«Être punk, c'est trouver sa voie, son style, surtout ne pas suivre bêtement les autres.» (Johnny Lydon/Rotten)

Quoi de mieux qu’une citation de l'ex-leader des Sex Pistols, fourre-tout et googlée à l’arrache, pour définir un esprit aussi bordélique que celui du punk ? Surtout en cette sombre époque que nous vivons, où même un banquier énarque et multimillionnaire comme Matthieu Pigasse peut s’auto-proclamer keupon dans le plus grands des calmes. Pourtant, le mouvement pourrait bien avoir trouvé son équivalent à l’ère d’Internet chez les Soundcloud rappers : une tripotée d’artistes à peine âgés de la vingtaine, plus ou moins indépendants et plus ou moins talentueux, qui ont pour point commun de tous donner des gros kicks dans l’héritage conservateur du hip-hop. On est bien d’accord, comparer rap et rock n’a rien de franchement neuf mais pour le coup, difficile d’esquiver le rapprochement.

Des morceaux ultra-rapides et une production lo-fi
Sonorités primitives, tempo rapide et morceaux courts : avec le son créé ces dernières années par les rappeurs de Soundcloud, on retombe sur une flopée de caractéristiques associées au punk-rock. Du côté des beats, le producteur Ronny J synthétise à lui seul ce mélange de simplicité et d’agressivité. Sa recette : des boucles de samples raccourcis au maximum, un matraquage de basses 808 distordues et des tracks qui dépassent rarement les deux-trois minutes. Pour résumer, de la trap minimaliste et crado, avec une production lo-fi assumée, dont on peut retrouver les origines dans la drill de Chief Keef ou certains sons précurseurs de Future comme Groupies. Fait maison avec des micros bon marché, l’enregistrement est à l’origine produit à la zeub, avec une qualité audio un peu pourrie. Du côté des lyrics, l’énergie passe avant tout et les rappeurs se retrouvent souvent à gueuler des refrains répétitifs calibrés pour faire remuer les têtes en concert. Exemple avec les gimmicks teubés de Lil PumpD. Rose, D. Rose, D. Rose» ou «Gucci Gang, Gucci Gang, Gucci Gang») et XXXTentacion – sans doute la plus grosse star de la scène Soundcloud – qui hurle une bonne vingtaine de fois en boucle «Fucked up» sur le morceau Take a Step Back. Exemple beaucoup plus génial : Denzel Curry, qui, révélé par son flow-sulfateuse sur son tube Ultimate (sorte de Blitzkrieg bop version rap, en termes d’efficacité), revendique directement l’influence du punk, notamment de Black Flag.

Des styles de weirdos, à base de tatouages sur la face et de dreads multicolores
Bon, débarrassons-nous maintenant du point le plus creux : l’esthétique. Pour ce qui est de la mode purement vestimentaire, pas mal de rappeurs tapent dans le merchandising des groupes de punk et de rock au sens large. Mais si aujourd’hui une star de Soundcloud comme Smokepurpp peut se balader avec un T-shirt Nirvana sur le dos, le phénomène – lancé par des rappeurs plus classiques comme Kanye West – n’a rien de bien frais. Et surtout, ça reste la plupart du temps complètement superficiel. Ceci dit, les Soundcloud rappers dénotent tout de même vachement des figures traditionnelles du hip-hop. Fini le mafieux en costume trois-pièces à la Rick Ross ou le gangster badass en bandana à la 2Pac, les jeunes adoptent maintenant un style de weirdos : alors qu’un mec comme 6ix9ine s’est fait tatouer le chiffre «69» partout sur le corps et la tronche, avec des dreads teintes couleur Skittles, Lil Xan s’est lui fait encrer une croix sataniste sur la joue, et XXXTentacion s’est rasé les sourcils. Bref, des looks de personnages de cartoon qui ont au moins le mérite de contrer l’image historique du rappeur.

Overdose à la codéine et gâteau au Xanax
Si au bon vieux temps, les punks se défonçaient au speed ou à l’héroïne, les rappeurs de Soundcloud préfèrent aujourd’hui le Xanax, la MD et un paquet d’opioïdes du style Percocet ou Vicodin. Ça donne par exemple Trippie Redd (dont le visage ressemble à un mélange de vampire et d’extra-terrestre cancéreux) ou encore le «Xan Cake» de Lil Pump : un gâteau d’anniversaire censé concentrer 500 pilules, confectionné pour fêter son million de followers sur Instagram. D’un côté un peu moins LOLesque, il y a la mort de Lil Peep, crevé par overdose de fentanyl et de Xanax en novembre dernier. Un peu moins fendard, du coup (quoique, son décès a généré une très belle fournée de mèmes). Qu’importe, puisqu’encore une fois, la scène Soundcloud se démarque d’une tradition du hip-hop, selon laquelle les rappeurs revendiquent vendre de la dope plutôt qu’en prendre eux-mêmes (hors weed, ou lean). Et si les stars se gavent aujourd’hui de painkillers et de médocs anti-anxiété vendus à la base par ordonnance, cela ne fait que suivre logiquement la tendance vécue par la jeune génération aux US et en Angleterre, pour laquelle la consommation de ces drogues explose ces dernières années.

En concert, mosh pits et tabassages
Même si Famous Dex n’est pas techniquement un Soundcloud rapper – sa popularité venant plus de YouTube que de l’appli de streaming –, ses lives donnent une bonne idée de l’ambiance des concerts donnés par les stars de la scène. La bave aux lèvres, perché très loin au-dessus des nuages (il a enchaîné trois overdoses à la codéine l’année dernière), Dexter finit souvent par se désaper et plonger en calbute-chaussettes dans la foule. En fait, si l'on retire les dizaines de smartphones dressés en l’air, les shows ne sont pas loin de ressembler au bordel et aux pogos des concerts de punks. Dans la même veine, Lil Uzi Vert et Lil Pump sautent parfois d’une dizaine de mètres de haut dans le public. Bref, des salles remplies d’ados et une énergie sauvage, de quoi de temps en temps bien partir en couille. En vrac, au rayon des faits divers, il arrive à XXXTentacion de castagner ses fans ou bien de lui-même se faire mettre KO sur scène, et Wifisfuneral – un autre rappeur qui l’a accompagné en tournée – a même fini aux urgences après s’être un peu trop approché du public.

Provoc, affaires de viol et détournement de mineurs
Bon, vient désormais la question de la substance derrière la zic, et c’est là que la comparaison se corse. Au premier coup d’œil, les rappeurs de Soundcloud jouent autant sur la provocation que les plus barjos des punks. Pour cliper son hit Look at me!, XXXTentacion a par exemple choisi de se mettre en scène en train de pendre un gamin haut et court. Mais les polémiques qui suivent l’artiste vont bien plus loin, puisqu’il pourrait finir en tôle après avoir (paraît-il) cogné et séquestré son ex-copine - enceinte, précisions-le, sinon ça ne serait pas assez fun. Pour continuer la liste des poursuites en justice, 6ix9ine risque lui aussi la prison pour avoir touché une meuf de 13 ans, et diffusé la vidéo sur les réseaux sociaux ; Ski Mask The Slump God est accusé de viol, et Tay-K a lui connu la gloire en publiant le morceau The Race pour narguer le FBI, alors même qu’il était en pleine cavale, recherché pour meurtre (le clip a aujourd’hui largement dépassé la centaine de millions de vues sur YouTube). Au-delà de toute cette bonne dose de glauque, la scène Soundcloud se limite-t-elle vraiment à de la provoc gratos, sans aucun fond ? Clairement oui, si l'on écoute Lil Pump – le plus gogol de la nouvelle vague – qui ne semble pas avoir grand-chose à exprimer mis à part se la péter parce qu’il porte des fringues Gucci et Margiela, au point de revendiquer fièrement le concept d’«ignorant rap». On serait donc à des kilomètres du Clash et de l’image politisée du punk, souvent associé à l’anarchisme, l’anticonsumérisme et l’anticapitalisme.

Du rap pour un public de teubés ?
Sauf que, déjà, l’anticonformisme et l’identité punk tiennent-ils forcément à gauche ? Pas sûr, quand on sait notamment qu’au sein des Ramones, Joey était social-démocrate alors que Johnny soutenait des conservateurs comme Reagan ou Bush. Ensuite, doit-on vraiment penser que la scène Soundcloud reste si apolitique que ça, ou du moins à court de toute critique sociale ? Si une bonne partie des punks anglais a grandi dans des familles de prolos bouffées par la crise et le chômage dans les années 70, crachant aussi bien sur les gouvernements conservateurs que travaillistes, les rappeurs de la nouvelle vague sont nombreux à venir du sud de la Floride, des quartiers pauvres et rongés par la criminalité autour de Miami. Denzel Curry par exemple, originaire de Carol City, dénonce dans ses sons les violences policières anti-Noirs symbolisées par la mort de Trayvon Martin il y a six ans, qu’il a côtoyé à l’école. Et on peut aussi voir le punk comme un mouvement nihiliste, désabusé face aux idéologies historiques. Là encore, le Soundcloud rap tient au final bien la comparaison. À l’ère d’Internet, où l’état d’esprit dans la jeunesse semble assez noir, pessimiste et cynique, un artiste comme Ski Mask exprime super bien ce spleen ambiant. Avec une obsession pour la mort (il suffit de regarder certains de ses titres, comme Death is long ou Life is short), il dit déjà être fixé à l’idée de clamser avant ses 27 ans.

Maintenant, même bien convaincu de la punkitude de la vague Soundcloud, on peut tout de même douter : cette nouvelle phase du rap US ne serait-elle pas déjà un peu périmée ? Lil Pump, Smokepurpp, Wifisfuneral, Ski Mask, Trippie Redd… La plupart des noms révélés sur la plateforme de streaming finissent tour à tour par rentrer dans les rangs des majors, d’Universal à Interscope. Ceci dit, que ces signatures soient synonymes ou non pour les artistes de vendre leur boule à l’industrie du disque ou d’abandonner peu à peu leur originalité, l’influence des artistes de Soundcloud ne fait que commencer, notamment sur le rap francophone. Tatouages sur le front, flow complétement taré, prods distordues… À Genève, on retrouve déjà toute l’excentricité du Soundcloud rap avec le rappeur Slimka, du collectif SuperWakClique. C’est sûr, Punk’s not dead sur les Internets.