Quel regard portes-tu, toi, sur les années 2000 ?
Dave Macklovitch : Quand je me replonge dans cette époque, je pense d’abord à une décennie complète durant laquelle les gens n’achetaient plus de musique, où les labels connaissaient un énorme creux. Un monde parallèle s’est alors créé grâce auquel on a été connu à travers les blogs, MySpace ou les promos qui se faisaient par emails. Je ne sais pas si tu te souviens, mais un blog comme Fluo Kids était très influent à l’époque pour tout ce qui concernait les musiques électroniques. Du coup, ça été une période géniale, qui commence en 2001 ou 2002 avec les productions de Mr. Oizo, qui se poursuit avec l’arrivée des musiques électroniques aux États-Unis, avec les Daft Punk qui préparent le terrain pour Justice, et une nouvelle génération de kids qui découvraient alors l’électro, et qui se termine en 2010 avec un troisième album de Chromeo.

Tu as fait référence à Fluo Kids. Tu passais par les blogs pour découvrir de nouvelles musiques pendant les années 2000 ?
Absolument ! On passait notre temps sur MySpace, Hype Machine ou Fluo Kids. Pour nous, tous ces sites étaient de véritables bibles, et je dois avouer que j’en suis nostalgique. Aujourd’hui, Spotify et Deezer permettent bien évidemment de découvrir de nouveaux morceaux, mais ces sites sont tellement corporate, tellement contrôlés par les labels que je ne m’y retrouve pas totalement. Les blogs et le piratage, même si c’était illégal, ça avait une dimension contre-culturelle et ça créait une séparation entre l’underground et le mainstream.

Honnêtement, MSN, c’était mieux que Facebook ou Twitter, non ?
Pour être franc, je ne suis pas trop Facebook, et je n’étais pas tellement branché sur MSN non plus. À l’époque, je passais mon temps sur iChat, le MSN de Mac. C’est le premier réseau social auquel j’étais vraiment accro. C’est notamment à travers lui que j’ai commencé à comprendre la dangerosité des réseaux sociaux et de cette nécessité de rester en permanence en contact avec ses proches.

Si tu devais comparer l’enregistrement de She’s In Control et Head Over Heels, tu dirais quoi ?
She’s In Control a été enregistré dans le sous-sol de la mère d’un pote, sans vraiment savoir ce qu’on faisait. À l’époque, on était hyper-naïfs. Aujourd’hui, on a beaucoup plus de moyens, on l’a enregistré dans notre studio à L.A., mais ce n’est rien d’autre que l’accomplissement d’un fantasme que l’on avait depuis l’époque de She’s In Control et qui se faisait de plus en plus persistant depuis notre collaboration à Paris avec Philippe Zdar en 2007. Là, on a pu prendre notre temps, refaire quatorze fois certains sons, collaborer avec qui on souhaitait, tout en essayant de conserver la naïveté, l’humour et la candeur qui nous caractérisent depuis nos débuts en 2002. À l’époque, on n’était que deux branleurs perdus dans les rues de Montréal.

Un morceau de votre nouvel album s’appelle Don’t Sleep. Il y a eu des nuits plus longues que d’autres dans les années 2000 ?
Le truc un peu fou, c’est qu’on n’a jamais pris de drogues et que l’on picole très peu. Pour tout dire, Patrick (l'autre moitié de Chromeo, ndlr) ne boit même jamais… On a bien sûr fait un paquet de fêtes lorsqu’on était adolescent, mais c’était avant de former Chromeo. Par la suite, on a participé à des fêtes, comme lorsqu’on accompagnait DJ Mehdi dans des concerts à Stockholm où ça finissait très tard, mais on n’a jamais été de grands fêtards. On travaille avant tout de façon monastique, dans l’idée de faire danser les autres.

Tu penses que votre collaboration avec DJ Mehdi a aidé Chromeo à se faire connaître en France ?
Oui, bien sûr ! Bon, on se connaissait bien avant Chromeo, mais c’est lui qui nous a fait connaître chez vous et qui nous a permis de créer des liens avec des équipes françaises que l’on continue de fréquenter encore aujourd’hui. Les gars d’Ed Banger ou d’Institubes, par exemple.

Tu gardes quel souvenir de lui ?
Toutes les écoutes que l’on a pu faire à ses côtés. Il a toujours fait partie de nos fidèles, des personnes-ressources dont l’opinion comptait beaucoup. On passait notre temps à lui jouer nos morceaux, à faire des DJ-sets à ses côtés, à se taper des playbacks ensemble, etc. Il faut savoir qu’il était également très proche de mon frère, A-Trak, donc j’ai évidemment un paquet de souvenirs avec lui.

Les années 2000, c’était l’époque d’Ed Banger et Institubes en France. Au Canada, il se passait quoi niveau électro ?
À Toronto, il y avait MSTRKRFT et, à Montréal, Turbo, le label de Tiga. À l’époque, ils avaient sorti le premier projet de Gesaffelstein, donc c’était plus techno et moins ludique que ce que pouvait proposer Ed Banger. Mais on était proches de tous ces gars-là : on vivait à Paris, on a fait un caméo dans un clip de Para One, on partageait des soirées avec Surkin et on avait enregistré une grande partie de Fancy Footwork en France.

Un autre morceau de Head Over Heels s’appelle Bad Decision. Il y en a eu, j’imagine, des mauvaises décisions ?
Oui, surtout vestimentaires… Quand je regarde certaines vieilles photos, c’est un peu dur de voir ce que l’on osait porter. Patrick avait même un collier de barbe taillé au rasoir, c’était très suspect quand même ! (Rires)

En 2004, c’est la fin de Friends et le début de Lost. Pour toi, les années 2000, c’est la fin de l’âge d’or des séries, ou le début de l’âge d’or ?
Dans les années 2000, je n’accrochais pas aux séries, je m’y suis mis hyper-tard avec l’arrivée de Breaking Bad et Game Of Thrones. Je n’ai donc pas vu ce que l’on considère généralement comme les grands classiques : Les Sopranos, The Wire, Entourage… Pour moi, c’est donc maintenant l’âge d’or des séries. Mais c’est un peu come dans les musiques électroniques : tout dépend de l’âge auquel tu te plonges dans cet univers. Pour certains, l’âge d’or de l’électro, c’est le premier album des Daft Punk ; pour d’autres, c’est 2007, avec la tournée nord-américaine des Daft et le succès de Justice, tandis que d’autres encore vont te parler de l’EDM ou du dubstep.

Et niveau films ou clips, tu retiens quoi des années 2000 ?
Pour moi, c’est la grande époque de Michel Gondry, qui était clairement intouchable à ce moment-là. Sinon, côté cinéma, je kiffais à fond les films de Julian Schnabel, c’est un peu spé' mais j’adore son sens de la narration, son travail sur l’image et ses nuances cinématographiques. Ça me rappelait une période expérimentale du cinéma, celui des années 1970, que je n’ai pas connue mais qui m’a toujours fait fantasmer. Ah oui, j’ai dû voir au moins une bonne douzaine de fois Borat également quand j’habitais à Paris entre 2006 et 2007. Donc je pense qu’on peut dire que c’est mon film préféré ! (Rires)

En 2010, tu as été élu professeur le plus sexy de l’Université de Columbia. Franchement, ça été l’apogée de ta carrière ça, non ?
Ça été tellement dur de ne pas me faire griller avec ça, en plus ! (Rires) Plus sérieusement, j’espère que notre carrière n’aura jamais d’apogée. Ce qu’on recherche, c’est un parcours stable, et ça me rend très anxieux de me dire que l’on puisse atteindre notre maximum un jour.

J’ai pourtant l’impression que vous n’avez plus le même impact en France qu’il y a dix ans…
C’est sûr que l’on n’a pas autant de dates en France qu’on le voudrait, mais à chaque qu’on vient jouer à Paris, ça se passe systématiquement dans une salle plus grande que la fois précédente. Il faut savoir que l’on ne vendait pas de billets en 2007, alors qu’aujourd’hui, on peut remplir sans trop de problèmes certaines salles parisiennes.

Après tout ce temps passé ensemble, comment vous faites pour ne pas vous lasser de travailler côte à côte ?
On fonctionne vraiment comme dans un mariage. On se chamaille parfois, mais on se fait avant tout confiance. C’est comme s’il y avait un accord tacite qui nous pousse à faire de la musique ensemble quoi qu’il arrive, dans un respect mutuel. On bosse comme des dingues pour faire de Chromeo ce qu’il est aujourd’hui. On se voit tous les jours, on se parle tous les jours, et il y a donc une intimité qui se développe et qui ne cesse de s’intensifier. Au fil des années, on s’est vu dans tous nos états et, il suffit de regarder le clip de Must’ve Been, pour comprendre que l’on cultive cette notion d’intimité.

Si Chromeo débarquait aujourd’hui avec son premier album, tu penses que ça se passerait différemment de 2004 ?
Ça m’angoisse rien que de penser à ce genre de choses.... Ce qui est sûr, c’est que chaque album a été réalisé différemment et a été reçu différemment. Et puis le monde de la musique est totalement différent d’année en année, donc c’est impossible de répondre à une telle question. En revanche, je peux te dire que l’on va probablement sortir de plus en plus de musique grâce à notre musique. Ça, c’est clairement de notre façon de travailler en 2018.

++ La boutique officielle, la page Facebook, et les comptes Soundcloud et Twitter de Chromeo.
++ Head Over Heels, le dernier album du duo, est disponible sur son site officiel.