O Bella ciao, bella ciao, bella ciao, ciao, ciao
Una mattina mi son svegliato
E ho trovato l'invasor

Intertextualité : ce Bella Ciao qui se répète en leitmotiv n’est pas sans lien avec la fameuse Bella chantée par Maître Gims dans un précédent opus. En un certain sens, l’insistance de l’interprète à prendre congé de cette Bella est une manière de faire table rase du passé, d’affirmer une identité nouvelle. Une identité qui fait écho au non moins nouveau gouvernement transalpin ; du reste, le choix de conserver en italien les premiers vers du chant révolutionnaire (ho trovato l’invasore) n’est pas neutre : à l’heure où l’Italie se tourne vers le protectionnisme et fait la chasse aux migrants, la désignation de l’envahisseur a tout du propos politique.

Tu m'as tant donné
J'attends ton retour
O bella ciao, bella ciao, bella ciao, ciao, ciao
J'ai beau chanter
Mais j'attends toujours
Que tu reviennes, ô mon amour

Par son allitération en consonnes dentales, l’entrée de Vitaa se calque sur le rythme militaire. t d tt t : des tirs de mitraillette ? Assurément. Soudaine personnification d’une patrie abandonnée, Pénélope sans métier à tisser, la poétesse appelle de ses voeux le retour de l’enfant prodigue (le réfugié) mais également de la paix ; cette paix toujours repoussée (“J’ai beau chanter / Mais j’attends toujours”) devient alors condition sine qua non d’un retour au pays ; une fin en suspens symbolisée habilement par le choix de rimes non symétriques (a b c, a b b), comme expression formelle d’une embrassade contrariée entre l’homme et sa patrie.

J'continue sans toi
Tu vas m'en vouloir
O Bella ciao, bella ciao, bella ciao, ciao, ciao
Oui, j'l'ai fait pour toi
J't'en prie pardonne moi, eh
À contre-cœur, o bella ciao

ob_254226_2018-06-23-bella-ciaoLe texte se construit comme un faux dialogue, chaque intervenant semblant répondre au précédent tout en interpellant en réalité un nouvel acteur. Reprenant à son tour le rôle du réfugié, Dadju adresse son chiasme de façon à peine voilée à l’Union européenne : il continue “sans elle”, elle, qui va lui “en vouloir”. N’est-ce que pas là l’essence du débat européen actuel ? Les migrants continuent d’affluer malgré l’hostilité manifeste des terres d’accueil. En plaçant à la rime la question de l’identité (J’l’ai fait pour toi / J’t’en prie, pardonne moi), il s’empare de la question du rapport conflictuel à l’altérité et, non sans malice, cultive l’assonance en -oi comme un clin d’oeil aux chiens qui aboient quand la caravane passe.

J'ai crié ma peine
Mon poing sur les murs
Ô Bella ciao, bella ciao, bella ciao ciao ciao
Crié que je t'aime
Brisé mon armure
L’âme qui pleure mais le cœur dur.

“Ma peine”. “Mon poing”. “Âme (qui) pleure”. M. P. Mouvement populaire. Marine (le) Pen. Interpellation claire, directe et limpide aux tenants d’une ligne dure contre l’accueil des populations extra-européennes sur le territoire de l’Union. On retrouve aussi le rapprochement des assonances en a et des allitérations en q (“A contre-coeur” plus haut, “Âme qui” ici : un Aquarius en bégaiement.

Quant à la mention du “mur”, référence directe au projet de Donald Trump, il est intéressant de remarquer qu’elle devance une rime féminine “armure”, comme pour réunir en un seul tenant le protectionnisme conservateur (idée traditionnellement féminisée) et les velléités invasives (que les masculinistes considèrent comme naturelles chez l’homme) ; derrière cet effet miroir, on décèle un renvoi à la condition humaine comme une réalité transcendante, plus large que les appareils partisans ou que le pénis des nationalistes, dont “l’âme pleure” et “le coeur (est) dur.”