Après votre premier album, Música da Terra, qui tissait des liens entres les différentes musiques africaines,  celui-ci  se recentre sur l'Afrique du Sud. Pourquoi ?
Manteiga : 
On voulait rendre hommage à la musique de notre pays, celle qui habite nos souvenirs d’enfants, celle qui peuple la mémoire de nos parents et de nos grands-parents. Mais ce n'est pas un recroquevillement sur nous-mêmes, ça reste un cadeau au monde.
Spoek Mathambo : 
 C'est vrai que l’album est plus personnel, il y a beaucoup de nostalgie dedans. Il y a beaucoup de sons que j’écoutais étant jeune, alors que je n’étais pas encore un beatmaker. Donc je ne savais pas comment les reproduire, ça m'a fasciné. C’était comme un problème que je devais résoudre .
Manteiga : C'est notre façon d'explorer et de réinvestir la culture de là d'où l'on vient. Nous sommes des enfants des townships, des "kasi" en argot. Spoek a grandi à Soweto au Sud de Johannesburg, moi à East Rand à l'Est.
Spoek Mathambo : C’est là d’où vient la culture urbaine noire d’Afrique du Sud depuis une centaine d’années au moins. Là d’où je viens, le kwaito était très important. Ça vient de la house mais il y a du rap dessus. C’est un peu l’équivalent de ce qu’ont fait les Brésiliens avec le baile funk

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Vous avez donc choisi ce style pour le disque : le kwaito. Cette musique a été émancipatrice et est un peu la bande-son de l’élection de Mandela. C’est pour cela que vous l'avez choisie ?
Manteiga : Ça a commencé avant, dès le début des années 90.
Spoek Mathambo :  Oui, dès 1990. J’avais 5 ans, donc c’est vraiment mon enfance.
Manteiga :  C’était un espace d’expression, de liberté de parole. Et puis c'était nouveau, ne serait-ce que la liberté de produire et de propager du son.
Spoek Mathambo : Oui, il suffit de mettre des enceintes. Ça paraît simple, innocent. Sauf que cinq ans plus tôt, des soldats te tuaient pour avoir osé faire ça. 

Vous pouvez nous parler des artistes de ce mouvement qui vous ont marqués ?
Spoek Mathambo :  Il y a le producteur M'Du et… (il hésite) Ça craint un peu parce qu’aujourd’hui, certains de ces artistes sont devenus des criminels.
Manteiga : Certains ont fait des choses graves, très graves. Des violences contre des femmes, des viols...
Spoek Mathambo : Il y a des noms que je voudrais te citer mais je ne peux pas car je me sentirais mal d’en faire l’apologie.
Manteiga : C’est étrange car ce sont tout de même des gens qui ont pavé la route pour de nombreux artistes. On ne peut retirer une chose de ce qu’ils ont fait : on doit être fier de sa musique et de sa langue.
Spoek Mathambo : Je vais quand même te parler de certains producteurs. Après M'Du qui est un pionnier de ce nouveau paysage sonore, dans la troisième vague du kwaito, j’aime DJ Cleo. Avant lui, le kwaito tournait autour des 100 BPM. Lui, il est passé à 120 BPM et plus. Il a produit des tracks complètement dingues.

Manteiga :  Brown Dash dans les années 2000 a été un chanteur influent de la scène kwaito.

Spoek Mathambo : Ensuite, il y a eu une nouvelle vague, plus locale, avec Dj Spoko et Dj Mujava de Pretoria.

En France, le Township Funk de Dj Mujava, c'est le premier tube d'électro sud-africaine qui est arrivé jusqu'à nous. Il a été surcoté ou il était représentatif de la scène ?
Spoek Mathambo :
  J’ai fait un docu Future Sound of Mzansi où je parle de l’histoire de Mujava. C'est fascinant. Ado, il a eu une idée géniale pour distribuer sa musique : donner ses démos aux conducteurs de bus scolaires. La musique qui est dans le bus, c’est la musique qu’aimera la jeunesse. Chez nous, les enfants vont même choisir leur bus selon quelle musique passe à l'intérieur. Ça a changé toute notre culture. Township Funk, ça a été un instantané qui a percé dans l’imaginaire mondial. Donc, non, il n'a pas du tout été surcoté, ce n'est que justice.

Le kwaito a ce groove un peu lent, proche des battements du coeur...
Spoek Mathambo : 
En Afrique du Sud, on ne peut pas aller trop vite, ça ne nous convient pas. Si, il y a la musique qui accompagne la Makhwaya, une danse traditionelle Shangaan. C'est très rapide, plus que la drum'n'bass. 

Manteiga : Notre musique a ce côté organique. Les gens dansent immédiatement, on nous invite même dans des clubs autour du monde !
Spoek Mathambo : Voir les gens se donner à fond sur la piste dès la première pulsation, c'est incroyable. Là, tu te dis que tu es passé à un autre niveau. Ça m'a donné confiance en tant que producteur, ça m'a fait beaucoup progresser ces deux dernières années.

Comment vous travaillez tous les deux ?
Manteiga : Ça dépend. À chaque jour sa méthode. On peut partir d'un thème, un beat, une envie...
Spoek Mathambo : Je suis vraiment un étudiant de l’histoire de la musique. Dans notre catalogue, je pense à ce qui nous manque. Je me demande si on l’a déjà fait. On doit innover, ne serait-ce que dans la façon de raconter une histoire. Comme par exemple : imaginer que tu parles à l'adolescent que tu étais à 15 ans.
Manteiga : C'est le postulat de la chanson Just breathe.

Ce morceau porte un discours d'empowerment pour les femmes : être libre et ne pas se laisser pomper l'air.
Manteiga : Bien sûr. Je me parle à moi-même mais aussi à mes nièces, à mes sœurs, à mes amies. Il y a encore tellement de problèmes auxquels les femmes doivent faire face. On doit se rassembler, s’entraider, c’est le moment. Et si mon message peut être entendu, je dois en profiter. Surtout si ça peut soulager d’un poids, au moins furtivement, quelqu’un.
Spoek Mathambo : Au début du projet, elle n’avait pas encore conscience de toutes les possibilités de sa voix. Quand elle a vu la foule à nos concerts et les femmes qui allaient la voir pour parler des émotions qu’elle leur avait données, ça a tout changé. 
Manteiga : C’est vrai. Là, je me suis dit : "Merde, je ne peux pas me contenter de faire le taff." Je dois choisir mes mots et vraiment ressentir ce que veux communiquer, surtout si ça parle à toutes les femmes.
Spoek Mathambo : Les gens savent des choses sur l’Afrique du Sud, mais généralement, elles sont négatives. Donc on a cette grosse responsabilité de montrer le reste au public. Même s’il y a beaucoup de combats et de luttes, il y a un état d’esprit positif, de l’innovation, de la solidarité.
batuk3Vous ne trouvez pas ça injuste qu'en tant qu'artiste vous ayez cette responsabilité à cause des stéréotypes ?
Manteiga :
 Uniquement parler de fête et d'amour, c'est un luxe qu'on ne peut pas se permettre. Mais être politique, c’est la responsabilité de tous les artistes, d’où qu’ils viennent.  
Spoek Mathambo : En 2018, pour moi, on est dans l'une des périodes les plus politiques. C’est partout : la technologie, l’agenda des médias, l’eau. Même la pureté de l’eau, tu te rends compte ?
Manteiga : Ou même la nourriture. L'autre jour, dans un café, on m’a demandé si je voulais un lait de soja ou un lait de vache pour mon cappuccino. J’étais embarassée de cette question piège. D'un côté tu as l’industrie agroalimentaire et la souffrance animale, et de l'autre la culture intensive du soja qui appauvrit les sols. Aujourd'hui, même une simple tasse de cappuccino te met dans un choix complexe.
Spoek Mathambo :  En Afrique du Sud, notre système était basé sur la séparation des personnes. Personne ne se rend compte à quel point ça impacte une population. Quand je viens en France, on ne connaît pas beaucoup ma vie, mais on a des suppositions fortes sur ce qu’elle a dû être. Il faut toujours se battre pour sortir du côté misérabiliste. C’est injuste, comme tu le dis, mais en même temps il faut le faire avec fierté et joie car ça peut inspirer quelqu’un ou changer la vision qu’on a de notre pays. Par exemple, la chanson Babaloo sample le jazz des années 40 sur lequel les gens s’amusaient et se retrouvaient malgré le régime. Dans les années 70 et 80, il y avait l’armée dans la rue et pourtant il y avait le disco et la funk. Les gens suaient quand même ensemble et s’éclataient malgré tout.

Dans pas mal d’articles on vous colle l'étiquette de groupe panafricaniste. Vous en pensez quoi ?
Manteiga :
Un journaliste a dit ça et, depuis, on y a droit systématiquement. C’est la paresse, c’est le copié-collé plutôt que l’enquête. Il suffit de demander aux gens concernés. Je suis pour le panafricanisme. J’ai des origines au Mozambique et en Afrique du Sud donc comment pourrait-il en être autrement ?
Spoek Mathambo : On a beau être voisins, les cultures sont très différentes au Mozambique et en Afrique du Sud. C'est comme entre la France et l’Allemagne. On essaie de briser les frontières dans l’esprit des gens parce qu’elles amplifient la haine et l’incompréhension. On croit en l’unité. C'est aussi pourquoi on enregistré en Ouganda, au Mozambique et en Afrique du Sud avec des gens qui viennent du Congo ou du Soudan. 

Capture d’écran 2018-05-21 à 09.57.56Hommes portant un basoto.

Comment vous expliquez le succès de l'électro et de la house sud-africaine en Europe ?
Spoek Mathambo : L'immigration. Il y a eu le marché des esclaves, le commerce. Les Chinois et les Indiens sont venus il y a 200-300 ans. Avant ça, les Malaisiens faisaient du négoce. Il y a eu l'arrivée des Hollandais, des Anglais, des Français aussi. Toutes ces cultures ont été assimilées. Donc dans beaucoup de pays on peut se reconnaître dans des éléments de ce qu’on fait. C’est différent d’autres pays où il y a des groupes plus homogènes. Chez nous, tout est entremêlé. Par exemple, les vêtements que l’on appelle basoto : ce sont des sortes de couvertures, et beaucoup croient que c’est un habit traditionnel alors que ça a été apporté par les manufactures anglaises. On est post-coloniaux et post-modernes, comme l'Amérique.
Manteiga : Comme les ghettos des USA qui ont influencé le monde, les kasi ont le potentiel de parler à tous. Et puis, on est fougueux parce qu'on est un pays jeune. On a 24 ans ! 

C'est quoi la prochaine étape pour Batuk ?
Spoek Mathambo :
  La prochaine étape ? Mais l’album est à peine sorti ! (Rires)
Manteiga : On a tellement de choses en chantier. On est multi-disciplinaires. On a filmé au Burkina Faso l’année dernière et vous verrez bientôt le résultat. Mais pour les prochains mois, on va se concentrer sur notre bébé.
Spoek Mathambo : Le projet ne cesse de prendre de l’ampleur. Là, on va partir pour l’Australie puis la Chine et la Corée du Sud. Avant, on alternait entre pays africains et pays européens. C’est ça la prochaine étape : voir l’autre côté de la planète. On espère collaborer avec des artistes là-bas pour continuer à grandir et trouver de nouvelles idées.  

++ OSEF les frontières, vous pouvez retrouver Batuk sur leur page Facebook et leur compte Twitter.
++ Kasi Royalty est d'ores et déjà sorti, et vous pouvez l'écouter sur Spotify, Bandcamp et Deezer.