Il s'agit de ton troisième album après 5 ans d’absence, alors que tu as sorti le second dans la foulée du premier. C’est exponentiel ? Il va falloir attendre 2028 pour le prochain ?
Anna Calvi : (Rires) J’imagine que je voulais simplement attendre d’avoir assez de matière pour pouvoir en faire un album. D’autant plus que je ne cours pas après l’argent ou la célébrité, donc je n’étais pas pressée. Il y a tellement de morceaux qui sortent chaque année dans le monde, je pense que c’est important de prendre son temps quand on croit vraiment en un projet. Ah et puis je n’ai pas chômé, j’en ai aussi profité pour écrire un opéra (ndlr : en 2017, Anna Calvi a composé la musique de l’opéra The Sandman, mis en scène par Robert Wilson).

Instant métaphysique : l’un des thèmes de ce nouvel album est celui de la chasse. L’idée de toujours “poursuivre quelque chose de plus”. Tu penses que ce besoin de nouvelles expériences, de rencontres et d’intimité accrue peut un jour être satisfait ?
Peut-être que le fait même de vouloir poursuivre un idéal est indissociable de la volonté de vivre. Donc, tant que vous avez ça en vous, vous vous accrochez toujours à l’idée d’en avoir plus. Mais pour moi, cette thématique de la chasse était surtout liée au sentiment que depuis des siècles, on répète aux femmes qu'elles sont des proies. Et je pense qu'il est important d'avoir une femme qui, pour une fois, se place de l’autre côté du rapport de force. Une femme qui s’ouvre au monde et qui veut le dévorer. Qui souhaite en tirer du plaisir, sans aucune honte et veut juste expérimenter, sentir et prendre ce qu'elle veut.

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Tu cites Édith Piaf parmi tes références et tu entretiens une relation particulière avec le public français. Est-ce qu’il y a un artiste avec lequel tu aimerais bien travailler ?
J’adorerais, même si rien n’est prévu pour l’instant. Mais j’ai déjà rencontré Christine and the Queens et on avait discuté d’une éventuelle collaboration…

Pendant que tu travaillais sur cet album, le mouvement #metoo a connu un retentissement important. Est-ce que ça a renforcé ton envie de questionner la place des femmes dans la société ?
À vrai dire, le mouvement #metoo s’est produit après que j’ai eu fini de travailler sur mon album. Mais l’idée bouillonnait déjà en moi depuis un moment. Et puis en tant qu’artiste, il faut être conscient de ce qui se passe dans le monde, on ne peut pas être autocentré. C'était donc à la fois cette volonté de participer à la cause des femmes qui m’habitait, mais aussi un besoin personnel d'explorer ce que signifie être une femme, ce que le genre représente à mes yeux et ce que c'est de s'identifier en tant que femme. Parce que j’ai l’impression que c'est très restrictif toutes ces caractéristiques qu’on prête au genre masculin ou féminin. Et d’après moi le genre est un spectre. Je voulais vraiment briser ces entraves.  

D’ailleurs, de plus en plus d’artistes s’attachent à explorer cette fluidité des genres. Comme Chris (anciennement Christine and The Queens) avec laquelle tu parlais justement de collaborer. Alors finalement le futur ne sera peut-être pas féminin, mais genderqueer ?
Oui, le futur est définitivement genderqueer !

annacalvi-justinetrickett-7875Nick Launay, l'un des producteurs de musique les plus prolifiques et talentueux au monde (Nick Cave, Arcade Fire), a travaillé avec toi sur ce nouvel album. Qu'est-ce qu'il a apporté à ta musique ? Comment s'est passée votre collaboration ? 
Notre collaboration s'est très bien passée. Je voulais travailler avec lui parce que j'ai vraiment aimé l’album
The Flowers of Romance. Il a fait ça il y a des années, mais la production sur ce disque correspondait tout à fait à ce que je voulais. Une batterie très agressive, des sonorités primitives et viscérales…  Ce sont les émotions que je souhaitais faire ressentir dans mes morceaux. C'était vraiment incroyable !

Tes deux parents sont hypnothérapeutes. Est-ce qu'ils t'ont transmis certaines de leurs techniques et tu t’es donnée pour mission d’aider tes fans à arrêter la clope ?
(Rires) Ils m’ont surtout fait faire beaucoup de visualisation mentale. Du genre “Imagine que tu es dans un train. Quelle est ta destination ?”. Et puis je crois qu'ils m’ont toujours encouragée à avoir une imagination très vive. Sans compter toutes ces fois où je rentrais de l'école émotionnellement épuisée ou démoralisée. Ils m’incitaient alors à m'allonger sur le canapé pour faire une séance de méditation.

Dans cet album, tu dis vouloir explorer ce que cela signifie d’être une “femme alpha”. Tu as fini par le découvrir ou tu cherches encore ?
Je pense d'abord que c'est une illusion de penser que la force est nécessairement masculine, et je ne sais d’ailleurs même pas ce que cela signifie d’être une femme ou un homme en premier lieu, parce que selon moi, cela n'a rien à voir avec l’anatomie d’une personne. Ce qui m'intéressait avant tout, c'est de mettre en avant l’idée que mâle ou femelle, la notion de “puissance” a plus à voir avec la capacité à faire croire aux autres que vous êtes fort, même si vous êtes en fait très peu sûr de vous. C'est ce conflit intérieur qui m'intéressait vraiment et je voulais remettre en question l'idée que la force est intrinsèquement masculine. C'est un mensonge que l'on nous répète depuis le plus jeune âge, alors même que certaines des personnes les plus capables dans nos vies sont des femmes mais cela ne se reflète jamais vraiment dans notre culture. C’est quelque chose qui me met vraiment hors de moi.

J’ai lu quelque part qu’une des caractéristiques du “mâle alpha” était d’adorer la compétition. Tu confirmes que ça n’a donc aucun rapport, et que je peux tout à fait prétendre être une “femme alpha” en ayant eu 10 à mon bac d’EPS ?
(Rires) Oui, c’est une illusion parce que personne ne peut s’épanouir dans la rivalité avec les autres en permanence. C’est bien pour ça que j’avais envie de mettre en musique toutes ces contradictions dans mon album. Être à la fois le chasseur et la proie, la puissance et la vulnérabilité, la beauté et la laideur. C’est exactement ce que je souhaitais explorer dans ce disque : la complexité des êtres et ce que cela signifie de se trouver. C’est pourquoi je pense aussi que mettre des étiquettes sur les gens est incroyablement réducteur, ce n’est pas du tout représentatif de l’expérience humaine dans sa globalité.

Cet album est bien plus sensuel et détaché de l’idée de monogamie comme postulat préalable au désir que les précédents. C’est lié à une évolution personnelle dans ta perception des relations amoureuses ou tu as juste découvert les clubs libertins ?
Je suppose que c'est en partie parce qu'après mon second album, j’ai vécu une rupture assez compliquée avec une personne qui partageait ma vie depuis 5 ans. J’ai d’abord dû me reconstruire, puis j'ai rencontré cette femme française qui vit à Strasbourg, et j'ai déménagé là-bas. Je ne connaissais personne et elle m'a vraiment encouragée à explorer ma sexualité et la notion de plaisir, à remettre en question mon identité et surtout à cesser de m’excuser en permanence d’avoir certaines envies. En bref, elle m’a apportée une perspective que je qualifierais de plus “française” sur les chose.s (Rires)

34342558_10155615989565954_3680204983128555520_o (1) (1)Pour finir, est-ce que tu ressens une pression supplémentaires à l'idée de devenir un “modèle” pour la communauté queer en abordant des thèmes chers aux LGBTQ ? 
Ça n'ajoute pas plus de pression sur mes épaules. En revanche, ça me rappelle l'adolescente que j'ai été et le fait qu’en grandissant, je ne connaissais personne comme moi, je n'avais pas de modèle auquel m’identifier. C'est un époque extraordinaire pour les jeunes LGBT. Il y a de plus en plus d'artistes comme Mykki Blanco ou Perfume Genius qui sortent du cadre de l’hétéronormativité, et je me sens très honorée à l'idée de faire partie de cette nouvelle génération de musiciens
queer.

++ Anna Calvi sera en concert à la Gaîté Lyrique le 15 juin et son troisième album, The Hunter, sortira le 31 août sur le label Domino. 
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