Par où commencer dans ce scandale qu'on appelle normalité ? Disons que La Lanterne à elle seule résume parfaitement la République française. Une République dirigée par la bourgeoisie (lisez ce livre, vous comprendrez que ce ne sont pas les politiciens le problème, mais cette vieille France qui nous gouverne). Un lieu où les élus passent tous leurs caprices, utilisant votre argent pour faire un court de tennis et une piscine de 19 mètres (on parle de Michel Rocard là, pas le mec le plus à droite du monde non plus). Piochant dans le mobilier national pour refaire la déco (et ils la refont tous). Jouissant d'un personnel dévoué, mais cloîtré, pour ne pas dire prisonnier. Un lieu qu'on ne trouve pas sur les cartes et dont il n'existe aucune photo de l'intérieur. Enfin, merde quoi, une résidence républicaine dans le parc du château de Versailles. Pouvait-on faire symbole plus inapproprié ? Et tout ça est régi dans l'obscurité la plus totale. Pour ne pas dire le bordel, d''ailleurs. Page 77, Émilie Lanez résume : « La Lanterne, dont les travaux sont payés par le ministère de la Culture, reste à la charge de Matignon, même si la présidence de la République l'occupe et que sa surveillance échoit au ministère de l'Intérieur ». Si ce lieu est si prisé par les politiques, c'est que là-bas, le secret est d'or. On peut s'y lâcher. Une parenthèse, une respiration qu'on imagine bienvenue pour les élus en permanence soumis à la pression. Sauf que, petit rappel : qu'est-ce que le secret vient foutre dans notre République ?

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Au passage, on découvre une classe politique SDF. Passant d'un logement de fonction à l'autre. Le sujet est rarement abordé, mais il y aurait en gros une trentaine de logements de fonctions à Paris pour les ministres. On parle de 200 m² minimum en plein centre, aux frais de la princesse (la princesse, c'est toi, au cas où t'avais pas capté). Actuellement, Emmanuel Macron et Édouard Philippe gagnent environ 15 000 € par mois, disposent de trois logements chacun (Palais de l'Élysée, Fort de Brégançon et Lanterne pour le président, Matignon, château de Champs-sur-Marne et château de Souzy-la-Briche pour le Premier ministre), et des transports gratuits. Ce sont ces deux hommes qui actuellement nous répètent que les cheminots sont des privilégiés. Lisez La garçonnière de la République, parce qu'Émilie Lanez n'appelle pas à la révolte, n'en rajoute pas, ne joue pas les pyromanes. Mais la suite de faits recueillis dans son enquête (oui, parce qu'il faut enquêter pour savoir comment est utilisé votre argent) fait monter tranquillement une bile qui finit par brûler l’œsophage avant de donner envie de vomir. Que les médias arrêtent de se demander si un nouveau Mai 68 est possible, parce que c'est d'un Juillet 1789 dont on a besoin.

Où, quand, comment et dans quel état lire ce livre ?
D'abord, tu me lis ça sobre. Parce que là, on rigole pas. Un peu de vin ou de drogue et on finit par prendre de la distance avec tout ça. On devient cynique. Et Camus l'affirmait souvent : le cynisme est l'inaction, l'excuse à ne pas commencer le combat et l'aveuglement devant l'absurde. Tu attrapes ce livre quand tu as un peu de temps, parce qu'il est court et que tu vas le dévorer. Par contre, je peux te dire où le lire : devant le bureau des inscriptions sur les listes électorales, parce que ça reste le meilleur endroit pour changer le monde sans tuer quelqu'un. Et on va éviter d'ajouter du sang à cette terre.

Incipit
Les amis de Thomas Hollande, le fils aîné du Président, ont l'habitude. En arrivant à La Lanterne, ils passent en cuisine saluer le personnel de l'Élysée, qui les régale, puis ils prennent possession de leurs chambres.

Excipit et explicit
En plus d'un demi-siècle, le seul qui pensa à remercier les gardiens d'un cadeau personnel fut André Malraux. Il leur apporta un poignard marocain, pris dans sa collection. Puis, regagnant le pavillon de la Lanterne, il lança un sinistre : "Démagogie, pas morte."

T'as aimé, tu aimeras...
Dans l'enfer de Montretout, d'Olivier Beaumont, parce qu'on y voit à quel point nos élus sont attachés et déterminés par leurs résidences. Comme des châtelains. Comme des seigneurs. Tout Marc Dugain. La série Versailles. Aller voter. Regarder des tutos sur les cocktails Molotov. Tu aimeras imaginer François Ruffin à La Lanterne. Tu te répéteras que le 4 août 1789, nuit de la fin des privilèges, aurait été une plus belle fête nationale que la prise de la Bastille. Mais que ça n'aurait pas changé grand-chose.

++ La garçonnière de la République, Émilie Lanez, éd. Grasset, 151 p., 15 € 

Photo : © Grasset / JF Paga.