On se faufile au Badaboum où, pour les trois ans de Spicee, le "Netflix français du docu" pour la faire courte, Beb va se produire avec The Shrine. Ce groupe de stoner californien a découvert la vidéo de Waiting for the War, le single de Soggy, sur Internet et reprend le titre en 2014. Lorsqu'il entend ça, Beb hallucine et les contacte. Ils se rencontrent et jouent ensemble au Trabendo peu après les attentats de 2015, au Psycho Festival de Las Vegas et au Hellfest en 2016. Une bien belle histoire. Trop peut-être ? On nous referait pas le coup de Sixto Rodriguez, la petite touche made in France en plus ? Tout cela ne serait-il pas du storytelling pour faire casquer les hipsters en mal de vintage ? La tendresse infinie du regard de la caméra d'Olivier Hennegrave, réalisateur du film et ancien batteur du groupe, empêche toute accusation de cynisme. Reste à savoir si le gars assure sur scène. On nous dit que Beb est en loge, un peu nerveux et qu'il surgira comme un diable de sa boîte au dernier moment. Va-t-on rencontrer un héros en pleine résurrection, ou définitivement se résigner à penser que le rock est un sympathique hobby pour le troisième âge ? Le suspense est à son comble. 

sog3Les lumières s'éteignent. Au premier riff, IL arrive, torse nu et possédé. Beb convulse, éructe et mord le micro. Il y a comme un goût de 1976 au Badaboum. Sorte d'enfant caché du chanteur du MC5 et du Doc de Retour Vers le Futur, Beb fait gronder le tonnerre. Plaisir nostalgique peut-être, mais on se retrouve à pogoter sec sur une reprise de No Fun des Stooges. Putain, la magie est là. On retrouve l'animal backstage, étonnamment frais, dispos et entouré de ses deux bonnes fées : Olivier Hennegrave et Josh Landau, leader de The Shrine. Au milieu de ses vieux amis et de ses tout nouveaux potes, on rentre dans la mêlée pour parler à la plus modeste des rockstars.Capture d’écran 2018-06-28 à 16.30.49Beb (à gauche) et Josh Landau (au milieu)

J'ai cru comprendre que tu es un peu traqueux ; comment te sens-tu après ce concert ?
Patrick Bertrand (Beb Soggy) :
Super bien, c'est un truc de dingue. Le pied. Je suis toujours stressé avant parce que je n'ai pas énormément d'expérience en live. Depuis que le groupe est terminé, j'ai dû jouer cinq fois.  Ça reste extraordinaire pour moi.

Tu t'es quand même produit au Hellfest, à Las Vegas et au Trabendo. C'est quoi ton meilleur souvenir ?
Beb Soggy :
Le festival Psycho et le Hellfest étaient incroyables, mais être sur la scène du Trabendo le 15 novembre 2015, c'était quelque chose. Ils ont rouvert pour nous. Il y avait quand même du public, on a tout donné. Le message, c'était : "Vous ne gagnerez pas les mecs !".

Il y a un truc qu'on n'apprend pas dans le doc', c'est la façon dont tu es tombé amoureux du rock'n'roll. Raconte-nous ton coup de foudre. 
Beb Soggy : C'était sur le tard, j'avais 17-18 ans. Au début, j'étais assez glam. J'aimais bien Deep Purple aussi. Mais ce sont les Stooges qui m'ont vraiment fait basculer. La première fois que j'ai écouté Fun House, je suis devenu fou. 
Josh Landau : (il montre Beb) Tu as le cinquième Stooges devant toi. 
Toute l'assemblée : Hourrah !
Beb Soggy : On y connaissait pas grand chose, y'avait rien, y'avait pas internet. Alors tu commences par les Stones, comme beaucoup, surtout la période avec Brian Jones. Les Beatles, un peu. Mais je suis vite monté en puissance avec Black Sabbath. C'était quelque chose, bordel. 

C'était comment d'être un rockeur à Reims à la fin des années 70 ? Il y avait une grosse scène ?
Beb Soggy : Olivier, vas-y, tu as une meilleure mémoire que moi. 
Olivier Hennegrave : Faut se remettre dans le contexte de la fin des années 70. C'était l'explosion du rock français. Dans chaque ville, Rennes, Rouen ou Reims, tu avais cinq ou six groupes qui sortaient du lot. C'était la période Trust et Téléphone, il fallait chanter en français. Sauf que Beb ne voulait absolument pas. C'est ce qui fait qu'on n'a jamais signé sur une major.

Pourquoi ce refus ?
Beb Soggy : L'anglais, ça a quand même une meilleure sonorité, hein. 
Olivier Hennegrave : Pour beaucoup de groupes, et encore aujourd'hui, la voix du rock elle est anglaise. Dans les années 70, tu ne pouvais plus chanter en anglais. Aujourd'hui, tout le monde s'en fout, ce n'est plus un sujet, tu peux faire le choix que tu veux.

C'était quoi la genèse de votre titre phare Waiting for the War ?
Beb Soggy : Eric Dars est arrivé avec le riff et j'ai fait ce texte qui, malheureusement, est toujours d'actualité : "Depuis la guerre 14-18 mon père m’a toujours dit / Que chaque génération a sa guerre / À chaque seconde je tremble pour la mienne / En attendant la guerre". Il y a toujours une guerre sur le feu, quelque soit où tu vis et l'âge que tu as. 
Josh Landau : Une chanson pertinente hier, aujourd'hui et sûrement pour l'éternité. 

Avec Trump et le petit Kim, c'est vrai qu'on n'est pas sereins-sereins en ce moment...
Beb Soggy : C'est sûr.
Olivier Hennegrave : Il faut comprendre aussi que Reims, c'est une ville martyre. En 14-18, tout a été détruit. Seules soixante maisons sont restées debout. En 39-45, on a bien souffert aussi. En plus, quand Beb écrit, c'est la Guerre Froide, les soviétiques rentrent en Afghanistan. 
Beb Soggy : D'où mon À quand la prochaine ?, un morceau qui a 38 ans, et le propos n'a pas pris une ride. C'est un truc de dingue.

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Tu es un vrai tourbillon sur scène, je n'avais vu un truc pareil. À part le lait de chèvre et les 600 abdos, c'est quoi ton secret ?
Beb Soggy : Opopopop, j'en fais 666 + 1. (Applaudissements fournis de l'assistance)

Pardon, au temps pour moi. Respect.
Beb Soggy : J'y tiens. Qu'est-ce que t'en dis Josh ? 

Tu t'entraînes comme lui ?
Josh Landau  : (La main sur le ventre) Euh... Bien sûr, bien sûr, c'est évident. (Rires)

Ce qui est étonnant, c'est que tu as toujours été un straight edge sans même le savoir. Tu ne bois, tu ne fumes pas...
Beb Soggy : Oh, je peux boire un verre de vin de temps en temps mais c'est tout. Mais c'est vrai que j'ai toujours voulu rester affûté, comme si je savais qu'on pouvait avoir besoin de moi. Je fais gaffe, je suis moins souple qu'avant mais je m'entretiens.
Olivier Hennegrave : Beb, c'est une vraie hygiène de vie. Il a toujours été très sportif. 

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Les comparaisons avec Sixto Rodriguez, ça te saoule ? 
Beb Soggy : C'est Olivier qui m'en a parlé. C'est celui qui était connu en Afrique du Sud et qui ne le savait même pas ?

C'est ça
Josh Landau : Ça fait sens. Ils ont tous les deux des chansons incroyables, leur musique a fait sa vie sans eux avant de leur permettre de revenir des années plus tard. C'est important. Tout le monde devrait connaître Soggy. On est en train de réparer ça, qu'il y ait un peu de justice. Maintenant, même mon père te connaît, Beb ! (Rires)
Beb Soggy : Ça c'est quelque chose, ça fait plaisir.

Est-ce qu'on peut parler de la vidéo de Waiting for the War ?
Olivier Hennegrave : Au moment où l'on sort le 45-tours, France 3 Régions nous invite pour enregistrer le morceau. On arrive avec le camion, c'était DIY, on branche tout notre matos dans le studio tout petit. Quand on a vu que le son n'était pas à la hauteur, on leur a dit qu'on le ferait en playback. Et oui, ça peut être rock de faire un playback, parce que c'était pour sauver notre musique. Là où ils ont eu une idée géniale, c'est de rajouter des effets psychédéliques. C'est grâce à cela que des mecs comme Josh ont complètement flashé dessus. Ils se sont dit : "Mais qui c'est ce gars qui a le look d'Iggy Pop et de Rob Tyner du MC5 ?".
Beb Soggy : Ma touffe était noire à l'époque. 
Olivier Hennegrave : C'est en 2008, grâce au label Mémoire Neuve qui l'a mise en ligne, qu'elle refait surface et buzze aux États-Unis mais aussi en Nouvelle-Zélande, en Australie, en Scandinavie.

Comment tu l'as découverte, Josh ?
Josh Landau : Un ami à moi me l'a envoyée en m'écrivant "Mon nouveau héros, ton nouveau héros". J'ai pris une claque. Avec le groupe, on était en tournée, on roulait de nuit vers Austin dans notre van. Je leur ai dit : "Les mecs, vous devez voir cette vidéo". Je mets la chanson. À ce moment-là, bien chaud, j'appuie sur l'accélérateur, je dérape, on se prend un arbre et une vitre explose. On était tellement excités qu'on a planté notre caisse : voilà à quel point sa musique est puissante.  (Rires)

C'est un modèle pour toi ?
Josh Landau : Pas qu'un peu, il représente l'énergie brute  ("raw power" en anglais, soit le troisième album des Stooges, ndlr) du rock'n'roll. 

Vous allez enregistrer ensemble ?
Josh Landau : Ce qu'on fait il y a deux ans va bientôt sortir. Un morceau que j'ai écrit juste après avoir rencontré Beb. On s'est vu à Paris, on a beaucoup parlé. Ça a mûri dans ma tête et j'ai écris Clipping the Roses, qui est mon interprétation de son histoire. Qu'il soit jardinier, j'ai trouvé ça beau et putain de cool. Il est venu à Los Angeles, dans mon studio. C'était génial, je n'avais jamais une expérience aussi intense que celle-ci auparavant. Donc j'espère qu'on remettra ça.

Après les Pixies et les Spice Girls, doit-on s'attendre à la reformation de Soggy au grand complet ? 
Olivier Hennegrave :  Malheureusement, le bassiste est décédé il y a une dizaine d'années. Le guitariste habite à Nîmes, donc c'est compliqué. 
Un jeune homme : Et le batteur ne sait plus jouer.
Olivier Hennegrave : C'est vrai, merci. Je vous présente mon fils. (Rires) Merci pour ton soutien. J'ai forcément un peu perdu. On a chacun fait notre vie. Beb est devenu jardinier, j'ai fait des films, le guitariste est devenu prof d'Histoire.
Beb Soggy : Ça a bifurqué de tous les côtés.  

Il y a des groupes actuels français qui vous plaisent ?
Olivier Hennegrave : Ça existe encore le rock ?
Beb Soggy : Frustration, c'est bien cool. L'écurie Born Bad est super. Périphérique Est, c'était pas mal non plus. Les Burning Lady de Lille aussi, je les ai vus plusieurs fois à Reims. 

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A ceux qui disent que le rock est mort, tu leur dis quoi, toi qui a gardé la foi toutes ces années ?
Beb Soggy : Le rock'n'roll, il est dans ton coeur. 
Josh Landau : Quand j'ai vu la vidéo de Soggy la première fois, je me suis demandé s'il était mort. Comme on ne savait rien sur eux, ça aurait pu. On s'est dit : "Ce gars a l'air si dingue qu'il n'a pas dû survivre bien longtemps".
Beb Soggy : Ah bah, sympa dis donc. (Rires)
Josh Landau : Grosse surprise qu'il soit encore là et meilleur que jamais.
Olivier Hennegrave : J'ai envie de dire que pour l'avenir, il faudra choisir entre les algorithmes et les vrais musiciens. Réveillez-vous les jeunes.  

Beb, qu'est-ce qu'on peut te souhaiter dans l'avenir ?
Beb Soggy :
Je suis enfin à la retraite donc je vais peut-être enfin me reposer, peinard. 
Josh Landau :
Sauf qu'on aimerait bien qu'il vienne chanter à New-York pour la sortie de Clipping the Roses.
Beb Soggy : Olala, merde, pas moyen d'être tranquille ! (Rires)

++ Le documentaire Soggy, Un truc de dingue ! d'Olivier Hennegrave est disponible sur Spicee.

Crédits photos : Félix Lemaître.