Le 6 avril dernier, tous les médias avaient le regard tourné vers Cardi B : ses clips délurés, sa silhouette en plastique et sa pochette ultra-référencée (à Madonna, Lady Gaga ou Lil' Kim). Normal : le premier album de l’ex-strip-teaseuse vient de sortir et il est franchement bon, «engagé et libérateur» diront même certaines féministes. Problème : les éloges médiatiques dont bénéficient alors Invasion Of Privacy masquent complètement la sortie d’un autre album de hip-hop, 100% masculin, tout aussi réussi mais nettement moins optimiste. Son nom : Vacation In Hell. Son message ? C’est le producteur de la bande, Erick The Architect, qui nous l’explique : «Pour moi, l’existence, c’est l’enfer ! Il suffit de regarder autour de nous, de jeter un œil à ce qu’il se passe dans le monde. L’idée de l’album, c’est donc d’offrir une porte de sortie à cette situation. Sans jouer aux hippies pour autant : on ne dit pas que tout est rose et qu’il est possible de passer ses journées à jouer de la guitare dans les champs. On explique juste le monde tel qu’il est, tel qu’on le voit et tel qu’on aimerait qu’il soit».

La vie des Zombies
A priori, le monde de Flatbush Zombies semble plutôt cool : les mecs sont apparus sur le devant de la scène en même temps que The Underachievers ou A$AP Mob, ils composent aujourd’hui des tubes avec Joey Bada$$, traînent en studio avec quelques noms bien cotés dans le circuit (les Sudistes Bun B et Denzel Curry, la chanteuse sud-coréenne Dia, les indie-rockeurs Portugal, The Man ou encore Jadakiss, Dave B et Nyck Caution) et transforment chacun de leurs concerts en rassemblement de potes, déchainés à l’idée de donner vie à une immense fête collective – on les a vus sur la scène du Regency Ballroom à San Francisco en 2016 et, croyez-nous, on attend encore de revoir un concert aussi long (3h30), euphorique et tellement anarchique que les organisateurs trempent probablement encore aujourd’hui leurs fesses dans un seau rempli de Biafine.

À écouter les textes de Flatbush Zombies, on est pourtant loin de l’hédonisme, de ces hippies aux cheveux fleuris qui pensent que, ça y est, les lendemains seront chantants ou de ces fortunés qui claquent leur biff sur le cul de gonzesses aux formes rebondies dans leurs clips. Vacation In Hell, ce n’est pas simplement 19 titres mis au point par Erick The Architect (forcément !), The Alchemist ou Kirk Knight, c’est aussi une œuvre où on déplore les bavures policières («Another day, another cop killed an honest man»), où Meechy Darko s’attaque à un pays de plus en plus focalisé sur l’apparence, la luxure ou l’illusoire («Bitches tryna get real love with fake asses»), où le suicide devient un mode d’évasion comme un autre pour s’extraire de sa condition d’humain («When I was five, I told my mom I wanted to die»). Ça pourrait sembler lourd, un peu comme quand tu racontes tes peines à un inconnu, l’haleine chargée de bière bon marché. C’est au contraire parfaitement exécuté.

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Peut-être parce que le trio new-yorkais a tout compris au hip-hop des années 2010. Sans doute aussi parce qu’il ne fait pas partie de ces formations dont les prises de position résonnent dans le vide et ne servent finalement à rien, sinon à se donner bonne conscience avant d’aller dîner au resto et de s’endormir tranquillement dans sa villa. «Écoute Marvin Gaye et tu comprendras qu'il ne parlait pas seulement d'argent et de sexe. Il n'était pas uniquement dans l'entertainment, c'était un artiste capable de parler de ses peines, de ce qui nous entoure. Surtout, il était intègre, ce qui n'est pas forcément le cas de tous ces rappeurs qui ne pensent aujourd’hui qu'à s'amuser et divertir», affirme Meechy Darko d’une voix qui ne souffre aucune contradiction. Et Erick The Architect d’ajouter : «Le problème, c'est que tout le monde se copie en pensant coller à la tendance. Nous, on se fiche de ça. On construit notre propre univers, on essaie d'avoir le son le plus incroyable et original possible afin de que d'autres artistes nous copient et que ça devienne la norme». 

Avec le temps, on a fini par le connaître par cœur ce discours d’artistes aussi faussement indépendants que prétendument engagés et sincères. Souvent, leur musique a fini par devenir aussi chiante que leur discours. Flatbush Zombies évite le piège : non seulement, leur son continue de se réinventer (entre le hip-hop new-yorkais des 90’s, le cloud rap, le psychédélisme et la noirceur à la Three 6 Mafia), mais la pochette de Vacation In Hell laisse également penser que les trois comparses n’en ont pas complétement fini avec les substances illicites – on parle quand même ici d’un groupe qui débarquait en 2012 dans le game avec une mixtape nommée D.R.U.G.S et revisitait 2001 : L’odyssée de l’espace le temps d’un album défoncé par l’odeur de marijuana (3001: A Laced Odyssey).

Les impertinents
Certains diront que Flatbush Zombies ne fait là que répéter des codes, que leur lien avec la weed est tout aussi marketé que n’importe quelle déclaration proto-féministe de Rihanna. Peut-être, mais ce n’est pas vraiment la question. Les New-Yorkais seraient-ils plus calculateurs qu’ils le prétendent ? Sans doute pas, mais ce n’est pas vraiment la question non plus. Après tout, on se contrefout de savoir que N.W.A. avait un manager blanc ou que Jack Kerouac faisait régulièrement des allers-retours chez sa mère pendant l’écriture de Sur la route. Comme on se contrefout de savoir si les exploits de Jay-Z ou de 50 Cent sont 100% authentiques ; ce qui compte, c’est la puissance fantasmatique que ces artistes véhiculent, et le plaisir que ceux-ci peuvent susciter. Accusait-on d’imposture Jim Morrison lorsqu’il ne prenait aucune substance avant d’entrer sur scène ? L’important, c’est simplement ce lien qui semble s’être créé avec un public de plus en plus large et de plus en plus fidèle. «À chaque fois qu’on débarque à nos concerts avec de nouveaux T-shirts ou pantalons à l’effigie de Flatbush Zombies, le stock s’écoule en à peine quelques minutes. C’est complètement fou ! Et ça nous réjouit, forcément. Dans l’idéal, on aimerait que nos T-shirts traversent les époques et deviennent aussi iconiques que ceux de Metallica ou des Rolling Stones». Quand il nous balance ce rêve, Meech porte un T-shirt Ruff Ryders : le mec sait donc de quoi il parle.

Son look fait d'ailleurs parfaitement sens : entre deux questions, on se rappelle en effet que Flatbush Zombies est un pur produit des années 1990, un groupe capable de multiplier les références au classique du hip-hop dans Headstone («The Chronic smoke in public, hate it or love it / The underdogs, with liquid swords / It was written in my diary this art of war») ou d'interposer des paroles de Do Or Die et d'Outkast dans le refrain de U & I. «Au-delà de l'hommage à tous ces artistes, précise Meechy Darko, c'est surtout un moyen pour nous de rester connectés aux ados que nous étions». Vacation In Hell, c’est un peu ça : l’album de trois éternels adolescents, fiers de connaître de leurs classiques, la tête remplie de questions existentielles laissées sans réponses et qui revendiquent haut et fort un droit à la turbulence et à l’impertinence.

++ La page Facebook, et les comptes Twitter et Soundcloud de Flatbush Zombies.
++ Sorti le 6 avril dernier, Vacation in Hell est disponible sur toutes les plateformes et en écoute intégrale sur Deezer.