Nos lecteurs les plus perspicaces ont sans doute remarqué que de nombreux disquaires généralistes (il en reste) classent le rock'n'roll des années 50 dans un rayon à part. Elvis Presley, Chuck Berry, Eddie Cochran, Gene Vincent et les autres ne sont donc pas rangés avec le reste de la «pop-rock». Peu importe que les Beatles, Stones, Sex Pistols, Motörhead, Alan Vega et des hordes d'autres aient repris des chansons des fifties, le rock'n'roll des origines doit être mis à part, dans ses petits bacs/ghetto. Certes, on peut tout à fait comprendre cette thématisation quand l'enseigne expose un nombre important de références. Dans ce cas, il semble naturel que l'ouverture d'un bac «rock'n'roll» ou «rockabilly» s'impose au même titre que celles de rayons «metal» ou «rock indé», par exemple. En revanche, on ne captera jamais ce type de rangement quand ledit disquaire se borne à vendre les bestsellers de chaque catégorie plus quelques news. Évidemment, tout cela part d'un bon sentiment : aider le client à trouver rapidement le skeud' de son choix, mais cela illustre bien l'image passéiste trop souvent accolée au rock des années 50, son statut de niche nostalgique qui n'intéresse que les octo-septuagénaires et quelques allumés. Une lourde erreur, puisque c'est l'une des périodes les plus passionnantes des musiques qui nous intéressent, une demi-décennie séminale comme il y en a eu peu dans l'histoire de la musique.

Le cinéma des années 50 (et avant) est lui aussi victime d'une discrimination du même genre. À quelques exceptions près, les diffuseurs généralistes ne programment jamais de films de cette époque glorieuse, les films en noir et blanc étant cantonnés sur des chaînes spécialisées où ils n'ont quasiment aucune chance de toucher de nouveaux publics. Et c'est ainsi que des films d'importance absolue comme Graine de Violence (Blackboard Jungle) végètent dans les limbes. Heureusement, Brain Magazine est là pour réparer cette injustice !VIOLENCE 5

Graine de Violence adapte un roman d'Evan Hunter alias Ed McBain, l'un des papes du polar américain (la série du 87e district) et aussi le scénariste des Oiseaux de Hitchcock. New-Yorkais pure souche (il a grandi à Harlem et dans le Bronx), McBain publie en 1955 Blackboard Jungle, un roman dans lequel il aborde le problème des gangs de jeunes délinquants, l'une des spécialités des grandes villes américaines.

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New-York a toujours été un territoire de gangs (cf. Gangs Of New York de Scorsese) mais le développement de la culture teenager et la naissance du rock'n'roll rendent le problème plus brûlant que jamais dans les fifties. L'affaire tournant au phénomène de société, les méfaits des délinquants juvéniles inspirent des bataillons de romanciers. Créée en 1957, la comédie musicale West Side Story (adaptée en film en 1961 par Robert Wise) illustre aussi la chose, comme les films Les Seigneurs de Philip Kaufman (1979), et Outsiders et Rusty James de Francis Ford Coppola (tous deux sortis en 1983). Mais c'est le réalisateur Richard Brooks qui est le premier cinéaste à s'intéresser au phénomène - ce dès 1955, avec Graine de Violence, dont il écrit aussi le scénario.VIOLENCE 3Situé dans un lycée d'un quartier populaire de New-York, Blackboard Jungle raconte comment un professeur d'anglais idéaliste (Glenn Ford) doit se mesurer à des élèves turbulents voire carrément dangereux (certains font partie d'un gang). L'enseignant ne se laissant pas impressionner, la violence se déchaîne rapidement. Rien ne semble pouvoir stopper les délinquants juvéniles et le prof manque d'y perdre son mariage et même la vie... 
VIOLENCE 4Au-delà de la violence des quartiers et de l'aliénation d'une partie de la jeunesse, le film aborde aussi le racisme de la société américaine (la classe rassemble des Irlandais, des Afro-Américains, des Latinos et des Asiatiques) ainsi que celui de la solitude dans les mégapoles. Très réaliste, le film est soutenu par son interprétation remarquable, en particulier par les performances des élèves Sidney Poitier et Vic Morrow, carrément dément dans son rôle de punk irlandais névrosé (à mi-chemin entre James Cagney dans L'Enfer est à lui et Malcolm McDowell dans Orange Mécanique).VIOLENCE 1Au-delà de son implacable constat social, Graine de Violence est entré dans l'Histoire pour avoir été le premier film hollywoodien à avoir mis en avant le rock'n'roll. La légende raconte que, à la recherche d'un morceau à la mode chez les teenagers, Brooks aurait demandé à Glenn Ford de lui apporter les disques que son fils ado écoutait. Le metteur en scène y repère un 45-tours sorti quelques mois plus tôt (en mai 1954), le fameux Rock Around the Clock de Bill Haley And His Comets. Le rock venait d'exploser et, le premier single d'Elvis étant paru deux mois à peine après le disque de Haley, Brooks a l'idée géniale d'ouvrir son film avec la chanson de Bill Haley. Irrésistible, la scène campe immédiatement le décor. Une ouverture triomphale qui a pour conséquence de propulser le 45-tours en tête des charts (alors qu'il avait été accueilli avec une relative indifférence à sa sortie). Graine de Violence aide ainsi à amplifier le succès du rock'n'roll naissant et fait de Bill Haley une star. Le succès du film est au diapason, colossal. Aux États-Unis, les gens dansent dans les salles. En Angleterre, des émeutes ont lieu dans les cinémas, du jamais vu. Blackboard Jungle devient donc le premier film rock'n'roll... et si une avalanche suivra, peu s'avéreront aussi pertinents.  

++ Ne manquez pas les autres numéros de notre belle série sur le rock'n'roll au cinéma : Le Lycée des Cancres (Ramones), La grande Escroquerie du Rock 'n' Roll (Sex Pistols), Quadrophenia (The Who), Gimme Shelter (The Rolling Stones), Les Runaways (The Runaways / Joan Jett), Phantom Of The Paradise (Paul Williams).