La malédiction d'Hedy Lamarr, c'est d'avoir été trop belle dans un monde trop con. Un problème que vous et moi ne connaîtront jamais (surtout vous) et qui a complètement occulté l'apport de l'actrice aux sciences et techniques modernes. A une époque bien pire que celle de Parcoursup où la femme devait la plupart du temps choisir entre secrétaire, mère au foyer, paysanne ou muse, le documentaire Hedy Lamarr: from extase to wifi d'Alexandra Dean nous montre l'incroyable parcours d'Hedwig Kiesler de son vrai nom. Entre baisers à vendre, rôles quasi-muets et slut-shaming, un chemin marqué par les joies du patriarcat. 

La jeune autrichienne avait vu dans le cinéma sa porte de sortie vers la liberté. Puisque depuis son adolescence tous les regards se tournaient vers elle dès qu'elle entrait dans une pièce, pourquoi ne pas en profiter pour s'échapper de son ennuyeux et cadenassé milieu bourgeois et chrétien ? Elle se fit très vite repérer malgré des rôles très modestes dans des comédies autrichiennes et allemandes avant de devenir une star internationale grâce au film Ecstasy du tchèque Gustav Machatý. Une consécration au goût de soufre. Elle y joue le premier orgasme féminin de l'histoire du cinéma.  Derrière l'atmosphère intense et presque dramatique des images, les coulisses sont édifiantes : le réal' lui gueule dessus comme un putois et la pique avec une punaise pour que ses tremblements soient plus convaincants. Vu d'aujourd'hui, nos rétines usées par l'avalanche de cul qui dégouline sur l'internet, la scène n'a rien de bien foufou. Pourtant, elle fera de Hedwig un fantasme absolu, l'objet sexuel le plus recherché de la planète. Toute sa vie ou presque on l'aura appelée "Ecstasy girl". Le titre de son autbiographie qu'elle n'a pas écrite est d'ailleurs Ecstasy & Me. Emoustillée, l'Amérique la réclame et elle intègre les studios MGM. Hedwig se fait renommer comme un cheval de course par Louis B Mayer (le dernier M de MGM), le Harvey Weinstein de l'époque, connu pour terroriser toutes les femmes d'Hollywood. Elle se fait rebaptiser Hedy Lamarr d'après Barbara La Marr, vamp très populaire du ciné des années 20. Du placement de produit pur et dur. Si elle est incorporée à l'écurie, ce n'est pas pour sa voix mais pour son énergie et surtout son minois. Même ses plus grands rôles, comme celui dans Samson et Delilah de Cecile B. DeMille, sont quasi-muets. Lamarr n'est pas dupe, preuve en est sa définition parfaite du glamour : rester debout et avoir l'air stupide. Elle enchaîne les rôles de victimes passives les uns après les autres.
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Si elle est appelée alors "la femme la plus belle du monde", frustrée de jouer la potiche qui attend son prince charmant et de laisser ses neurones en friche, le soir, elle invente toute sorte d'objets, du feu de circulation aux tablettes de cola effervescentes. Lorsqu'elle sort avec Howard Hughes (mais si, Léo dans Aviator), ce dernier l'encourage et met ses ingénieurs à disposition. Enfin, un homme louable dans cette histoire. Rien de tout cela ne se sait, pour l'opinion publique, elle n'est que la petite amie du génie-playboy-milliardaire-philantrope. Pendant la Seconde Guerre Mondiale, pour soutenir l'effort de guerre, on la voit divertir les troupes, vanter les titres d'emprunt de guerre et même vendre des baisers. Il faudra attendra sa mort en 2000 pour que le grand public découvre avec stupeur qu'elle avait un cerveau : dès 1940 elle avait développé avec le compositeur George Antheil un système de communication secret afin d'empêcher que l'ennemi ne puisse désactiver les torpilles sous-marines contrôlées par radio. Malheureusement, l'armée ne s'en servira pas, frileuse à l'idée de se servir de la technologie de civils, qui plus est celle d'une actrice et d'un musicien. Sauf que leurs plans serviront de base pour des recherches qui mèneront à l'invention du GPS, du Bluetooth et du wifi. Depuis, on reconnaît enfin son talent puisque, comble de la consécration, il y a eu un Google Doodle en son hommage (sic). Ouf, on est rassuré. 

 ++ Hedy Lamarr: from extase to wifi d'Alexandra Dean est sorti le 6 juin.