Après moult collaborations, avec ce projet, tu mènes ta barque en solo. Tu avais besoin d'une île déserte où te retrouver ?
Maud Nadal (Halo Maud) : J'avais besoin de faire mon "truc" à moi. Après, ce n'est pas de l'ordre de la réaction mais c'est une nécessité. Parce que j’ai commencé à écrire des chansons bien avant d’avoir collaboré avec d’autres personnes. D’ailleurs, c’est plus facile pour moi d’écrire seule. Avec d'autres musiciens, c'est plus compliqué voire impossible. J’ai essayé mais c’est un processus long. J’ai besoin d’avoir la liberté de prendre mon temps, d’explorer. Je ne suis pas quelqu’un qui m’exprime facilement, et c’est aussi pour ça que je fais de la musique.

Donc tu as un côté solitaire, tu es un peu une Robinson Crusoé...
C'est vrai que l'album parle de solitude et d'isolement mais ce n’était pas ma volonté. C'est un constat après coup. J'y parle d’attentes, d’espoirs, de nostalgie, de souvenirs... Donc ça a cette dimension très intime. Je dois prendre confiance en moi et j’aurai toujours besoin de me rappeler qu’il n’y a rien à attendre des autres et que c’est à moi de prendre le pouvoir. C'est d'ailleurs ce dont parle le morceau Du pouvoir.

Ton album est luxuriant et onirique. L'île où tu nous emmènes ressemble un peu au Pays Imaginaire de Peter Pan. On te catalogue souvent "dream pop", ça te va ?
Ça me va complètement, même si je ne suis pas forcément au courant de tout ce qu’on regroupe sous ce terme. Il y a ce côté onirique, en dehors de la réalité, auquel je suis très attachée, que ce soit dans les paroles, les visuels ou le son. La reverb, par exemple, ça permet de sortir de la pièce dans laquelle on enregistre. Dream pop, ça me va plus que le psychédélisme, qui n’est pas mon influence première.

Ce qui est captivant, c'est qu'en quelques mesures, tes chansons peuvent changer d’humeur, virer du doux songe au cauchemar inquiétant. Pourquoi ce choix ?
Je n’ai pas vraiment de contrôle là-dessus. Je ne me dis pas : "Tiens, là, je vais faire un pont un peu dark." Je me laisse porter. Donc j'imagine que c'est le reflet de mon inconscient, de ma personnalité. En fait, j'aime jouer avec le hasard. Comme sur le titre Je suis une île, où j'ai passé à l'envers Du pouvoir, que j'ai ensuite samplé. Je le fais souvent, ça m’amuse, ça donne l'impression d'arrêter le temps et ça crée des accidents heureux. C'est à partir de la mélodie étrange que ça a produit et de ma voix à l'envers qui donnait une sorte de yaourt que j’ai cherché des mots qui ressemblaient à ce que j'entendais. C'est comme ça que le mot "île" m'est venu. Il faut laisser la place à l'imprévu. D'ailleurs, quand j'ai commencé à composer le morceau Chanceuse, c'était le nom de la session sur mon ordi et je n'avais rien en tête. Je sentais que ça allait venir tout seul. En fait, c'est un peu magique cet album. Il est cohérent alors qu'il y a de l'expérimentation et des chansons plus vieilles que d'autres, comme Baptism et Dans la nuit. Je crois que ce qui fait l'unité, c'est qu'on a gardé pas mal des prises que j’avais faites chez moi et qu'on n'a pas cédé à l'envie, avec Robin Leduc, de jouer avec tous les synthés vintage du studio. On ne s'est pas éparpillés. 

Alors que la pop mainstream, c'est un peu L'Île de la tentation où l'on joue le sexy avant tout, toi, tu parles d'amour différement de ce qu’on entend d’habitude. Sur Surprise, tu décris comment on se fait désarçonner par une nouvelle histoire alors qu'on peine à cicatriser des anciennes. Dans tes bras parle de l'amour étouffant. C'est du vécu ?
Oui, tout est autobiographique. J'ai toujours peur d'être niaise donc je trouve des biais pour parler d'amour : je mets en valeur un aspect de ce qui s’est passé, une sensation, une photographie d’un micro-moment. 

Et ça te fait du bien ?
Ça m’est nécessaire, mais je ne suis pas vraiment sûre que ça m’aide parce que ça me replonge dedans aussi. Mais de transformer ses souvenirs en chanson, c’est comme tourner un film, ça rend la réalité un peu plus poétique.

Qui est ce mystérieux Fred à qui tu dédies une chanson ?
C'est un hommage à Fred Frith, qui faisait partie du mouvement Rock In Opposition. Je l’ai découvert dans le documentaire fait sur lui : Step Across the BorderJe n’écoutais rien de ce mouvement-là mais là j’ai pris une claque. Je l’ai trouvé inspiré et inspirant. Le premier accord du morceau est pompé sur une demi-seconde du film où ils sont en répétition et où on le voit faire une sorte d’arpège. Voilà l’histoire. Sinon, le texte ne parle pas de lui, hein, on n'a pas eu d'aventure tous les deux ! (Rires)

Partons maintenant pour l'Île aux Enfants. Alors qu'on t'a entendue sur beaucoup de morceaux, parfois sans même le savoir, on connait assez peu ton histoire. Qu'est-ce que la petite fille qui a grandi en Auvergne avait dans la tête ?
L'envie d’être musicienne m’est venue assez tard, vers 15 ans. Et encore, c’est là où j’ai commencé à écrire, mais je ne m’imaginais pas en faire ma vie. C’est récent pour moi d’avoir accepté que c’était ce que j’allais faire à 100%. Mais dans ma famille, tout le monde joue de la musique en autodidacte. Quand ma mère était enceinte de moi, elle jouait beaucoup de piano, du classique. Mon père fait plutôt de l’impro, ma soeur joue aussi, j'ai une tante pianiste. L’autre musique dans laquelle j’ai baignée, c’est la musique religieuse parce que mon père était pasteur - il est à la retraite aujourd’hui. J’accompagnais les chants le dimanche matin à la guitare. Je n'ai pas fait de crise d’ado, mais, en revanche, j'ai connu une crise mystique : j'étais vraiment dans la foi et je me disais que je pourrais faire de la musique chrétienne.

Donc ton premier public, c'était les fidèles d'un temple protestant ?
Oui, sauf qu’ils n’étaient pas là pour me regarder jouer.

J’imagine un truc hyper-festif, avec des gens qui font du gospel...
Il y a de tout, des temples austères et d’autres où c’est la teuf, effectivement. Moi, c’était entre les deux.

Baptism s'inspire de cette période ?
Bien sûr. C'est une reminiscence de mon propre baptême par immersion à 14 ans. J’en ai gardé un souvenir étrange ; je m’attendais à en sortir complètement transformée. Ce fut l'une de mes premières désillusions. J'avais aussi des images bibliques en tête comme Jésus et Jean-Baptiste dans le Jourdain. C'est un rite de passage, je voulais parler de la fin de l'enfance, du fait de devenir femme. Sur le morceau, on a enregistré une petite fille d’une dizaine d’années et deux garçons de 12 et 13 ans. J'ai fait un appel sur Facebook, ce sont des enfants d’amis d’amis. 

Vers 13 ans, tu accostes sur l'Ile-de-France avec ta mère. C'est à ton adolescence que tu plonges dans la composition et l'écriture. Le déclic, ça a été quoi ?
Cat Power. D'ailleurs, le nom de mon ancien groupe, Myra Lee, était tiré de son deuxième album. Ce son brut, rêche mais touchant, ça m'a marqué. À 15 ans, je chantais comme la leader des Cranberries (Dolores O'Riordan, décédée récemment, ndlr). Alanis Morrissette aussi, j’ai beaucoup pratiqué. Puis j'ai eu une grosse période PJ Harvey. J'ai également beaucoup écouté la chanteuse de Blonde Redhead, Kazu Makino, avant de trouver mon propre style. Björk, j’adore, elle m’a marqué mais elle est impossible à imiter.

Pourtant, tu as une sacrée voix. En écoutant Dans la nuit, j'ai immédiatement pensé au petit pull marine d'Adjani. J'espère que ça ne te vexe pas ?
Non, je comprends. C'est à cause du côté aigü et sur la brèche. On m’a dit Jane Birkin aussi. 

Je voudrais revenir sur PJ Harvey. Elle a longtemps été une référence plombante dans le rock et, aujourd'hui, on n'en parle plus. Tu en penses quoi ?
Finalement, ce n’est pas plus mal parce qu’à une certaine période, dès que l’on faisait de la guitare et qu’on chantait en anglais, on était comparées à elle. C'était de la paresse journalistique. Là, la tendance est de chanter en français, donc ça a changé.

Tu jongles entre le français et l'anglais en permanence. Pourquoi ?
Ça me vient comme ça et j'ai décidé de ne pas traduire. Parfois, on me dit que ça arrive comme un cheveu sur la soupe mais tant pis. Je ne veux pas être cheesy mais je ne veux pas non plus faire quelque chose de froid. C'est dur de trouver le bon curseur. Alterner les langues me permet de trouver un équilibre. Peut-être aussi parce que je ne suis pas assez anglophone pour me rendre compte si je suis niaise dans la langue de Shakespeare.

Tu es signée sur Heavenly Recordings, le label de Temples, Toy ou Baxter Dury. L'Angleterre, c'est ton île d'adoption ?
Je viens de tourner trois semaines avec Baxter Dury. Le public anglais est assez différent du public français. Pour eux, notre musique est exotique. C'est un public curieux. En France, j'ai davantage la sensation de devoir me justifier. 

J'ai vu que tu allais faire la première partie de Phoenix fin mai. Comment ça s'est fait ?
J’ai fait un concert à la Gaîté Lyrique il y a deux ans au moment où ils enregistraient leur album là-bas, dans un studio au cinquième étage. Ils étaient descendus voir et ça leur avait plu. Depuis, on est resté en contact, on s’est recroisés en festival et ils sont resté fidèles à leur avis. J’aime la façon dont ils restent simples alors qu’ils font des concerts énormes dans le monde entier. À leur niveau de notoriété, c’est rare. C’est un exemple.

Tu connais du beau monde ! Déjà que tu es proche de Melody's Echo Chamber, Moodoïd, Bon Voyage Organisation, Lescop... Tu es sûre d'être une île ? Tu ne serais pas plutôt un pilier de la nouvelle scène ?
C'est vrai qu'on se connaît, qu'on est de la même génération, qu'on joue les uns avec les autres mais après, je ne sais pas si je parlerais de scène. Il y a un monde entre Lescop et Bon Voyage, par exemple. J’ai mis du temps à me sentir légitime comme musicienne. Surtout quand j'ai commencé à jouer avec Melody’s Echo Chamber, quand le groupe s’appelait encore My Bee’s Garden. Je suis paresseuse, alors que quand tu dois jouer des parties de guitare que tu n'as pas composées, il faut bosser plus dur. Donc c'était un peu stressant. Pareil avec Moodoïd. Avec Lescop, j’étais plus sûre de moi car c'est plus récent. Ce qui n'est pas évident, c'est que sa musique est minimaliste. Il faut jouer peu mais bien, deux notes au bon moment avec le bon son. C'est à l'opposé de ce que je fais normalement, j’ai tendance à en foutre partout. Mais ce qui est génial, c'est qu'avec tous ces groupes, ça se passe super bien humainement.

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En parlant du fameux "vivre ensemble", tu peux nous parler de tes frères d'armes qui vont t'accompagner sur scène ?
Il y a Ricky Hollywood à la batterie, qui officie aussi avec Melody's Echo Chamber, Olivier Marguerit au clavier qui jouait déjà avec moi avec Myra Lee, et à la basse Vincent Mougel, multi-instrumentiste de folie qui a joué avec Mathieu Boogaerts. J'ai besoin d'être portée sur scène, j'ai besoin de leur énergie. Je les ai choisis, on se connaît, ça a marché tout de suite. On a une tournée prévue qui va passer par l'Angleterre, la France, la Belgique, le Canada, et peut-être par les États-Unis et le Brésil. J'y suis allée avec Moodoïd, il y a un intérêt là-bas pour ce qu'on fait - donc à voir pour 2019.

Et côté studio ? Cet album restera une île au milieu de l'océan ou c'est le premier récif d'un archipel ?
Il y en aura un deuxième, c'est sûr, car je suis en train de l'enregistrer en ce moment. Pas sûr que j'ai envie de m'arrêter un jour.

++ Halo Maud est moderne, vous pouvez la retrouver sur FacebookTwitterSoundcloud et Bandcamp
++ Son album Je suis une Île sortira le 25 mai chez Heavenly Recordings. À moins que vous ne soyez naufragés sur une île inhabitée, vous pourrez vous le procurer ici.