Il y a quelques mois, cette photo a fait son apparition sur Instagram. Au premier abord, rien de nouveau sous le soleil : encore un selfie de jolie fille à la mine désabusée, sans maquillage, exprimant sûrement un mal-être générationnel.  


Artwerk6666 est loin d’être la seule à poster ce type de clichés : la quantité de filles tristes et fashion sur les réseaux n’a fait qu’augmenter depuis quelques années. 


Elles sont minces voire squelettiques, mannequins ou «artistes numériques», rigoureusement blanches et sapées comme jamais sans en avoir l’air. Les Internets sont remplis de leurs expressions tristes, de leurs photos de médocs, de leurs clichés de bleus et de leurs corps fatigués soigneusement mis en scène.


En regardant de plus près le selfie d’Artwerk6666, ayant étrangement du mal à saisir le second degré s’il y en avait un, une question métaphysique s’est imposée : vaut-il le coup de chialer parce son vernis vert menthe est trop beau ?
C’est alors que, pour pénétrer les secrets de ce «tristesse club» virtuel, une longue recherche Google a commencé, en débutant par la mention «sad girls on Instagram». Cette étude aussi approfondie que cruciale a abouti à la découverte d’un phénomène qui a bouleversé le cours de l’Histoire en silence, tel le battement d’ailes d’un papillon : la Sad Girl Theory. L’épopée de la sad girl n’a pas commencé hier. Il se peut bien que nous soyons arrivés aux derniers éclats d’un phénomène vieux de presque une décennie. Le mouvement a pris plusieurs formes, du militantisme à la cam girl en passant par l’instagrammeuse. Il fallait bien se pencher sur une encyclopédie détaillée de ce nouveau spécimen.

Les féministes : pour un militantisme de la tristesse
C’est au début des années 2010 que l’artiste Audrey Wollen lance le manifeste des sad girls. Avec lessor dInstagram entre autres, les populations les moins visibles, celles qui narrivaient pas à faire entendre leur douleur, allaient découvrir des plateformes dexpression puissantes. Et, parmi elles, bien entendu : les femmes. Le constat de Wollen a alors été simple. Dans un monde où les inégalités se creusent, les femmes sont de plus en plus victimes de discriminations. Contrairement au féminisme de combat, promouvant des modèles féminins aguerris et fièrement militants, elle propose le féminisme de la tristesse. Il s’agit d’offrir une alternative à la super-héroïne féministe et d’assumer que lutter, c’est avant tout endurer des souffrances. Sans tomber dans le cliché du sexe faible.  

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«La tristesse des femmes devrait être considérée comme un acte de résistance», proclamait Audrey Wollen dans son manifeste. Dans une interview avec Dazed, elle bâtissait ainsi un lien entre des icônes telles que Marylin Monroe, Frida Kahlo, Virginia Woolf, Elena Ferrante et la sad girl contemporaine. D’après elle, l’activisme actuel exclut souvent tout un chapitre de l’engagement féministe qui a fait de la plainte et de l’autodestruction une arme contre le patriarcat. Instagram, mais aussi YouTube, deviennent alors des nouveaux terrains de lutte. Pleurer face caméra dans sa chambre d’ado est un moyen disruptif de contester ce que le système attend d’une jeune femme.  


C’est alors que nos yeux un poil voyeuristes ont pu contempler ce type de vidéos dont, avouons-le, le sens profond peut demeurer assez cryptique si sorti de son contexte : 

Entre démarche artistique et mise en scène de sa vie privée aux accents creepy, certaines sad girls se sont fait une place parmi les influenceurs web à suivre. Et c’est là que pas mal de concepts avancés par Audrey Wollen se sont cassés la figure.

Les influenceuses : tristesse sexy et appropriation du body positivity
Molly Soda a commencé par poster ces curiosités 2.0 pour ensuite devenir une influenceuse Twitter avec un compte toujours actualisé à 651 000 followers.

Qui dit influenceur dit thunes, et malgré toutes les bonnes intentions de ces féministes d’un genre nouveau, leur démarche finit par attirer le marché de l’art et les forces obscures du marketing. En 2016, Ambar NavarrokyttenjanaeArvida Byström et Brittney Scott, quatre amies unies sous le signe des sad girls, organisent l’expo QWERTY, Flirty and Crying à Los Angeles pour promouvoir leurs clichés Instagram et leurs vidéos considérées désormais comme des performances. Le propos est clair mais soulève néanmoins quelques petites questions sur le fond : «[Mon esthétique est] léchée, émotionnelle, virale et jolie», déclare kyttenjanae sur Paper Magazine. Loin du discours d’Audrey Wollen, nourri d’art victorien et de littérature shakespearienne, il semblerait bien que le mouvement, aux alentours des années 2015, pris dans le vortex de la viralité sur les réseaux, ait légèrement viré vers autre chose.

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Si l’idée de l’exposition QWERTY, Flirty and Crying était de montrer comment la féminité s’exprime sur Internet, le fait d’associer le côté «flirty» au verbe «crying» ne serait pas justement ce que Wollen dénonçait dans son manifeste ? 


Certes, Arvida Bystrom a le mérite de nous faire part de ses instants sur la cuvette, ainsi que de sa pilosité en dédramatisant des choses, mais est-il vraiment pertinent de relier la tristesse de Virginia Woolf à ce bleu, certes douloureux, mais tout compte fait assez peu métaphysique ?


Bystrom et son compte à 244 000 abonnés jouent sur le body positive (né du hashtag #BodyPositive aux USA, encourageant les femmes à s’aimer telles qu’elles sont). On remercie beaucoup Arvida pour son courage d’avoir posé poilue pour Adidas malgré son corps si difficile à assumer. Néanmoins, la démarche féministe ne serait-elle pas un tout petit peu plus intéressante chez des instagrammeuses comme Leah Vernon ou Kelly Augustine, femmes noires combattant la grossophobie ?

 

Une publication partagée par Leah V (@lvernon2000) le


Les chanteuses cam girls

Après les féministes et les influenceuses en quête de choses à raconter sur leurs poils, un troisième type de sad girl se profile, dernier éclat du mouvement : la chanteuse cam girl.

Imbus de ce spleen flirtant avec le teen movie ou l’exorciste, au choix, les clips de Coucou Chloé ont été simplement classés dans le foutoir qu’est le terme «post-internet». Mais cela ne suffit pas à expliquer pourquoi serait-on si tristes de se rendre à la patinoire ! Ce laisser-aller soigné a transformé la normalité en nouveau punk. L’expression de sa propre fragilité, de ses imperfections, de la réalité brute devient une vraie manière de poser. L’héritage visuel de la Sad Girl Theory a touché ces chanteuses de chambre, découvertes grâce à des vidéos faites maison à l’aide de webcams.

Le succès planétaire de Clairo, cam girl originaire de Boston, confirme la viralité de l’esthétique intimiste et normcore poussée par des influenceuses telles que Audrey Wollen.

En conclusion de cette odyssée méconnue qu’est la Sad Girl Theory, Audrey Wollen a mis fin à son compte Instagram il y a deux ans.


Superficialité, mode, détournement du propos allant jusqu’à la pornographie (et oui, une fille qui pleure ne suscite pas un sens de respect chez tout le monde) : la triste théorie du féminisme du désespoir a été finalement dépassée par le moyen de diffusion choisi, Instagram. Il y a environ deux ans, Dora Moutot revenait sur son projet webcamtears dans une interview pour Vice. En effet, son blog exposant des vidéos de personnes en pleurs, surtout de jeunes filles, avait attisé les curiosités. «Finalement, exposer sa tristesse de façon crue et devant une webcam, c’est presque plus choquant, plus "porno" que de regarder une éjaculation sur un écran. La larme, c’est un gros tabou», confiait-elle. Pas de féminisme qui tienne : son Tumblr n’est autre qu’une collection de meufs qui pleurent, dont le désarroi nous fait rire ou nous gêne. C’est que dans la tristesse, il y a un élément plus morbide que le voyeurisme érotique : le ridicule. Et c’est avec une pointe d’ironie qu’il faudrait probablement voir toute cette déprime générationnelle déversée sur nos écrans et dans les magasins. Les réseaux sociaux sont ce qu’ils sont, comme le projet webcamtears le montre : un lieu où l’exhibitionnisme est accepté et où les règles sociales de respect de l’intimité sautent, laissant libre cours à des petites perversions qu’on ne saurait, ô grand Dieu, jamais avouer.