La personnification du pouvoir russe à l’épreuve du collectif européen et mondial
D’emblée, Cyril Hanouna interpelle Vladimir Poutine par le dialogue direct, comme pour signifier que le poème lui est tout particulièrement adressé.

Allô Vladimir / Da / C'est Baba

Ce «Allô Vladimir», référence à peine cachée à la grande époque du téléphone rouge, sert de rappel métonymique aux pratiques de l’URSS à laquelle Baba renvoie le président russe. Et d’ailleurs, s’il use du prénom présidentiel et y oppose son propre surnom, “Baba”, c’est une manière d’accentuer par la synecdoque la critique d’une personnification du pouvoir telle qu’un prénom suffit pour identifier un individu. Baba, lui, n’est que le réceptacle d’une coalition multiple. Du reste, Poutine, bien que cité à la rime, n’est apparié avec aucun autre mot, apparaissant dès lors dans une position de domination solitaire quand Baba (sic), devient le symbole d’une Union européenne unie.

Et si on la faisait en russe, Kalinka (...) Et si on la faisait en Brésilien, Samba (...) Et si on la faisait en marseillais ?

Car à travers la France, c’est toute la planète qu’Hanouna exhorte : on la fait «en brésilien», on la fait «en russe» - référence discrète à l’opinion muselée - on la fait «en marseillais». Mais c’est avant tout à l’UE qu’Hanouna s’adresse, citant très clairement l’Italie, actuellement troublée, et la ramenant à sa condition de pays fondateur de l’Europe.

Pour tous les potos d'Italie, les laisse pas en rassrah / Jouer chez eux à FIFA

Il ne s’agit plus, désormais, pour “les potos d’Italie” de “rester jouer chez eux à FIFA”. C’est à l’action et au rapprochement qu’appelle Hanouna. Par l’énumération des joueurs de l’équipe de France, par l’utilisation de mots d’origine arabe, Hanouna oppose au pouvoir poutinien une humanité unifiée dans sa diversité. Face à l’homme seul se dressent les hommes de bonne volonté («Même Payet qui est forfait», le forfait prenant dès lors un double sens, celui du combattant empêché mais dont l’esprit accompagne les troupes, en contrepoint des exactions - les forfaits - pratiquées par le pouvoir russe.) Il va falloir Payet, pourrait-on dire.

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La solidarité et le discours de fermeté au coeur du projet hanounien
Baba fréro, on arrive pour le Mondial là, à Moscou / On va la pécho oh oh oh ooh oh / Cette peu-cou mon fréro oh oh oh ooh oh

On arrive pour le Mondial là, à Moscou” : chiasme. À Moscou, entité isolée, le poète adjoint une idée mondialiste, coalisée, globale. Par la métaphore footballistique, Cyril Hanouna en appelle aux responsabilités de chacun : la «peu-cou» que l’on va «pécho» (l’expression revient en anaphore) peut tout autant renvoyer au kopek russe qu’à la coupe elle-même. Dès lors, Hanouna se montre plus direct : il en appelle à une coalition, symbolisée par la litanie des joueurs de l’équipe de France.

Griezmann, Paul Pogba, Tolisso, Mbappe, Rami, Matuidi, Umtiti, N'Kante, Lloris, Mandanda, Giroud, Dembélé, Varane, Kimpembe

Quand à l’interjection «Fréro», elle sonne comme une invitation contradictoire. D’une part car elle ramène Poutine à son statut d’homme et, en le réhumanisant, lui offre une main tendue. De l’autre car, adressée directement à l’autorité russe, elle aurait de quoi faire sourire : d’ailleurs, Hanouna ne s’en prive pas, lui adjoignant bientôt «la reum» et «le père» de Vladimir pour former une famille projetée aux contours flous.

Ce soir on vous met le feu, même ta reum et ton père

Cette famille a la double caractéristique d’être totalement nucléaire et très peu brossée. L’utilisation de mots simples, le recours à la rime pauvre, sont autant d’artifices qui permettent de comprendre qu’Hanouna vise à esquisser une définition du peuple russe et de ses frontières désormais floues. On pense de suite à la Crimée.

Ouais (Vladimir) j'vais te faire des bails de ouf / Bon, tu vas être un p'tit peu en rassrah

Des joueurs qui symbolisent l’OTAN, un ultimatum, une références aux ressources russes… Une menace ? Certainement : d’ailleurs, Baba ne prévient-il pas Vladimir qu’il risque d’être un peu en «rassrah» et qu’il va lui faire «des bails de ouf», comme un rappel à la mécanique du contrat locatif qui empêche tout un chacun d’occuper un territoire (ou un appartement) sans accord écrit du propriétaire ?

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Sans doute inspiré par Les Rois du monde, dont on connaît la portée symbolique, Cyril Hanouna affronte, bravache, le chef du Kremlin, en le ramenant à ce qu’il incarne : le pouvoir d’un seul face à la révolte qui gronde. Et fait honneur à la citation selon laquelle le football n’est que la continuation de la diplomatie par d’autres moyens.