleinement expliquer.
 
Dessin de Gary Ray Bowles
 
Enfin, j’étais quand même stressé, ça fait toujours bizarre quand les autorités s’intéressent à toi. Je n’ai pas arrêté pour autant, mais j’ai mis un frein à certaines choses. J’ai récupéré récemment l’adresse d’Anders Behring Breivik mais je n’ose du coup pas le contacter. Si j’ai eu des petits soucis avec Francis Heaulme, je n’ose même pas imaginer avec un terroriste !
 
A propos de Breivik, ce dernier a tué 77 personnes mais n’est pas considéré comme un serial killer. Comment les adeptes du murderabilia perçoivent-ils ce type de profil ainsi que celui, par exemple, des tueurs de Colombine ?
Les mass-shooters et les school-shooters sont un phénomène récent. Même s’ils élaborent leurs plans à l’avance, une partie de leur mental ne décroche qu’au moment où ils commentent leurs actes. Ils sont dans un délire psychotique le temps de leurs crimes, qui est sûrement le seul moment de leur vie où ils ont le pouvoir. Ils sont Dieu et choisissent arbitrairement qui va vivre et qui va mourir.
Mais ces meurtres de masse sont surtout une réponse à une accumulation de frustration. Même si leur message est difficile à lire, il existe. Je n’ai jamais écrit à ce type de prisonniers, même si je suis tenté avec Anders Breivik.
C’est un homme qui n’est pas vilain, plutôt intelligent, qui a de l’argent et tout de son côté, mais non… Il a choisi son propre chemin, au grand dam de la société et de sa famille.
 
Parfois, même si c’est sûrement faux, je me dis que les tueurs en série sont une sorte de superprédateurs. Comme l’homme en est privé, ils apparaissent régulièrement pour compenser. David Alan Gore, qui a tué six femmes au début des années 80, disait par exemple qu’il passait son temps à guetter les filles et que la ville était pour lui un terrain de chasse.
 
Roderick Ferrell, Démon
 
Mais est-ce que ces prédateurs expriment parfois des regrets pour leurs victimes dans l’intimité de leurs lettres ?
Jamais. Ian Brady m’a même dit qu’il ne regrettait son acte seulement parce que le meurtre était décevant. Pour lui, mieux vaut imaginer un meurtre que de le commettre. Le fantasme perd sa saveur une fois réalisé, même si le crime a chez lui une dimension existentielle. Le reste, avoir assassiné cinq enfants et causé de la souffrance à autrui, il s’en fout.
Les tueurs en série sont enfermés dans des erreurs qu’ils répètent. Cette quête pour revivre l’extase du premier meurtre montre une grande déchéance humaine. On ne peut pas s’excuser d’un meurtre, c’est comme si l'on se tuait soit même et qu’on ouvrait une porte sur quelque chose de terrible. Pour moi, ces tueurs ont une réelle dimension tragique.
 
Charles Lee Duffy, Rihanna
 
Dennis Rader avait par exemple cessé ses meurtres à une époque, et on ne l’aurait jamais arrêté s’il n’avait pas recommencé et nargué la police longtemps après. Lorsque Ted Bundy s’est évadé, il avait la possibilité de s’enfuir au Mexique et de recommencer sa vie. Mais non, il est reparti tuer dans des Etats où la peine de mort était en application.
Ils ne sont pas maîtres de leur destin, ils sont les esclaves d’un scénario. C’est cela qui en fait en quelque sorte des personnages tragiques, avec bien sûr une pathologie mentale derrière. Mais on ne naît pas tueur en série, on le devient ; et souvent, la société a fermé les yeux à un moment critique. Jeffrey Dahmer était solitaire et alcoolique à seulement 14 ans. Il dépeçait des animaux morts au bord des routes et personne ne s’en souciait.
La société a créé ses propres monstres. Un monde où chacun écrase l’autre est forcément psychopathique. Alors, fatalement, certains s’isolent de l’humanité et ne voient plus les autres que comme de simples objets.
 
David, photographié par MK
 
++ Le site personnel de David Brocourt, dédié à ses travaux et sa collection.
 
 
Propos recueillis par Martin Koppe // Visuel de Une : tenture indienne représentant le pervers polymorphe selon Freud (collection privée de David Brocourt, non daté).