Combien de tueurs en série avez-vous rencontré ?
Stéphane Bourgoin : 77. J'ai compté pour une émission de TF1. Le premier c'était en 1979, mais je n'en ai plus rencontré depuis deux ans parce que j'en ai un peu marre de faire des docus pour la télé. Et puis, j'ai de la matière jusqu'à la fin de ma vie. Je viens de déménager. 400 gros cartons juste pour ma bibliothèque et ma DVDthèque.

Est-ce que tous les tueurs en série ont un point commun ? 
Non, ils sont tous très très différents. Même si parfois on a l'impression qu'ils se ressemblent. Par exemple, John Wayne Gacy et Jeffrey Dahmer tuaient tous les deux des homosexuels, les endormaient avec des somnifères, les violaient quand ils étaient inconscients, les étranglaient ensuite, les démembraient et les enterraient. Dahmer les dissolvait parfois ou pratiquait le cannibalisme. On pourrait croire à un copier-coller, mais quand je les ai rencontrés, j'ai réalisé que leurs motivations étaient opposées. Gacy haïssait les homos parce qu'il n'assumait pas sa propre homosexualité. Alors que Dahmer était un homo assumé et aimait vraiment ses victimes. Il ne supportait pas d'être quitté, donc il les tuait pour les garder. Bon, neuf fois sur dix, ils sont issus de familles dysfonctionnelles, avec de l'alcool, de l'abandon, très souvent une absence de figure paternelle, avec des abus sexuels. Mais il y a des milliers d'enfants qui ont cette vie qui ne choisissent – j'emploie choisir à dessein – de devenir serial killer. Dans 98 % des cas, ils sont psychopathes. Aucune empathie, aucun remord. Sur 77 que j'ai rencontrés, un seul a montré des remords. Jeffrey Dahmer justement. Ce sont des manipulateurs et de très bons menteurs, mais je pense que c'était sincère.

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Le Cannibale de Milwaukee : Jeffrey Dahmer

Donc, ils sont conscients qu'ils font du mal...
…mais s'en foutent complètement. Les personnes sont objectisées. Quand je rencontre Ed Kemper, le géant (2,15 m pour 108 kg) qu'on voit dans Mindhunter – d'ailleurs, la scène reprend mot pour mot ma rencontre avec lui qu'on peut voir sur YouTube – avec un QI supérieur à celui d'Einstein, il me dit : « C'est très dur, tu sais, de se débarrasser de ces choses-là ». Ça résume tout.

Vous n'avez jamais envie de les secouer pour qu'ils montrent des remords ? 
Non. Je suis dans une fonction. Moi aussi, je manipule. J'analyse le langage corporel, ça crée une distanciation. Être sur le fil du rasoir pendant sept ou huit heures, c'est vraiment épuisant. J'ai des problèmes un jour ou deux avant par contre, de peur de rater l'entretien. Je n'ai pas de peur physique, même si je tiens à rester seul avec eux et sans les menottes.

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L'Ogre de Santa Cruz : Ed Kemper

Je ne voudrais pas atteindre tout de suite le point Godwin, mais quand on parle de traiter les gens comme des objets, on pense à la Shoah. Hitler était un serial killer selon vous ?
Oui, j'en suis sûr. Un serial killer par procuration, comme Charles Manson. Les serial killers sont animés par une volonté de toute-puissance, d'être l'égal de Dieu. Donald Harvey, qui a été assassiné l'an dernier en prison, me disait : « Quand je tue la première fois, je ne suis plus une victime. C'est comme être au volant d'un bolide sans limitation de vitesse ». Et il faisait bien la différence entre le bien et le mal. Il me disait : « Le mal, c'est quand je tue ; le bien, c'est quand je ne tue pas ».

Sans profil-type, on comprend que ce soit difficile pour la police. 
Tout à fait. Ce sont des gens marginalisés, introvertis, qui ne communiquent pas. Il y a peu de signaux d'alerte. Il y a un mois, ils ont arrêté DeAngelo à Sacramento. Parfois, il tuait avec une bûche, parfois avec une arme à feu, avec une corde... Faire le lien entre les crimes est très dur. Il n'y pas toujours une signature, comme on en voit dans les fictions. Michel Fourniret est un très bon exemple. Francis Heaulme aussi.

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Le gourou meurtrier Charles Manson

Souvent, les tueurs en série fascinent...
Moi, pas du tout. Ils sont beaucoup plus basiques qu'on le croit. Plus basique que Hannibal Lecter, amateur de vins fins, conservateur d'un musée à Florence. Ce sont de simples délinquants qui ont franchi les paliers. Et puis si je m'intéresse à eux, c'est parce que l'un d'eux a violé et tué ma compagne.

Il y a très peu de femmes tueuses en série ?
À peu près 12 à 15 %. Mais elles tuent quasiment toujours quelqu'un de leur entourage proche. Il y a principalement trois catégories : les veuves noires, les infanticides, et des femmes de santé comme des infirmières qui tuent leurs patients. Souvent, elles tuent de façon moins violente que les hommes, de façon plus insidieuse. Poison ou autre. C'est pour ça qu'on pense que beaucoup n'ont pas été arrêtées.

myra-hindley_5388673La tueuse en série Myra Hindley

Votre premier livre était sur Jack l’Éventreur. C'est le premier tueur en série ? 
Non, pas le premier. Peut-être le premier tueur en série moderne, qui terrorise un quartier, avec une grosse couverture médiatique et une enquête de police d'envergure. Plus loin, il y avait Gilles de Rais, qui a combattu auprès de Jeanne d'Arc. Martin Dumollard, le tueur de bonnes. Ou Joseph Vacher, le tueur de bergers.

Mais Jack l'Éventreur est le plus fascinant ?
Oui et le plus frustrant. Mon livre se termine sur un point d'interrogation. Autant j'ai mis 18 ans à mettre un nom sur le tueur du Dahlia Noir, autant on ne peut pas résoudre le mystère de Jack l'ÉventreurMais le plus fascinant que j'ai rencontré, c'est Ed Kemper. J'ai 300 heures d'entretien avec lui, il est fascinant par son degré d'auto-analyse. Ceci dit, celui qui m'a le plus marqué, c'est un flic. Gerard Schaefer. Sûrement le plus grand pervers qui soit, avec toutes les déviances imaginables. Quand je le rencontre en novembre 1991, j'entre dans la pièce et je suis immédiatement terrorisé. Un sentiment qui ne m'a pas quitté pendant quatre jours. L'impression d'être face au Mal absolu. Quand j'ai voulu retranscrire nos entretiens pour un livre chez Grasset en 2014, presque 25 ans après, dès la première image, mon corps s'est bloqué à nouveau. J'ai dû couper les images et ne garder que le son. On peut voir une vidéo de 12 minutes, où il est tout à fait charmant au début, et les trois dernières minutes, il me parle de Ted Bundy, son codétenu qui était fan de ses meurtres - et quand il raconte ça, on voit qu'ils se délecte physiquement.

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The Sex Beast (et incarnation du Mal selon Stéphane Bourgoin) : Gerard John Schaefer

Il y a des tonnes de fictions sur les tueurs en série. La meilleure selon vous ?
Côté romans, c'est Dragon Rouge de Thomas Harris. Le Sixième sens de Michael Mann aussi. J'aime beaucoup Le Voyeur de Michael Powell. Un film particulièrement dérangeant, c'est Henry, portrait d'un tueur en série, qui ressemble à un documentaire. Un film qu'on peut admirer mais qu'on ne peut pas aimer. Martin Scorsese adore ce film, il le considère comme l'un des plus grands films de tous les temps.

Et dans les œuvres plus récentes ?
La Part du Diable ou Suspect numéro 1ou une série britannique méconnue : Cracker. Une série remarquable.

cracker_titleRobbie Coltrane dans la série Cracker  

À force de rencontrer des tueurs en série, vous ne voyez pas un tueur potentiel chez tout le monde ?
Non, pas du tout. Même si tous mes amis policiers ou gendarmes me disent que dans toutes mes conférences ou dédicaces, il y a forcément au moins un serial killer qui est venu. Mais être confronté aux abîmes, comme disait Nietzsche, me fait encore plus aimer les petites choses. M'occuper de mon chat, de mon potager, cuisiner...

Vous auriez un bon profil de tueur en série.
Oui, certains le disent sur des blogs. Ils disent que c'est la couverture idéale. J'ai vu tellement de scènes de crimes, assisté à tellement d'autopsies, j'ai des dizaines de milliers de photos de meurtres dans ma cave, tout ça m'a vacciné. Sauf pour la fiction. Là, j'écris mon premier thriller et j'ai signé pour une série américaine avec le producteur des Revenants, un truc sur ma vie mais sous pseudo. J'ai eu une seule exigence, c'est de jouer un fan tordu qui harcèle mon personnage.

++ Si vous souhaitez en apprendre davantage sur les serial killers, le dernier livre de Stéphane Bourgoin, L'homme qui rêvait d'être Dexter, ainsi que ses autres ouvrages, sont disponibles chez tous les bons libraires. 
++ Et n'hésitez pas à consulter le site Tueurs en série si vous aimez vous faire peur.