Concrètement, tu faisais quoi avant d’être la Jorja Smith que l’on connaît aujourd’hui ? Ta vie doit désormais être bien différente de celle que tu avais lorsque tu vivais à Walsall, en Angleterre.
Jorja Smith : J’ai écrit ma première chanson à 11 ans, elle s’appelait Life Is a Path Worth Taking, et j’ai fini par bouger à Londres à 18 ans où je postais des vidéos sur YouTube entre deux petits boulots, notamment chez Starbucks. C’est à ce moment-là que j’ai commencé à faire davantage de musique. Je crois que j’ai dû enregistrer pas loin de 70 morceaux durant cette période… J’ai vraiment adoré mon enfance à Walsall, je me suis fait un tas d’amis, souvent des gens très créatifs, que ce soit des photographes ou des rappeurs. Je retourne d’ailleurs les voir régulièrement, mais on manque d’opportunités là-bas. C’est pour ça que j’ai emménagé à Londres.

Ton père était musicien, non ?
Oui, il faisait partie d’un groupe avant que je naisse, 2nd Naicha. Je n’écoutais pas souvent ses disques, mais c’est lui qui m’a donné envie de chanter, qui me donnait des conseils, qui m’accompagnait au chant et qui est toujours auprès de moi aujourd’hui : les dernières paroles de Teenage Fantasy, c’est lui qui en est l’auteur… Enfin, ma mère a également joué un rôle important. Notamment grâce à ses goûts musicaux, surtout du reggae, et dans sa façon de me soutenir en permanence.

Je crois savoir que Frank d’Amy Winehouse a été un album déterminant pour toi.
Si j’étais sincère, je t’avouerais que le premier disque que j’ai acheté est celui des Atomic Kitten, mais c’est vrai que j’écoutais Frank en permanence ! Tout paraît tellement vrai dans ce disque. Stronger Than Me, par exemple, c’est une chanson que je peux chanter et écouter à n’importe quel moment de la journée. C’est assez rare de pouvoir faire ça avec une chanson.

Tu viens de vivre une année complétement folle. Ça n’a pas été trop pesant parfois ?
Non, c’est plus excitant qu’autre chose. J’ai dû faire une vingtaine de concerts ces derniers mois et ça a chaque fois été une superbe expérience. Tous étaient sold out, Drake m’a rejoint sur scène une fois et m’a même invitée sur More Life. Comment ne pas s’en réjouir ? C’est un rythme auquel il faut s’adapter, bien sûr, mais le fait de gérer tout ça de manière indépendante, d’avoir le même manager depuis que j’ai quinze ans et d’être encore entourée des mêmes personnes me permet d’avancer selon mon propre rythme. Si j’étais signée sur une grosse structure, je crois que ce serait différent.

Évoluer sur une major, ça ne te tente pas ?
Je n'ai rien contre ces labels ou les artistes qui y sont signés. C'est juste que je n'en ai pas besoin pour le moment. Tout va très vite, mais je garde le contrôle et de nouveaux projets excitants apparaissent régulièrement.

000009730009La rencontre avec Drake, elle s’est faite via Instagram, c’est bien ça ?
Oui, il avait des vidéos de moi en train de chanter dans ma chambre, ça lui a plu et il m’a envoyé un message.

Tu n’étais pas intimidée quand tu l’as vu pour la première fois ?
Non, je me suis dit que s’il m’invitait, c’est qu’il aimait ma musique. Et donc que je n’avais pas à être impressionnée. Bien sûr, j’aurais eu toutes les raisons de l’être : quand Drake te félicite et t’invite à enregistrer un morceau à ses côtés, ce n’est pas rien. Ce qui est marrant, c’est qu’il m’a d’abord proposé d’enregistrer Get It Together, qui est une reprise de Superman de Black Coffee. Comme j’écris tous mes textes, j’ai d’abord refusé. Avant de comprendre que cette chanson racontait exactement ce que j’étais en train de traverser et de rappeler Drake pour lui dire que j’étais finalement partante. Dans la foulée, j’ai également pu enregistré Jorja Interlude, toujours sur More Life.

J’ai l’impression que ça t’embête également d’être considérée comme une chanteuse R'n'B.
Oui, parce que je ne fais pas de rhythm & blues et que je n’aime pas être limitée dans un style. On me parle parfois de pop, parfois de soul ou de R'n'B, mais merde, je fais avant tout un style qui m’est propre. Avec, dans l’idée, de créer des classiques. Je pense que pas mal de mes morceaux démontrent ça. On My Mind, par exemple, c’est du UK Garage.

Justement, cette chanson est complètement dingue.
Il faut savoir que j’ai grandi en écoutant énormément de UK Garage. L’idée de ce morceau, c’était donc de renouer avec ce son, d’en donner ma propre version. Avec Preditah, qui est originaire de Birmingham, on a commencé à jammer et ça a pris forme peu à peu. Pour te dire, ça été très improvisé : j’interprétais mes paroles en même temps que je les écrivais.

Tu arrives à expliquer le fait que Preditah soit injustement méconnu en dehors de l’Angleterre ?
Honnêtement, non ! Ce qui est sûr, c’est qu’il mérite bien plus.

De ton côté, tu voulais raconter quoi avec Lost & Found ?
Le truc, c’est que ce disque renferme des chansons qui datent parfois de plusieurs années. Ce n’est pas comme si je m’étais enfermée dans une pièce pour ne réfléchir qu’à ça pendant quelques semaines. Lost & Found est donc un disque qui aborde des thèmes très différents. Mais jamais de façon trop réfléchie. Tout simplement parce que je ne sais jamais à l’avance quel sujet je veux aborder et parce que je considère que je suis encore trop jeune pour maîtriser certains thèmes. Il faut me laisser un peu de temps pour parvenir à écrire des textes plus complexes.

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Ça ne t’a pas empêché pour autant de t’attaquer aux bavures policières sur Blue Lights.
Le plus fou, c'est que j'ai écrit cette chanson à seulement 17 ans. J'étais encore à l'école et je réalisais un projet sur le post-colonialisme dans le grime. Même si certaines de mes chansons parlent de ça, comme The One que j’ai écrite avec mon petit copain, je ne suis pas qu'une jeune fille qui rêve du grand amour. Lifeboats, par exemple, parle du fait qu'une minorité de personnes, en général des hommes blancs fortunés, règne sur la planète et prend des décisions au nom de la majorité.

Quand tu écris, est-ce qu’il y a un moment où te dis : «Oh, si je dis simplement ce que je pense, ça sonnera mieux et ça aura plus d’impact que si je cherche un moyen original de le dire» ?
Ce n’est pas très original ce que je vais te répondre, mais tout dépend du texte en réalité. C’est clair que c’est parfois mieux d’écrire comme tu parlerais en réalité plutôt que de chercher à tout prix la belle phrase. Mais d’autres fois, il faut bien reconnaître qu’une belle tournure de phrase peut complètement changer la dimension d’une chanson. 

J’ai lu en tout cas que tu essayais d’exagérer parfois certains de tes textes pour qu’ils touchent le plus de monde possible ?
Oui, parce que j’estime ne pas avoir encore vécu beaucoup de choses et que je ne suis pas plus intéressante qu’une autre personne. Grossir le trait de certains passages, c’est ce qui me permet d’être universelle. Et je pense que ça fonctionne : lors de mes concerts, j’ai déjà vu des filles en pleurs devant moi. Je trouve ça complètement fou !

Aujourd’hui, tu fais la couverture de nombreux magazines de mode. La mode, c’est quelque chose d’important pour toi ou c’est juste un moyen de promouvoir ta musique ?
Si tu regardes le clip d’On My Mind, tu te doutes bien que j’aime adopter un certain look. Pareil : si tu me suis depuis quelques mois, tu as dû voir que j’aime régulièrement changer d’apparence. Je me rase les cheveux, je porte des perruques, j’ajoute des tresses, etc. Le truc, c’est que je m’ennuie facilement et que ces différentes silhouettes m’inspirent, en quelque sorte. Étant originaire de Walsall, je n’ai découvert le milieu de la mode que très tard, mais c’est un milieu que j’aime beaucoup. Cela dit, je ne me vois pas comme un mannequin pour autant. Je suis une musicienne, et rien d’autre.

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Ta vie a beaucoup changé ces derniers mois : tu tournes avec Bruno Mars, tu enregistres avec Kali Uchis et Kendrick Lamar, etc. Tu penses pouvoir garder le contrôle sur ton parcours ?
Beaucoup m’ont déjà reproché de ne pas faire de nouveaux morceaux dans la veine de Blue Lights ou de d’On My Mind, qui sont déjà très différents. Mais je m’en fiche. J’évolue comme bon il me semble, sans me soucier de ce qu’on attend de moi ou de ce qu’il se dit à mon sujet sur les réseaux. De toute façon, si je n’agis pas de la bonne manière, tu peux être sûr que mon père n’hésitera pas à me tomber dessus et à me dire ce qu’il pense clairement de mes actes ! (Rires)

++ Lost & Found, le premier album de Jorja Smith, est disponible partout. 
++ Vous pouvez aussi la suivre sur Instagram et Facebook.

Crédit photo : Rachid Babiker.