Avec le temps, on a fini par connaître par cœur les histoires de ces artistes qui, parfaitement conscients de n'avoir plus rien à dire depuis de longues années et d'être clairement en décalage avec leur époque, tentent de se «réinventer» à chaque album. Certains sont malins et entament ce renouveau aux côtés d’un producteur de renom, réputé pour son flair ou sa science des tubes (l’association Nelly Furtado/Timbaland est aujourd’hui un cas d’école). D’autres se contentent d’un simple changement de look et tentent de le conceptualiser à tout-va dans divers magazines. Christina Aguilera, elle, a décidé de ne pas choisir. D’un côté, elle a profité de l’annonce de la sortie de son nouvel album (Liberation) pour préciser qu’elle avait travaillé avec Kanye West, Anderson. Paak, Ty Dolla $ign et 2 Chainz – mieux, elle a aussi entamé une tournée en Amérique du Nord aux côtés de Big Boi (Outkast).

De l’autre, en mars dernier, elle apparaissait en couverture de Paper, sans maquillage ni vernis, mais avec un propos que l’on imagine (peut-être à tort) bien préparé par une agence de com' : «J'ai toujours été quelqu'un qui aime expérimenter, qui aime le théâtre, créer un scénario, et jouer un personnage dans une vidéo ou sur scène (…) Je suis une performeuse, c'est ce que je suis par nature. Mais je suis à un moment de ma vie, même musicalement, où c'est libérateur d'être capable de tout enlever, et de simplement apprécier ce que tu es et ta beauté brute». Encore un peu, et elle allait révéler à quel point elle aime se farcir l’intégrale de Lars Von Trier en version originale (en danois, donc) afin de ressentir les vibrations de la langue scandinave.

Poupée de cirque
Bien sûr, ce ne sont là que des suppositions. On n'était pas dans les coulisses de son retour et de son nouvel album, mais on ne peut s’empêcher de se dire malgré tout que Christina Aguilera n’aurait pas forcément besoin d’avoir recours à tous ces subterfuges purement formels si elle avait su mieux gérer sa carrière. Passons sur son passage au sein du Mickey Mouse Club (aux côtés de Britney et Justin) et sa bande-son pour Mulan en 1998 (Reflection) pour avancer directement à 1999, année de sortie de son premier album éponyme. À l'époque, l'Américaine a toutes les raisons de se sentir spéciale : elle n'a que 18 ans, son disque s'écoule à 16 millions d'exemplaires dans le monde entier et l’impose comme une popstar internationale. Problème : Genie in a Bottle, What a Girl Wants ou I Turn to You ont beau être de triomphaux succès, ils ne suffisent pas à faire de Christina Aguilera autre chose qu'une chanteuse pour midinettes en pleine crise quant à la gestion de leurs premiers émois sexuels – à l’écoute de «Tu dois me frotter de la bonne façon», on imagine encore les coups de chaud dans le cœur de millions d’adolescents.

Et, malheureusement pour elle, les stéréotypes ont la peau dure : elle l'apprend à ses dépends en 2002 avec la sortie de Stripped, son deuxième véritable album. À l'époque, elle vient de se séparer de son manager, Steve Kurtz, trop encombrant, elle décide de s'essayer à la production, se métamorphose en "Xtina", sorte d'alter ego hyper-sexué, et va jusqu'à se faire tatouer ce nouveau pseudo sur le cou histoire de marquer cette transformation. Malheureusement, Stripped est uniquement sauvé par la présence de quelques fortes têtes du rap US (Lil' Kim, Redman) et de Linda Perry à l’écriture (on lui doit aussi Get The Party Started de Pink ou What You Waiting For? de Gwen Stefani), par Dirrty (produit par Rockwilder, avec qui elle avait déjà enregistré Lady Marmalade pour la bande originale de Moulin Rouge) ou Beautiful (avec son refrain en forme d’ode aux sexualités libérées : «Tu es beau, malgré tout ce qu'ils disent. Leurs mots ne peuvent pas te faire tomber») et par un baiser fougueux échangé sur la scène des MTV Music Awards avec Madonna et Britney Spears. De façon plus incompréhensible, elle l’apprend également en 2006 et 2010 avec les sorties du double album Back To Basics et de Bionic, deux disques ambitieux mais injustement négligés par une critique, qui préfère alors s’enthousiasmer pour tout un tas de petits indie-rockeurs en jeans slims – ce n’est pas la seule, Blackout de Britney a connu les mêmes préjudices.

«La meilleure chanteuse du monde»
Back To Basics, par exemple : en plus d’être dédié à tous les artistes jazz et blues des années 1920 et 1930 qui ont influencé les générations suivantes, et d’être porté par un premier single produit par DJ Premier, ce disque est surtout l’occasion pour Christina Aguilera de laisser la petite starlette adolescence aux vestiaires, de s’imposer comme une vraie chanteuse, talentueuse et indépendante, mais aussi d'exposer ses névroses, que ce soit les relations difficiles avec son père, qu'elle accusait de maltraitance quelques années plus tôt, ses amours déchues ou encore ses relations avec les médias (quelques années auparavant, Tina Fey du Saturday Night Live avait quand même prétendu que la vision du clip  de Dirrty provoquait l'apparition de verrues génitales...).

La présence de DJ Premier sur Ain’t No Other Man rappelle aussi à quel point Christina Aguilera a toujours su s’entourer : hormis les noms déjà évoqués, elle a également bossé avec Sia (qui lui a écrit plusieurs titres présents sur Bionic, justement), Nicki Minaj, Le Tigre, Santigold, Switch, M.I.A., Peaches, Max Martin ou encore Cee Lo Green. Problème : l’Américaine n’a jamais vraiment réussi à tourner ces collaborations à son avantage, à en faire de véritables succès. On les juge sans vraiment les écouter, on prend ses duos pour des caprices de stars sans réelle direction artistique - Not Myself Tonight, premier extrait de Bionic réalisé en collaboration avec le producteur Polow (Will Smith, Jamie Foxx, Fergie), ressemblait d’ailleurs à une pâle copie d’un titre foiré de Lady Gaga, tandis que ceux qui ont accroché à Moves Like Jagger avec Maroon 5 sont probablement des gens de peu de valeurs (no offense, LOL).

Le problème, c’est que Christina Aguilera n’est pas une fille modeste – et comment pourrait-elle l’être après avoir reçu cinq Grammy Awards, vendu une cinquantaine de millions d’albums et reçu les compliments de Céline Dion, qui la considérait à l’époque comme «la meilleure chanteuse du monde» ? En interview, elle provoque régulièrement les journalistes, tacle quelques-unes de ses contemporaines ou refuse même de parler de son nouvel album, préférant évoquer sa maternité et son rapport au corps («Je suis juste une personne très sexuelle par nature», disait-elle au Guardian).

«En avance sur son temps»
C’est en partie cette attitude qui a plombé la sortie de Bionic, pourtant intéressant dans sa façon de flirter avec les musiques électroniques, et qui fera de Lotus en 2012 un disque raté, parce que foncièrement grandiloquent et démesuré malgré un marketing basé sur la repentance : «J'ai traversé beaucoup de choses depuis la sortie de mon dernier album, mon divorce, et ma participation à The Voice. Cet album est comme une renaissance pour moi». En somme, Christina Aguilera a vieilli, et cherche à le faire savoir. Le problème, c’est que le public a lui aussi pris de l’âge et ne tombe plus aussi facilement dans ces petites combines. Sur Lotus, Aguilera est donc devenue has been, elle est désormais cette cousine (ou cette tante, c’est selon) à la fois braillarde et charismatique, ringarde et attachante dont on prend des nouvelles de temps à autres mais que l’on préfère en règle générale mettre à bonne distance pour ne plus avoir à subir ses sorties ratées. À la télé dans The Voice, au cinéma avec Burlesque ou à travers différents caméos peu mémorables, voire dans la poésie, avec toutes ces métaphores foireuses dans Lotus autour de la renaissance, du renouveau et de la fleur condamnée à renaître. Florilège : «Rise up / lotus rise / this is the beginning» ; «Cause when I open my mouth / my whole heart comes out» ; «Leave the past behind / say goodbye to the scared child inside» ; ou encore Make the World Move, où elle invite ses fans à laisser tomber la méchanceté, à s'aimer et à s'accepter – oui, parce que, si vous ne le saviez pas encore, il est préférable d’aimer que de haïr !

Seulement voilà, comme dans tout bon film hollywoodien, il semble que l’histoire de Christina Aguilera continue de se jouer sur l’air de la rédemption – en interview, l’Américaine va même jusqu’à regretter l’image d’elle que peut renvoyer le clip de Dirrty à ses enfants. Elle ne provoque plus du tout les mêmes tumultes qu’à ses débuts (et ce malgré sa langue trempée délicatement dans un verre de lait dans le clip d’Accelerate), mais son retour ne joue en rien la carte de la nostalgie. Ses différents featurings le prouvent (Ty Dollar $ign, 2Chainz, voire GoldLink, on le rappelle), mais force est de constater que Christina Aguilera n’est plus vraiment «en avance sur son temps», comme elle le prétendait en 2010 pour expliquer le mauvais accueil réservé à Bionic. Là, rares sont les morceaux à se vouloir plus pointus ou irrévérencieux que ceux proposés par le passé : sur Fall In Line, aux côtés d’une de ses héritières (Demi Lovato), elle tente même de s’adresser directement à des jeunes filles («Listen, little girls…») qui, on ne va pas se mentir, se retrouvent probablement plus aujourd’hui dans les démarches de Miley Cyrus, Solange ou même Jorja Smith. Rien de catastrophique, bien sûr, mais rien de réellement enthousiasmant non plus – un comble avec un tel casting et une telle campagne de communication. Mais Christina Aguilera n’a que 37 ans après tout. On va donc attendre sagement sa prochaine réinvention. La vraie, cette fois.