Il paraît que tu voulais être violoniste puis médecin, un métier prestigieux. Tes parents ont bien pris ton changement de cap ?
Boris Vallejo :
Je vivais dans un quartier pas très riche de Lima, donc c'est vrai que médecin était une voie plus rassurante. Le virus du dessin m'a vraiment pris à partir de 13 ans, mais je ne me suis pas tout de suite autorisé à penser que je pourrais en vivre. Mes premières oeuvres, j'étais enfant, elles étaient sur le mur de la cuisine de ma mère. Je dessinais à partir des fissures. Laissez vos enfants faire des bêtises, ça peut déboucher sur une vocation, ne les brimez pas ! Après avoir lâché médecine, j'ai fait les Beaux-Arts ; c'était cadré, donc il n'y a pas eu trop de conflits avec ma famille. 

Tes études de médecine avortées, ça a joué dans ta fascination pour l'anatomie humaine ?
C'était déjà là. Après, ça donne une certaine compréhension de la physiologie, de la proportion aussi. 
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Pour dessiner tous ces personnages hyper-gaulés avec des muscles rutilants, tu allais mater des bodybuilders et des bodybuildeuses ?
Je n’ai harcelé personne, hein ! (Rires) En fait, j’allais à la salle tous les jours. Le bodybuilding, le culturisme, c’est une véritable culture que j’ai adoptée à mon adolescence. Ça m’a forgé le mental et m’a aussi aidé à me sentir bien dans mon corps. À 16 ans, je commençais à découvrir ce monde. C’est au même moment que je me suis mis sérieusement au dessin. Ce n’est pas vraiment une coïncidence. Et depuis, je continue toujours à m’entraîner régulièrement.

A 77 ans, putain, chapeau !
Haha, merci. Un peu moins qu’avant, c’est sûr, mais ça m’a permis de rester en bon état. Je me suis fait pas mal d'amis dans ce milieu. Il y a beaucoup de bienveillance et d'entraide, contrairement à ce que certains peuvent croire. Donc, je fais souvent poser des potes ou des connaissances. C'est tellement mieux que de faire poser des modèles pro pour qui c'est juste un job. Il y a une vraie excitation. Et puis, surtout, c'est grâce au bodybuilding que j'ai rencontré l'amour de ma vie... 

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Julie Bell, ancienne championne de bodybuilding, avec qui tu dessines et signes des oeuvres en commun. 
Oui, j'ai trouvé mon âme soeur, ma partenaire idéale. Aujourd'hui, on travaille et on expose de plus en plus à deux. Certains machos lui demandent si je lui ai tout appris et si elle est mon disciple. C'est n'importe quoi. Elle avait déjà énormément de talent quand on s'est rencontré. Je lui ai juste donné quelques conseils. 

Et de bosser avec elle, ça a influencé ton style ?
On a vraiment des esprits similaires, donc ce qu'on fait est assez proche. Mais quand on réalise un projet à deux, je me rends compte que le résultat est moins dark que ce que j'aurais fait tout seul. Elle apporte de la lumière, c'est sa touche.

Vous êtes un peu les Beyoncé et Jay-Z de l'heroic fantasy, c'est ça ?
On adore fonctionner en duo - certains couples ne pourraient pas, ils se foutraient sur la gueule ! D'ailleurs, il me semble que ce n'est pas forcément la joie chez les Carter...

D'ailleurs, puisque tu parlais de machisme, l'heroic fantasy est souvent perçu comme un style bourré de testostérone où la femme est objet. Tu en penses quoi ?
Ah, je suis content que tu me poses la question, parce qu’on trouve souvent que la science-fiction et l’heroic fantasy sont des cultures macho. Peut-être un peu moins maintenant parce que ça s’est démocratisé, ça a bien infusé la culture populaire. Mais à mon époque, c’était vu par certains snobs comme une niche de mecs libidineux. Alors, oui, il y a des femmes voluptueuses dans mes dessins. Il y a parfois une tension sexuelle, mais ce n’est pas toujours le but premier. Je représente des femmes fortes, puissantes, autant que les hommes, si ce n’est plus. Des femmes qui sont dans des situations de domination ou de danger. Donc ça peut créer une tension sexuelle chez le spectateur mais ce n'est pas que ça.

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Tu as beaucoup fait d’erotica aussi...
Tout à fait. Mais c'est la même chose, ça ne veut pas dire que j'objectifie la femme. C'est un retour aux fondamentaux de l'art, au corps, à la posture. C'est plus épuré.

Sinon, tu as illustré beaucoup de récits effrayants et d'aventures épiques. Tu préfères dessiner des zombies, des Barbares, des loups-garous, des amazones ou des vampires ?
Je vais peut-être t’étonner mais finalement, les humains restent ceux qui m’intéressent le plus, donc je dirais les Vikings et les barbares. J’ai fait des recherches dans les livres d’Histoire pour me documenter. Les Vikings et ceux qu’on appelle les Barbares à cause des Grecs et des Romains (barbarus et βάρϐαρος veulent dire "étranger", ndlr) avaient une culture riche. Mais c’était aussi une époque très violente, avec beaucoup de guerres, où le pouvoir s’exerçait beaucoup par le combat ou la torture. Quand j'ai déménagé aux États-Unis en 1964,  j'ai un peu galéré, et c'est grâce à mon travail sur les BD Conan et Tarzan que j'ai pu tirer mon épingle du jeu dans les années 70. Donc j'ai logiquement une affection pour ces mecs à l'ancienne. J'ai fait des superhéros pour DC et Marvel - principalement pour des cartes à collectionner, mais ce n'est pas pareil.

A l'époque, certains ont vu le film Conan comme une célébration de la force et de l'individualisme typique des années Reagan.
Ce n'était pas mon esprit en dessinant le personnage en tout cas. Ça parle du dépassement de soi, surtout.
Capture d’écran 2018-06-22 à 11.40.31Barbarella, Knight Riders, Mistress of the ApesNational Lampoon's European Vacation : tes affiches de films sont devenues mythiques. Qu'est-ce que tu penses de celles d'aujourd'hui ? C'est très éloigné de ce que tu faisais. 
C’est vrai, et je trouve ça dommage - c'est très convenu, triste et plutôt terne d’un point de vue chromatique. Il y a moins d’âme, c’est froid, et elles sont davantage interchangeables. Quand tu en vois dans la rue ou sur les bus, ça ne te marque pas, on ne s’arrête plus, ou rarement. Le marketing a définitivement gagné. On ne fait plus appel à des dessinateurs comme moi, on prend des graphistes à qui l'on donne des cahiers des charges. C’est plus commode, rapide et efficace. Je comprends, mais évidemment, ça ne me réjouit pas. 

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La plupart de ces films sont considérés comme des films mineurs, de série B, et en même temps, ils sont devenus cultes pour une partie du public. Tu en penses quoi ?
Il y aura toujours des gens pour hiérarchiser et mépriser. Quand j'ai commencé, la science-fiction n'avait pas vraiment la cote auprès du grand public. À part en littérature, les Asimov et les Huxley, et encore. On a été plusieurs générations à oeuvrer modestement et avec passion pour que ce genre de barrières tombent. Notamment avec l'équipe de Heavy Metal, la version américaine de votre Métal Hurlant français, où nous étions très libres. On dirait que ça a payé, non ?

Capture d’écran 2018-06-22 à 16.40.43En 1980, tu as même fait un poster pour L'Empire Contre-Attaque. Comment ça s'est passé ?
C'était une commande pour Coca-Cola. Elles étaient vendues dans les magasins pour accompagner la sortie du film, ce n'étaient pas les affiches officielles. Elles ont bien marché. Tant mieux, car c'était pas mal de pression ce projet, vu l'enthousiasme des fans pour le premier opus. 

Capture d’écran 2018-06-22 à 13.30.12_1Elles sont devenues collector. La moins chère que j'ai vue sur eBay était à 185$.
C’est vrai ? Je ne savais pas. Je ne regarde pas ce genre de choses. La nostalgie, le côté culte qu’on donne à des objets ou des oeuvres, ce n’est pas mon obsession. Cela dit, c’est cool de savoir que mon travail est apprécié, circule et trouve une nouvelle vie chez les gens.

Capture d’écran 2018-06-22 à 14.02.47Tu as réalisé des pochettes pour Sepultura, Meat Loaf et Ozzy Osbourne. Tu es un métalleux toi-même ?
En réalité, ce n’est pas la musique que j’écoute quand je peins. C’est trop prenant. Je préfère mettre de la musique classique, par exemple. Mais c'est sûr que ça se marie bien avec mes dessins : ils voulaient de la puissance, de la grandeur... Ce qui est dommage, c'est que je n'ai pas pu les rencontrer.

Capture d’écran 2018-06-22 à 14.09.50Chose plus rare, tu as illustré les cartouches de jeu de Dragon Wars, Golden Axe ou Sword of Serpents. Ça t'intéresserait d'avoir un jeu vidéo construit autour de ton univers et de tes personnages ?
Ce serait génial, un vrai défi ! Ce n'est pas vraiment mon monde, ça m'étonnerait que l'on fasse appel à moi, ceci dit. Je ne suis pas un grand gamer, de toute façon. En tout cas, les packagings de jeux étaient, je trouve, bien plus cools dans les années 80-90. Mais c'est en voie de disparition, c'est en train de disparaître puisque tout va être téléchargé directement pour être joué avec des casques.

En parlant du futur, c'est quoi tes projets ? 
Avec Julie, on a fait la pochette d'album d'Andrew W.K. On va continuer à travailler et à exposer. On ne s'arrêtera jamais !

++ Le site officiel de Boris et Julie.