Au sein du petit monde de la culture, un tas de questions reste sans réponses. Parmi elles, celle-ci : comment des mecs qui téléchargent consciemment et en toute illégalité l’intégralité de Sardou peuvent-ils rester impunis et continuer à vivre leur vie tranquillement quand des artistes, tels que Vicki Anderson, restent encore majoritairement inconnus cinquante ans après leur pic de créativité ? Ce ne sont pourtant pas les occasions d'aller l'écouter qui manquent. La plus simple (la plus coûteuse aussi) : la compilation Mother Popcorn éditée en 2004 par Soul Brothers Records et contenant dix-sept morceaux de l'artiste. La plus indirecte : écouter certains classiques hip-hop (au hasard, La vie est brutale d'Ideal J, No Time de Lil' Kim et Puff Daddy, Live At The Barbeque de Main Source ou encore What's Going On! de Masta Ace Incorporated) et se rendre compte que, oui, l’Américaine a souvent été samplée ces dernières années, souvent pour le meilleur, parfois pour le pire – le très cliché Down With Da Nation de The Next Diffusion, bordel !

Enfin, la dernière raison, sans doute la plus pertinente, est ce catalogue, peu fourni mais exigeant : 33 singles et aucun album officiel entre 1964 et 2018, c’est peu. Trop peu. Mais la force de Vicki Anderson (née Myra Barnes le 21 novembre 1939 à Houston, Texas) est ailleurs. Elle est dans sa capacité à avoir toujours su s’entourer. En 1965, alors qu’Anna King vient de quitter l’aventure, elle rejoint la formation de James Brown et en devient rapidement la chanteuse principale. Pas rien. D’autant que Mr. Dynamite ne manque pas d’éloge au sujet de sa Soul Sisters : dans son autobiographie, il dira d’elle qu’elle était la meilleure chanteuse qu’il ait vu chanter (Marva Whitney, Lyn Collins et Martha High ont dû apprécier). Peut-être est-ce pour ça qu’il est allé la rechercher en 1969 après une année passée à l’écart de la formation. Peut-être est-ce pour ça qu’il l’a également encouragée à enregistrer ses propres morceaux, publiant même certains d’entre eux sur son propre label, Brownstone Records.

Et pas n’importe lesquels. In The Land Of Milk And Honey, par exemple : avec sa science des orchestrations, son groove tenace et sa naïveté touchante, à faire passer les hippies et les fans des Bisounours pour des brutes épaisses («Toutes les fleurs fleurissent / Et les arbres sont verts / Et je dois être où les gens sont gentils / Et où personne, non, personne n'est jamais méchant»), ce single justifie amplement sa place sur deux 45-tours, toujours en face B (d’I'll Work It Out en 1971 et de Don't Throw Your Love In The Garbage Can l’année suivante). Surtout, Vicki Anderson prouvait là qu’elle était capable de mélodies bien plus sophistiquées que ses premiers morceaux ne pouvaient le laisser suggérer et qu’elle avait désormais suffisamment d’expérience pour passer d’une soul typiquement 70’s à la In The Land Of Milk And Honey à un funk endiablé, taillé pour enflammer les foules et faire d’elle l’équivalent de James Brown : une sex machine.

Quand on entend de tels morceaux, on en vient à regretter que Vicki Anderson ait été une si grande fainéante. Ou, pour le dire plus poliment, qu’elle ait préféré se marier à Bobby Bird (lui aussi proche collaborateur de James Brown avec ses Famous Flames), enchaîner les tournées avec Bobby Womack et soigner systématiquement ses entrées en solo. La tête haute, le torse bombé et les yeux ravis du travail accompli. Tellement fière, à vrai dire, que Vicki Anderson redevient Myra Barnes au moment de la sortie de son plus grand succès en 1970 :  The Message From The Soul Sisters. Une idée de son label, King Records ? Difficile à dire. Ce qui est sûr, c’est que l’Américaine tient alors son premier classique, un tube au groove lancinant, aux cuivres soignés, à l’idéal féministe et à la détermination sans faille : «Si tu ne peux pas me donner ce que je veux, j’irai le chercher ailleurs», clame-t-elle, comme pour inciter ses contemporaines à ne plus subir d'abus ou les corrections physiques administrées par des hommes trop nerveux - au premier rang desquels James Brown, que Vicki Anderson n’a pas hésité à descendre dans un article du Rolling Stone en 1989, évoquant toutes ces femmes à qui il promettait la célébrité et la vie de rêve avant de les «passer à tabac».

Maline, Vicki Anderson profite également de ce 45-tours pour se lancer dans une reprise des Beatles en face B. Et, disons-le clairement, rarement Yesterday nous a paru aussi puissant. Mais l'Américaine, si elle fera d'autres reprises (de You're Welcome, Stop On By de Bobby Womack en 1974, de Home Is Where The Hatred Is de Gil Scott-Heron en 1975), ne semble visiblement pas prête à jouer le jeu de l’industrie. Elle, c’est une personne censée, aux valeurs familiales et sans véritable attrait pour la reconnaissance publique - ses multiples pseudonymes (Vicki Anderson, Myra Barnes ou Mommie-O le temps d’un single en 1975) en témoignent. Lorsqu’elle tombe enceinte de sa fille Carleen (future membre des Anglais de Young Disciples dans les 90’s), Vicki Anderson décide donc de tourner le dos au show-business. Elle y revient de temps à autre, au sein du James Brown's Funky People dans les années 1980, aux côtés du groupe italien Bossa Nostra en 1994 ou en duo avec sa fille, mais sans réelle ambition, sinon celle de goûter à nouveau aux plaisirs de la scène. Là où tout a commencé pour elle.james-brown-vicky-anderson-let-it-be-me-polydor