Le rendez-vous est calé dans un café de la rue de Charonne où il a ses habitudes. Il déboule avec plus de trente minutes de retard, s’excuse et m’entraîne dans l’arrière-salle. Ça sera plus calme si tu veux enregistrer, explique-t-il. Il commande à boire, précise qu’il attend un coup de fil de sa copine et que, quand il dira des choses qui sont off, il le signalera.

 

Comment ça se passe pour le disque ?

Daniel Darc : Bien, très bien, plus que je ne le pensais… Les ventes, je ne sais pas, faut voir avec la maison de disques. Par contre, j’ai plein de concerts et ils se passent bien. On alterne : dès fois, on est trois, je suis avec un violoncelle et un pianiste. D’autres fois, on est avec tout le groupe c'est-à-dire qu’il y a en plus un batteur, un guitariste et un bassiste. On fait des salles plus grandes quand il y a tout le groupe. On va faire des festivals aussi. De toute façon, le seul truc qui m’intéresse c’est tourner et faire mes disques, le reste du temps je me fais chier.

 

Dans une interview, tu disais n’avoir jamais été aussi « content » et non pas « heureux » puisque tu n’aimes pas ce mot. C’est dû à quoi ? (le téléphone sonne)

Daniel Darc : Attends, je regarde si c’est ma meuf… Bon, c’est pas elle ! C’est parce que je me suis débarrassé de mes addictions sauf de l’alcool, ça fait des vacances. Ça fait de l’argent en plus, enfin des découverts en moins plutôt. (rires) Je viens d’avoir 53 ans, la santé c’est plus ce que c’était, donc il faut que je fasse gaffe. Je suis trop vieux ou trop jeune pour mourir. Mourir à l’âge d’Hemingway, à l’âge auquel il s’est foutu une balle, c’est bien… Ou mourir quand t’as 27 ans c’est pas mal. Mais à 53 ans, c’est pas très classe, donc j’ai envie de vivre. Et j’ai une femme ! On est amoureux tous les deux… Ou alors elle me ment bien. Donc, je suis amoureux, je tourne, je fais des disques et je prépare le prochain album et voilà.

 

Quel genre de mec t’es dans la vie privée ?

Daniel Darc : Je suis une galère, je pense. Quand je suis amoureux, je suis peut-être moins galère ou peut-être plus, je ne sais pas. Il y a les bons et les mauvais côtés de mon âge : je bande moins vite pour les mauvais côtés. Dans les bon côtés, il y a que j’éjacule moins vite, que je ne suis pas jaloux pour des conneries et que si elle se barre, même si pour le moment elle ne se barre pas, je ne serai pas malheureux comme la pierre, je me dirai que ça arrive, voilà.

 

(Le serveur nous apporte nos bières, des Duvel à 8,5°) Daniel me tend sa bière pour trinquer…

Daniel Darc : Le Haïm ! (à votre santé en yiddish).

 

T’as envie d’arrêter l’alcool ?

Daniel Darc : Ouais, mais pas du tout parce que c’est bien de s’en débarrasser, ça j’en ai rien à foutre. Parce que j’ai une hépatite C et que pour le traitement, il faut arrêter de boire. Jusqu’à présent, il était hors de question d’arrêter. Mais en ce moment, je suis un traitement pour l’hépatite et de 8 à 10 litres de bière par jour plus une demi-bouteille de whisky, je suis passé à deux litres de bière…

 

4 pintes, pas mal.

Daniel Darc : Dix litres, c’était beaucoup…

 

Même pour un Anglais…

Daniel Darc : J’ai toujours eu la cote avec les Anglais dans les pubs parce que je bois plus qu’eux et que je joue mieux aux fléchettes qu’eux…

 

 

En parlant d’Anglais, tu as lu le livre de Keith Richards ?

Daniel Darc : Oui, j’ai adoré (radieux).

 

Quand il parle de son rapport avec la musique, tu te reconnais ?

Daniel Darc : Ah ouais, complètement. J’ai lu à peu près tout ce qui existe sur lui donc je vais peut-être citer des trucs qui ne sont pas dans son bouquin… J’adore quand il parle des bluesmen au début. J’adore aussi quand il parle de Jagger. Parfois, j’avais l’impression de lire des trucs sur Mirwais… J’aime bien aussi le passage où on lui demande s’il aime l’electro, tout ça. Il répond : file une guitare à ces mecs, qu’ils me jouent une chanson et on verra après… Je suis devenu un vieux con mais j’en ai conscience. Maintenant, je raisonne un peu comme les mecs qui avaient 53 ans quand le punk est arrivé. Je trouvais qu’ils disaient des conneries alors que maintenant je suis capable de dire les mêmes choses. Quand t’as une guitare acoustique ou un piano ou que tu chantes a capella et que tu peux jouer une chanson, si c’est une belle mélodie, elle sera bien quels que soient les arrangements.

 

Et quand Richards parle de l’héroïne, tu te reconnais ?

Daniel Darc : Ouais, ouais, tout à fait. T’as des questions plus précises sur ce sujet?

 

Comme il est millionnaire, il a dû avoir moins de problèmes d’approvisionnement que toi et plus de facilités pour décrocher…

Daniel Darc : Moi, j’ai arrêté parce que j’ai fait un peu de prison, même si ça n’a pas duré trop longtemps, et aussi parce que l’héroïne était moins bonne. J’ai arrêté parce qu’elle était devenue pourrie.

 

C’était quand ?

Daniel Darc : J’ai arrêté, heu, en 95, un truc comme ça… Non, ne dis pas ça, c’est la honte. En fait, j’ai arrêté il y a deux mois (rires) ! J’en ai pris un peu après de temps en temps à « titre récréatif » comme disent les squares mais maintenant, les mecs prennent de la vraie merde, il n’y a plus de blanche… J’ai tout fait : les Alcooliques Anonymes, les Narcotiques Anonymes. Et j’ai compris ce que voulait dire Dr. John… Bon, c’est anonyme donc on n’est pas censé en parler mais il disait : « j’ai changé d’avis sur les Alcooliques Anonymes quand, à la fin de la première réunion, on m’a demandé un autographe. J’ai trouvé ça bizarre pour quelque chose qui est censé être anonyme ! » Au bout d’un certain temps, j’en ai repris… J’aime pas sniffer, ça me fait chier. Je la fixe, je la shoote… Donc, j’en ai repris mais j’ai développé une sorte d’allergie à ça. En plus, comme elle est mauvaise, j’ai pas aimé, je n’aime plus. Le seul truc que j’aime encore, c’est l’alcool. Mais j’ai jamais pensé que c’était un problème. Pour moi, l’héroïne et l’alcool sont des solutions. Et l’alcool est peut-être une solution que je suis en train de régler… Je suis classé comme phobique social, je suis un timide maladif, j’ai toujours été comme ça. Quand des mecs te disent qu’ils ont pris de l’héroïne parce que leur petite amie les a quittés, c’est une connerie : tu prends de l’héroïne parce que tu veux en prendre et tu arrêtes parce que tu veux arrêter. Pour l’alcool, c’est pareil. Je peux trouver des raisons à tout ça : j’ai été élevé d’une façon un peu étrange. Mon père était alcoolique. Ma grand-mère et une grande partie de ma famille sont mortes à Auschwitz… Je peux toujours trouver ça comme explication mais, au fond, je m’en fous… J’en ai pris parce que c’était bon et parce que ça me permettait de répondre aux interviews. Avant, je n’aurais pas pu faire cette interview sans avoir pris un shoot d’héro alors que, aujourd’hui, j’ai pas bu, juste un demi avant de venir… Je n’ai même pas touché à la bière qui est devant moi et ça ne m’empêche pas de parler.

 

 

Dans son bouquin, c’est étonnant la façon qu’a Richards d’insister sur le fait qu’il ne se shootait pas dans les veines…

Daniel Darc : Là, c’est un des moments où j’ai eu un doute. J’en ai parlé à mon médecin qui m’a dit c’est n’importe quoi. Mais pourquoi pas ? On va dire que c’est une licence poétique…

 

Comment c’était de grandir à Montmartre dans les années 60, 70 ?

Daniel Darc : Il y avait vraiment beaucoup de rockers. Il y avait une bande aux Abbesses. J’avais des problèmes avec eux donc j’étais avec la bande de la Trinité.

 

Quels problèmes avais-tu ?

Daniel Darc : J’en avais parce que j’étais habillé comme un rocker et qu’à cette époque tu ne pouvais pas porter de cuir si tu n’étais pas affilié à une bande. C’est pour cette raison que je me suis affilié à la bande de la Trinité.

 

Sinon tu te faisais planter ou dépouiller ?

Daniel Darc : Tu te faisais dépouiller. Les gens ne se rendent pas compte. Maintenant, c’est quand tu portes un survêtement ou une casquette que tu te fais dépouiller mais, à l’époque, c’était quand tu portais un cuir. Et quand je suis devenu punk, je me suis fait dépouiller par mes anciens potes. Et tu risquais de te faire planter, ouais.

 

Ton premier contact avec le rock ? La première grosse claque ?

Daniel Darc : Elvis Presley : King Creole et Crawfish. J’avais peut-être entendu Elvis à la radio car mon père écoutait FIP 514 mais la rencontre a eu lieu devant Tati à Barbès. Maintenant, ils vendent des peignes africains, ce genre de choses, mais à l’époque, ils vendaient des disques sans pochettes, un peu comme maintenant on vend des DVD pourris. Ils en vendaient trois pour cinq ou dix francs. Mon père en a choisi deux. Je m’en souviens, c’était un Erroll Garner et un EP 3 titres de Dizzy Gillespie avec Caravan - génial -, The Champ et The Sunny Side of the Street. Il m’a proposé de choisir le troisième et j’ai pris Elvis Presley : King Creole et Crawfish. Et là, ma vie a changé ! J’ai tout de suite voulu être guitariste. Je ne voulais pas être Elvis, ça me semblait hors de portée. J’ai voulu être guitariste junkie... J’ai réussi à moitié ! Je suis devenu junkie mais je n’ai pas pu jouer de la guitare, je n’étais pas bon.

 

A quel moment as-tu eu envie de devenir un guitariste junkie ?

Daniel Darc : J’ai eu envie d’être guitariste tout court, à onze ans et guitariste junkie un peu plus tard, quand j’ai découvert les Rolling Stones et que j’ai commencé à lire des interviews de Keith Richards. J’ai voulu aussi être trompettiste de jazz parce que j’avais flashé sur Dizzy Gillespie. Côté guitaristes j’avais aussi flashé sur Scotty Moore (guitariste d’Elvis Presley ndlr), je ne savais pas encore qu’il s’appelait comme ça. Après j’ai flashé sur Cliff Gallup et Paul Burlison (respectivement guitaristes de Gene Vincent et Johnny Burnette ndlr).

 

Dans les années 60/70, les rockers français écoutaient Johnny Hallyday, Vince Taylor, Eddy Mitchell. Et toi ?

Daniel Darc : Vince Taylor, oui, j’écoutais. Je n’ai jamais écouté Johnny Hallyday, ça me semblait ridicule. J’écoutais vaguement les Chaussettes Noires…

 

Et les yéyés ?

Daniel Darc : Pour moi, c’est un truc pourri… Dans ce qu’on peut appeler les yéyés, je respectais Françoise Hardy et Jacques Dutronc, c’est tout. Et puis Moustique et Ronnie Bird quand j’ai connu un peu plus. Le reste c’était n’importe quoi, juste des copies toutes pourries. Je peux encore te chanter Eddie réveille-toi (il chante puis embraye sur Dactylo Rock).

 

Et tu te mets au punk comment ?

Daniel Darc : Je l’ai découvert d’une façon un peu bizarre, grâce à un pote qui s’appelait Charly. Il sortait de prison, c’était un voyou. Il était classe. Depuis, je crois qu’il est mort d’alcool, il était devenu clodo. J’aimais bien les voyous à cette époque-là déjà. Je trouvais ça beau et très vite j’ai intellectualisé le truc genre Jean Genet. Charly sortait de prison et il m’a dit : « putain, j’ai des disques de pédés qui sont encore plus violents qu’Eddie Cochran ». C’était Raw Power (d’Iggy and the Stooges NDR), qu’il avait volé et Tyranny And Mutation du Blue Öyster Cult. J’ai écouté ça et j’ai trouvé ça génial. C’était en 73… J’avais encore une banane en 75, 76. A cette époque, j’ai découvert le pub rock avec Dr. Feelgood et Eddie & The Hot Rods, puis le punk et… j’ai coupé ma banane.

 

 

Comment c’était Montmartre à la fin des années 1970 ?

Daniel Darc : Il y avait encore ce qu’on appelait les crainquebilles, c'est-à-dire les marchands des quatre-saisons. Je me rappelle… (Il imite une certaine Fernande en train d’héler les ménagères). Il y avait des bandes de rockers qui traînaient… C’était pas Amélie Poulain, c’était Montmartre.

 

Et que penses-tu de ce que sont devenus les autres quartiers populaires comme Strasbourg St-Denis ?

Daniel Darc : J’ai pas d’avis particulier… J’étais souvent à Château Rouge et Strasbourg St-Denis quand j’achetais de l’héroïne. Maintenant, j’évite d’y passer parce que faut croire que c’est marqué sur ma peau. Ça fait quand même longtemps que j’ai arrêté, et pourtant les mecs continuent de m’arrêter pour me demander si je veux de la poudre. Mais j’aime pas acheter du plâtre, et puis j’achète pas dans la rue et puis j’achète pas de toute façon.

 

A cette époque, tu étais un habitué des cinémas de quartier. Il y en avait partout dans le nord et l’est de Paris…

Daniel Darc : Quand j’ai commencé le karaté, c’était l’époque des films de Bruce Lee. Il y avait aussi les films de kung-fu. Il y avait des merdes mais il y avait aussi des films sublimes. Je suis devenu pote avec Max Armanet (journaliste de Libération ndlr) autour des arts martiaux. Il a pratiqué pendant longtemps, il est allé à Shaolin et adore le cinéma de kung-fu, comme moi.

 

Les films de Bruce Lee, tu les voyais à l’Hollywood Boulevard (cinéma disparu depuis qui se trouvait à l’angle du boulevard Montmartre et de la rue du Faubourg Montmartre ; il appartenait à René Château, l’ancien agent de Belmondo et le mari de Brigitte Lahaie, et programmait dans ses trois salles des films de Bruce Lee et des films d’horreur comme La Nuit des Vers Géants ndrl) ?

Daniel Darc : Oui ! On entrait par la sortie jusqu'au moment où un videur nous a tellement fait peur qu’on a préféré payer nos places. J’ai vu là-bas les films de James Dean. Ça aussi, ça a changé ma vie.

 

Et comment s’est passée la formation de Taxi Girl ?

Daniel Darc : On s’est formés très rapidement. Je suis arrivé en dernier. Avec Laurent Sinclair, le clavier, on a commencé à écouter Brian Eno, Kraftwerk, tout ça alors que les autres écoutaient les Stones puis du punk. Ils nous faisaient chier avec les Sex Pistols alors que nous on écoutait Kraftwerk. Ils cherchaient un chanteur et ils m’ont demandé si j’en connaissais un. J’ai répondu que non et j’ai dit que je pouvais essayer, ce que j’ai fait et ça a été, ça a été…

 

Ça peut paraître étonnant que tu passes d’Eddie Cochran et des Stooges aux synthés ?

Daniel Darc : Entre temps, j’avais découvert le punk et les Doors. Laurent était fan de Ray Manzarek et des Stooges. Mes groupes préférés à moi, c’étaient les Doors et les Stooges.

 

Tu allais voir beaucoup de concerts à l’époque ?

Daniel Darc : Oui. Le premier que j’ai vu, c’était David Essex. J’étais allé au premier Gala des Arts martiaux et il y avait des places gratuites pour ce concert, alors on y est allés. Mais le premier truc pour lequel j’ai payé, c’est Blue Öyster Cult, c’était à Pantin en 75. J’ai aussi vu Aerosmith, les Flamin’Groovies et Ted Nugent.

 

Tu traînais beaucoup dans les clubs ?

Daniel Darc : Je suis allé très vite au Gibus (QG des punks parisiens de la fin des années 70 ndlr). Après, avec Taxi Girl, on jouait au Rose Bonbon (club situé au sous-sol de l’Olympia ndlr), donc on y était tout le temps (le manager de Taxi Girl, Alexis Quinlin était partie prenante du Rose Bonbon ndlr). J’allais aussi au Palace et au Privilège (club situé au sous-sol du Palace ndlr).

 

Donc tu côtoyais les premiers punks parisiens, Pacadis (un des premiers journalistes français à s’être fait l’écho du mouvement punk ndlr), et tout ça ?

Daniel Darc : Oui, et puis des gens pas connus qui sont tous morts maintenant (il énumère une liste de disparus et d’individus réputés dangereux habitués des armureries parisiennes).

 

Tu t’intéresses aux armes ?

Daniel Darc : Oui, je collectionne les couteaux, surtout les pliants mais aussi les dagues. En ce moment, je me renseigne aussi à l’INPI, la SACEM des couteaux, pour savoir si je peux déposer un modèle de couteau. Tu connais les gentleman’s folders ? C’est des couteaux pliants.

 

Heu, franchement, non… Tu t’es arrêté à quel niveau au karaté ?

Daniel Darc : Pour différentes raisons, j’ai arrêté à la marron. Mon professeur voulait que je devienne prof mais c’était difficile puisque j’étais junkie. En plus avoir la ceinture noire, c’est pas bon parce que si t’as un problème dans la rue, t’es supposé, en tant que ceinture noire, graduer ta défense en fonction de l’attaque. Si tu tues un mec, tu peux pas dire que tu l’as pas fait exprès. Il y a plein de mecs qui s’arrêtent à la ceinture marron pour cette raison.

 

 

Il va falloir que l’on parle du jour où tu t’es tailladé les veines sur scène au Palace, le jour où Taxi Girl faisait la partie des Talking Heads…

Daniel Darc : Pour commencer, je pensais que je serais mort et je ne pensais surtout pas qu’on m’en parlerait encore si longtemps après.

 

Et comment ont réagi les Talking Heads ?

Daniel Darc : Ils ne me parlaient plus mais, tu me diras, ils ne me parlaient pas avant non plus. Pour eux, ce n’était pas de l’art. Les Talking Heads, j’ai jamais aimé, ça me faisait chier.

 

C’est à l’époque de Taxi Girl que tu tombes dans la dope ?

Daniel Darc : Ouais, ouais. Ça s’est passé comme dans un mauvais film, t’y croirais pas si tu voyais ça sur la Six c’est pour te dire ! T’y croirais même pas si ça passait sur Direct 8. Des mecs sont venus backstage. Ils nous ont dit : « on a de la dope, vous voulez quelque chose ? On a de l’héro… » On n’en avait jamais pris. Pierre (Wolfsohn, batteur de Taxi Girl ndlr) et moi on s’est fait faire un shoot. On ne savait pas comment faire. Les autres ont sniffé. Mirwais n’en a pas pris, je crois. J’étais en train de vomir alors que le mec était encore en train d’envoyer le truc et je me suis dit « j’ai découvert ma raison de vivre ! »

 

Pierre Wolfsohn est mort d’une overdose à 21 ans. Ça ne t’a pas dissuadé de continuer ?

Daniel Darc : Laurent et moi on s’est dit : « on arrête ». Et c’est là qu’on a commencé à en prendre énormément. En fait, quand tu ne veux pas arrêter, ce genre de choses ne change rien.

 

A l’époque, Indochine était un sujet de plaisanterie. Trente ans plus tard, ils jouent au Stade de France, passent pour être le premier groupe de rock français puisque Noir Désir n’existe plus, et sont sur la même maison de disques que toi… Qu’est-ce que ça t’évoque ?

Daniel Darc : Je me souviens qu’ils ont commencé en faisant nos premières parties… Mais pour moi, rock et Indochine, c’est une sorte d’oxymore. Ça me fait quand même mal de penser qu’après Noir Désir, c’est eux.

 

Tu discutes avec Nicola Sirkis quand tu le croises ?

Daniel Darc : On se croise de temps en temps. Je pense qu’il m’en veut, peut-être inconsciemment, pour la mort de son frère. A un moment, on avait le même dealer, je suis un petit peu responsable, je suppose. Mais je dis ça, il ne me l’a jamais reproché… Mais je ne lui en veux pas d’avoir réussi, chacun son truc (rires).

 

Tu as des relations avec Mirwais ?

Daniel Darc : On se croise de temps en temps, on s’appelle tous les six mois, c’est mon pote. Quand il a fait Madonna, il m’a appelé. Au début, il n’y croyait pas, il pensait que c’était une connerie. Maintenant, il veut refaire un truc « pop » pour reprendre ses mots. Il veut refaire des trucs « pop » chantés en français. Je lui ai dit « mais qu’est-ce t’as besoin de faire ça ? Fais ce dont t’as envie ! » Il m’a répondu « mais c’est ça que je veux faire ! » Mais j’étais content quand il m’a appris qu’il ferait Madonna parce que je me suis dis « c’est toujours ça que les Versaillais n’auront pas ! » Et là, c’est pas off c’est on : je suis content quand Air et Daft Punk n’ont pas quelque chose parce qu’ils me font chier ceux-là.

 

Pourquoi ?

Daniel Darc : Daft Punk, c’est des branleurs pour moi. Mais, en fait, Air je sais pas… J’ai bien aimé leur BO de Virgin Suicides. Non, en fait, je n’écoute pas ce qu’ils font, donc je ne peux rien dire. Par contre, Daft Punk, j’ai du mal. Mais j’aime bien les Chemical Brothers et j’adore Underworld. En, plus ce sont des gens qui viennent du rock : les Chemical Brothers sont fans (du) des Clash. Je pense qu’il manque des chansons à ces gens-là, mais c’est le vieux qui est en moi qui parle.

 

Et la house, la techno… ?

Daniel Darc : Je ne connais pas assez pour en dire du mal.

 

Tu écoutes des groupes de rock actuels comme les Black Keys ou les Black Lips ?

Daniel Darc : J’aime les Black Keys et les Kills. J’aimais bien les White Stripes. Je trouve que ce que fait Jack White est vachement bien : il se sert de sa notoriété pour produire Loretta Lynn et des bluesmen. J’ai beaucoup de respect pour ça. C’est un mec qui a des influences country et blues et qui ne les cache pas. J’écoute moi-même de la country et du blues.

 

Tu es déjà allé aux Etats-Unis ?

Daniel Darc : J’y suis déjà allé mais seulement à New York.

 

Et tu as envie d’y retourner, visiter Graceland et tout ça ?

Daniel Darc : Oh oui. J’ai décidé que si je me marie, même si c’est pas vraiment mon but, ça sera à Graceland.

 

 

Donc tu fantasmes toujours sur l’imagerie classique du rock ?

Daniel Darc : (Il montre ses tatouages) J’ai Takin’ care of business (la devise d’Elvis ndlr)…J ’ai aussi ses dates de naissance et de mort… Regarde, mon dernier tatouage (il montre un beau portrait d’Elvis jeune). C’est fait d’après la pochette qu’on appelle blue jean. Entre rockers, les deux premières pochettes on les appelle la pochette blue jean et la pochette batterie. Elvis détestait porter des jeans, ça lui rappelait quand il était pauvre.

 

Les débuts de ta carrière solo ont été assez chaotiques même si tu as travaillé avec des gens…

Daniel Darc : Moins chaotiques !

 

Quels souvenirs t’en as ?

Daniel Darc : Je ne regrette pas mais ce qui me fait chier c’est que je ne savais pas écrire à l’époque de Taxi Girl à part deux ou trois trucs comme Les Armées de la Nuit.

 

Je suis déjà parti, elle est super…

Daniel Darc : Oui, mais là c’est déjà moi tout seul. Ah non, c’est Taxi Girl.

 

J’aime beaucoup les chœurs doo-wop de cette chanson…

Daniel Darc : Celle-là, c’est moi qui l’ai faite, enfin, c’est Mirwais et moi. Pour Aussi Belle qu’une Balle, on s’était inspirés du riff de Spanish Bombs des Clash (il chante Spanish Bombs in Andalucia etc.). A un moment, on écoutait James Brown, Grandmaster Flash… Avec Mirwais, ça nous obsédait. J’avais découvert les Last Poets et les Watts Prophets, on les écoutait vachement. Après, le rap m’a fait chier. Mirwais, je crois, continue à en écouter. Il s’est toujours tenu au courant de ce qu’il se passait, l’electro tout ça, moi non.

 

Crèvecœur, le premier album que tu as fait avec Frédéric Lo en 2004, est considéré comme l’album de la « résurrection »…

Daniel Darc : Ouais (rires), j’ai même eu la Victoire de la Musique de la Meilleure Découverte ! Didier Wampas (musicien en activité depuis 1983 ndlr) m’a dit qu’il avait eu le même truc il y a quelques années, ça m’a fait marrer !

 

La chose la plus importante pour toi, c’est l’écriture. Comment procèdes-tu ?

Daniel Darc : J’écris tout le temps même si j’ai pas écrit une ligne depuis que je suis là. Mais j’ai toujours un carnet en moleskine (il le sort) et j’écris tout le temps dedans. Je prends des notes, j’écoute France Culture ou Fréquence Protestante la plupart du temps. Je note des choses sur lesquelles je dois me renseigner ou des phrases que je trouve flash. Comme je suis insomniaque, j’écoute souvent la nuit. Je dors par cycles de ¾ heure, deux, trois fois ¾ heure, ça me fait une nuit. C’est comme ça pour ceux qui ont fixé de l’héroïne pendant longtemps.

 

Tu t’es converti au protestantisme il y a quelques années. Tu disais dans une interview que tu commençais à douter…

Daniel Darc : J’ai toujours douté ! A un moment, j’étais comme les nouveaux convertis. Je ne t’aurais peut-être pas parlé sans te demander si tu étais protestant et, si tu ne l’étais pas, pourquoi. Mais j’ai toujours douté. Les théologiens qui m’ont marqué comme Dietrich Bonhoeffer (pasteur luthérien exécuté par les nazis ndlr) ont toujours douté. Je ne vois pas comment on peut croire sans douter…

 

Et tes tatouages genre maori c’est pour cacher quelque chose ?

Daniel Darc : C’est pas du tout maori… Effectivement, ça cache des choses, mais ce n’était pas le but initial. A un moment, tout le monde se faisait tatouer. Moi, je le suis depuis l’âge de dix-sept ans et, plus ça allait, plus je voyais de gens tatoués. Je suis allé voir un mec qui s’appelle Yann Black. Il ne faisait que du noir et je lui ai dit recouvre tout.

 

Un bras entier, ça prend combien de temps ?

Daniel Darc : Entre 20 et 30 heures. Yann Black était le premier à ne faire que du noir. Maintenant, il est parti à Montréal et désormais, il ne fait que du rouge… (Son portable sonne). C’est ma copine. Tu m’excuses ?

 

Il se lève, sort et revient très vite. On parle depuis une heure, il est temps d’arrêter. Je lui dis que c’est fini pour aujourd’hui et le remercie. Il me salue, tourne les talons et part rejoindre sa petite amie.

 

Daniel Darc en concert :

29 juin : Evreux (Rock dans tous ses Etats)

8 juillet : Argelès-sur-Mer (Les Déferlantes)

11 juillet : La Rochelle (Francofolies)

26 août : Charleville-Mézières (Cabaret Vert)

16 novembre : Clermont-Ferrand (Coopérative de Mai) 

« La Taille de mon Âme » nouvel album chez Jive/Epic (Sony Music)

 

 

Olivier Richard // Photos : Julien Lachaussée.